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Lentilles de scission


























Quand j'étais enfant, je m'allongeais parfois et je regardais le plafond. En déformant ma vision, des formes apparaissaient. Je voyais des petites boîtes, des démons, des livres, des couteaux, des fleurs, des visages. Je fabriquais des énigmes que je tentais de résoudre avec les indices que je recueillais sur le plafond. Il est possible de trouver des motifs là où il n'en existe aucun.
Quand Descartes disait : « Je suppose, alors que toutes les choses que je voyais étaient fausses », il avait capté quelque chose. Chaque jour nous sommes bombardés par tant d'informations – alors que je suis en train d'écrire, il y a là le bruit du chauffage d'appoint, le noir&blanc de l'écran d'ordinateur, le plastique qui entoure l'écran, des photos de la terre derrière,  et au-dessus d'elles deux coupures de presse (« La provocation d'activistes défendant la guérilla », « Une maman ours charge un train »), le caquètement des poules et les jacassements des oies, le mouvement rapide d'une araignée au plafond, le poids de mes vêtements, l'odeur de poussière sur le dos d'un chat qui vient d'entrer : tout cela et des milliers d'autres dans ce seul moment. Il n'est jamais possible de tenir pour « vraie » quelle qu'interprétation que ce soit, cette ligne de division entre nos associations (i.e. nos projections) et la réalité. Qu'est-ce qui est réel ? Il est toujours possible de voir consciemment ou inconsciemment des choses dans n'importe quoi, si nous le voulons. Je peux regarder le plafond et y voir une image de la vierge Marie, ou je peux regarder le plafond et voir que celui qui l'a retouché, a fait du sacré bon boulot.
La perception est bien sûr intimement reliée à des idées préconçues. J'ai, et c'est vrai pour chacun d'entre nous, des œillères culturelles déterminant à quel degrés nous focalisons, ce qui sera un souvenir flou, ce qui me donne mal à la tête, et ce que je ne peux pas voir. J'ai eu une éducation chrétienne – cette mythologie est ancrée au plus profond de moi-même – et je connais l'histoire du Christ presque aussi bien que je connais la mienne. (…) Je sens comme un pincement à chaque fois que je dis « je ne suis pas un chrétien », une légère appréhension, comme si j'étais allé trop loin. Parfois je lève les yeux en me disant encore que mon blasphème attirera la foudre du ciel.
Blasphémer est bien plus compliqué que de dire des jurons à Dieu. C'est une tentative d'enlever les œillères culturelles, ou au moins d'aiguiser nos lentilles pour rendre notre vision plus large, plus claire. C'est dur d'enlever ces œillères, car sans elles c'est toute notre culture qui tombe en morceaux. Remets en question le christianisme: t'es un maudit païen. Remets en question le capitalisme: t'es un gaucho. Remets en question la démocratie: un pauvre ingrat. Remets en question la science: tu es carrément stupide. Ces attributs – blasphémateur, coco, ingrat, stupide – n'ont pas besoin d'être dit à voix haute. Leur invocation laisse en fait supposer une complète enculturation nldt sur le sujet. Une bonne enculturation rend les œillères indétectables. Les gens croient qu'ils perçoivent le monde tel qu'il est, sans la déformation des lentilles de la culture : Dieu (avec un grand D) est vraiment assis sur un trône au paradis, lequel est situé parmi les étoiles formant la ceinture d'Orion (et donc, m'a-t-on dit, vous pouvez juste en voir la brillance en regardant attentivement); un certain nombre d'humains, tous agissant égoïstement, apporteront la paix, la justice et l'abondance à tous; les États-Unis sont la meilleure démocratie du monde; les humains sont l'apex de la création.
Il y a deux ans, des prospecteurs miniers au Venezuela ont tiré sur environ 70 indiens Yanomami nldt2 qui s'opposaient au vol de leur terre. Tous les articles que j'ai lu sur ces meurtres ont mentionné que les indiens ne pouvaient donner qu'un nombre approximatif des gens tués car ils ne pouvaient compter au-delà de deux. On a supposé que si les Indiens ne pouvaient compter au delà de deux, c'est qu'ils étaient incroyablement stupides – peut-être même des sous-humains. Cette supposition a probablement joué sur la sentence des tueurs finalement arrêtés: 6 mois de prison. Mais – et j'insiste sur cette histoire pour montrer à quel point ces présuppositions culturelles sont profondément ancrées et parfaitement limpides – la vérité est que même quelque chose d'aussi simple que 1+1=2 porte en soi des présupposés puissants et cachés. Je soulève l'index de ma main gauche, puis celui de ma main droite. Je les place côte à côte. Est-ce que je soulève deux index? Non. Le premier a une cicatrice d'une petite verrue entre la deuxième et la troisième phalanges. La seconde a une petite tâche à sa base. Les index sont différents ? L'arithmétique présuppose que les unités comptées – les chiffres – sont identiques. Si vous zappez ça parce que c'est trop tiré par les cheveux, alors considérez que Treblinka et autres camps nazis avaient des quotas à assurer – donc beaucoup de gens à tuer chaque jour, à chaque roulement. Les gardes faisaient des concours, les prisonniers gagnants vivaient, et un nombre préétabli de perdants mouraient. Mais c'est juste des chiffres, d'accord ? Pas si vous perdiez. Il est plus facile de tuer un chiffre qu'un individu, que nous parlions de tonnes de poissons, de containers remplis de troncs d'arbres, ou de wagons d'untermenschen.
Je ne dis pas tout ça parce que j'ai quelque chose contre le fait de compter ; c'est simplement pour insister sur le fait que même les plus simples de nos actions – 1,2,3 – sont remplies de présupposés culturels. Je ne dis pas non plus – et voici un point ou Descartes et notre entière culture ont tout faux – qu'il n'y a pas de réalité physique, ou que cette réalité physique est en quelque sorte moins importante que nos présupposés. Le fait que les points de vue de Descartes – comme les vôtres, comme les miens – sont brouillées par les projections et les illusions ne veut pas dire que rien n'existe, ou que, comme Descartes l'a dit, «rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente. » Cela veut simplement dire que nous ne voyons pas les choses clairement.
La vérité est que le monde physique ne peut pas être séparé du monde non physique. Bien qu'il soit certainement vrai que les œillères culturelles portées par les gardiens des camps de la mort leur montraient les Juifs, les Tsiganes, les Russes, les homosexuels, les communistes, les intellectuels et autres comme pouvant être tués, il est également vrai que peu importe la force de nos impératifs sociaux, la réalité physique ne peut être déniée. La perception est liée aux préconceptions. La conception est liée à la perception. C'est une des raisons de l'alcoolisme très répandu parmi les membres des einsatzgruppen – les unités de meurtres nazies – et une raison de l'état d'ivresse généralisé des gardes de beaucoup de camps de la mort, avant qu'ils ne fassent leur sélection. Même les lentilles des nazis ne déformaient pas assez pour éradiquer la vérité.
Aucun anesthésiant était nécessaire pour les gens qui donnaient les ordres d'exécution, ils se leurraient avec le langage de la bureaucratie technocratique qui les distanciait des meurtres. Ainsi les « meurtres en masse » deviennent « la solution finale », « la domination du monde » devient « la défense du monde libre », le ministère de la guerre devient le ministère de la défense, et « l'écocide » devient « le développement des ressources naturelles ». On n'a pas besoin de s'enivrer pour faire ça. Une bonne grosse idéologie et de fortes doses de rationalisation suffisent. Mais il faut un peu plus qu'une simple réticence pour s'écarter du flot de la société, pour penser et agir, et expérimenter pour soi-même – et prendre ses propres décisions.
Laissez-moi en parler différemment. Si Descartes avait été dans un navire ployant sous une grosse tempête, avec le contenu de son estomac remontant dans sa gorge à chaque vague, sa fameuse maxime n'aurait pas été la même. Par là même, s'il avait partagé sa chambre non pas avec un poêle à bois, mais un être cher, il n'aurait peut-être pas cru à ce moment que seulement les pensées vérifient son existence, ni que « les corps, les figures, l’extension, le mouvement et le lieu (n'étaient) que des fictions. »
Le fait est que le monde physique existe vraiment, et c'est à nous d'en détecter le fonctionnement. Et c'est notre boulot de déterminer si les fonctionnements que nous percevons sont vraiment là, ou s'ils sont le résultat de quelques combinaisons de projections et de hasards. C'est aussi à nous de déterminer pour nous-mêmes si les fonctionnements tenus par notre culture conviennent à notre expérience du monde.






A Language Older Than Words, "Les oeillères culturelles", pp.39-42.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)




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nldt      http://fr.wikipedia.org/wiki/Enculturation 
nldt2    Dans le texte original l'auteur parle des indiens "Yanomanes", 
             nous pensons qu''il s'agit des Yanomami mais cela reste à confirmer.






Psychopathologie





























L'isolement a d'étranges conséquences sur l'esprit d'une personne. C'est vrai pour toute créature sociale, humaine ou autre. Des singes enlevés à leur mère dès leur naissance placés seuls dans une chambre en acier inoxydable et privés de tout contact social avec d'autres animaux (…), développent des maladies mentales irréversibles. Comme l'un des experts de cette recherche, Harry Harlow, a dit : « une isolation sociale suffisamment sévère et prolongée réduit ces animaux à un niveau socio-émotionnel dont la première réponse sociale est la peur. »
Harlow et d'autres scientifiques, Stephen Suomi, se sont demandés s'ils pouvaient induire une psychopathologie chez des primates en retirant des bébés singes de leur mère naturelle et en les plaçant dans des cages avec « des vêtements se substituant à la mère et qui pourraient devenir des monstres ». Ils ont créé un substitut de vêtement incarnant une « mère monstrueuse » qui « éjecterait de l'air compressé en quantité » et qui « décollerait presque la peau de l'animal ». Ils en ont créé une autre qui « secouerait le bébé si violemment que sa tête et ses dents s'entrechoqueraient », et finalement une « mère porc-épic » qui sur commande aurait « des pics jaillissant de son ventre ». Dans les premiers cas, les bébés se raidissaient en se cramponnant, parce que, comme les scientifiques le rapportent, « un bébé effrayé se cramponne à sa mère à tout prix.», et dans le dernier cas, le bébé singe se retirait, attendait que les pics rentrent, et revenait se cramponner à ce qu'il percevait comme étant sa mère.
Harlow et Suomi ont finalement découvert que les meilleures mères monstrueuses qu'ils pouvaient créer étaient simplement le produit de leurs précédentes expérimentations : les singes élevés dans l'isolement. Ces singes (…) étaient trop effrayés pour interagir normalement avec leurs semblables, et étaient incapables d'avoir des relations sexuelles. C'est sans problème que les scientifiques ont engrossé des femelles avec ce qu'ils appelaient un « viol-éprouvette ». Quand les bébés sont nés, les mères n'avaient aucune idée de ce qu'il fallait faire d'eux. Beaucoup ont ignoré leur enfant, pendant que d'autres, selon les propos d'Harlow et Suomi, « étaient brutale ou létale. Un de leur truc favori était de croquer le crâne de l'enfant avec leurs dents. Mais le comportement le plus pathologique était de plaquer violemment la tête de l'enfant à terre et de frotter le sol avec. »
Il y a deux semaines j'ai reçu un courrier de l'Executive Summary of the third National Incidence Study of Child Abuse and Neglect. Ce rapport très compréhensible estimait qu'en 1993, environ 614000 enfants américains avaient été physiquement abusés, 300000 sexuellement abusés, 532000 émotionnellement abusés, 507000 physiquement négligés, et 585000 émotionnellement abusés. 565000 de ces enfants ont été tués ou très sévèrement blessés.
Quelle est la relation entre ces chiffres et notre isolement du monde naturel - l'isolement du rapport à autrui, de l'altérité, cet enchâssement social par lequel nous avons évolué- induit par la culture ?





A Language older than Words, Œillères culturelles, pp.38-39.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)









L'Empathie et ses autres -2-






















(…) Lundy Bancroft, ancienne co-directrice d'Emerge, le premier programme national de thérapie pour les hommes violents, écrit dans son livre Pourquoi fait-il ça? Dans l'Esprit des Hommes colériques et manipulateurs,
« D'une manière générale, un homme abusif œuvre comme un magicien. Ses tours consistent en grande partie à vous faire regarder dans la mauvaise direction, à distraire votre attention de façon à ce que vous ne remarquiez pas où se trouve son action réelle... Il vous amène dans un dédale tortueux, et fait de votre relation un labyrinthe de zigzag et de virages. Il veut que vous vous preniez la tête sur lui, comme s'il était une machine merveilleuse mais cassée dont vous devez trouver la panne pour y remédier et l'amener à bien fonctionner. Son désir, bien qu'il ne l'admette pas lui-même, est que vous vous cassiez la tête dans cette voie de façon à ce que vous ne remarquiez pas quels sont les modes et la logique de son comportement, que la conscience reste derrière la folie. »426


Comme j'ai essayé de le montrer dans A Language Older than Words et The Culture of Make Believe, presque tout dans la civilisation nous éloigne de la capacité à penser clairement et à ressentir.
 Et si nous étions capables de le faire, nous ne permettrions pas à ceux au pouvoir de tuer le monde, de tuer nos voisins non humains, de tuer les humains que nous aimons, de nous tuer.  Et une fois que nous avons été pliés à ce mode de pensée qui n'est pas la pensée, à ce mode de ressenti qui n'en est pas un, la culture n'a pas besoin de faire plus pour continuer à nous confondre. Nous continuerons à nous confondre nous-mêmes dans toute cette non pensée et tout ce non ressenti.
 Nous le faisons volontiers, parce que si nous ne nous confondions pas, si nous nous permettions de penser d'une manière qui serait réellement de la pensée, et de ressentir d'une manière qui serait réellement du ressenti, nous comprendrions soudainement que nous pouvons stopper ces horreurs qui nous entourent, et nous comprendrions soudainement ce que nous avons besoin de faire dans le but de stopper ces horreurs – les problèmes ne relèvent pas d'un défi cognitif – et nous commencerions à le faire.





Endgame, "L'Empathie et ses autres", pp.423-424.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)




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426   Bancroft, Lundy, Why Does He Do that? Inside the Minds of Angry and Controlling Men, Berkley Books, NYC, 2002, p.21.










Que valez-vous?





























Le 17 décembre 1996, des membres du MRTA (Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru) se sont emparés de l'Ambassade du japon et ont retenu 500 otages. Ils ont relâché les femmes et les enfants immédiatement, et d'autres pour des raisons humanitaires les deux semaines d'après. Ils n'ont gardé en tout que 72 otages. Leurs revendications premières portaient sur la libération de leurs membres qui avaient été emprisonnés. Parmi les otages qu'ils retenaient se trouvaient des membres de la Cours Suprême, un ancien chef de la police secrète péruvienne (responsable de la torture et de la mort d'innombrables citoyens) et des responsables régionaux d'entreprises transnationales japonaises.

Comme je m'intéressais à la relation entre la résistance armée et la résistance non armée, j'ai discuté avec Isaac Velazco, un membre de la MRTA depuis 1984. En 1988, Velazco a été arrêté et battu. Il s'est échappé et a fui en Allemagne.
Je lui ai demandé pourquoi le MRTA avaient été créé. Il a dit:
« Tupac Amaru a été créé parce qu'il n'y a rien qui ressemble à de la démocratie pour les citoyens du Pérou. Pour les quelques 3 millions de Péruviens privilégiés, il y a une démocratie; mais leur démocratie à eux est notre dictature à nous, une continuation de la destruction irraisonnée qui perdure au Pérou depuis 500 ans.
Avant l'arrivée des Européens, le Pérou abritait les cultures les plus avancées d'Amérique, au sein desquelles le problème de la faim était réglé par une gestion collective des moyens de production. Oui, les Incas assujettissaient d'autres peuples, souvent avec violence, et ils rencontraient parfois une résistance violente. Mais des spécialistes plus érudits que moi ont montré que même les classes dirigeantes montraient du respect pour la terre et pour les enfants. Ils assuraient l'alimentation de tous par un réseau très sophistiqué d'entrepôts. Cela n'est pas le cas aujourd'hui, où 18% des enfants au Pérou meurent de maladies curables avant l'âge de 5 ans, et les adultes meurent dans les jungles de Madre Rio à chercher l'or comme des esclaves. Un rapport du FAO dit que la pauvreté sera éliminée du Pérou d'ici 2025, non pas grâce à l'amélioration des conditions de vie, mais parce que tous le monde sera mort de faim. Notre pays est en train de se transformer en immense camp de concentration.. »
J'ai demandé ce que le MRTA voulait pour le Pérou. Il a répondu:
« Je ne suis pas sûr de comprendre ce que vous dites. Nous sommes le Pérou. Nous ne voulons rien du Pérou. Il y en a d'autres qui veulent beaucoup du Pérou: notre pétrole, notre bois, nos poissons, notre or. Nos vies. Le capitalisme est en train de prendre ce qui est fondamental à nos vies: nos terres, nos rivières, nos forêts sont en train d'être violées par des institutions et des individus qui restent sourds à ce que tout ça vaut à nos yeux. La majorité des gens au Pérou vivaient traditionnellement de la chasse et de la pêche, de l'agriculture locale, en cultivant des bananiers, du manioc et des fruits. Ces gens ne récoltent pas les bénéfices – quels qu'ils soient – du 'développement' néolibéral. On est en train de les/nous tuer. Nous voulons stopper cette annihilation de notre peuple, et nous voulons que notre peuple – cette majorité que la soit-disante démocratie tait – soit entendu.
La vérité, comme quelqu'un l'a dit une fois, est révolutionnaire. C'est une des raisons pour laquelle ceux qui sont au pouvoir mentent quotidiennement. La prise d'otage de l'Ambassade du japon et la révélation conséquente des conditions aberrantes des prisonniers au Pérou, qui jusque là avaient été ignorées, montrent bien que ceux qui sont au pouvoir mentent, la seule façon de mener un dialogue qui fassent sens est de les forcer à être responsables. Et même alors vous ne serez sûrs qu'ils ne reprendront pas leurs mensonges que si vous les tenez bien serrés entre vos mains. »
Je lui ai demandé comment il en est venu à un engagement politique.
« Parce que chacun de nous est né dans un système politique déjà installés, nous sommes tous politisés: chacun d'entre nous doit accepter (parfois par défaut) ou rejeter le système politique au sein duquel nous sommes nés. Ceux qui sont nés dans des lieux plus éloignés des centres politiques seront moins à même d'être influencés par toute cette politique d'esclavage et de servitude.
Cela fait depuis longtemps que je m'oppose au capitalisme et à ses effets sur mon peuple. J'ai essayé la résistance non armée, mais j'ai vite vu que ça ne servait à rien. Assister à la mort de ses camarades, qui n'avaient pas d'armes pour se défendre, amène vite à comprendre que ce type de résistance est vaine. Presque tous les membres du MRTA ont vécu cette expérience à travers la disparition de leurs parents, la torture de leurs frères, le viol de leurs sœurs; d'autres ont souffert directement de cette violence. »
Si le gouvernement venait à disparaître, ai-je demandé, et que le MRTA gouvernait, que feriez-vous?
« Notre but est de construire une société qui respecte l'autonomie de chaque région. Nous continuerions notre programme actuel qui est de respecter les organisations locales de chaque village, nous les assisterions pour qu'ils élisent leurs propres représentants et ensemble nous développerions la production alimentaire et d'autres nécessités. Nous savons déjà comment faire. Nous avons simplement besoin qu'on nous le permette. »
Je lui ai demandé si l'écriture pouvait aider à amener des changements sociaux.
« Dans nos villages une grande partie des gens ne lisent ni n'écrivent. Mais il est important qu'une personne comme vous, qui sait comment le faire, écrive pour que les personnes des classes moyennes et aisées qui y sont sensibles puissent comprendre qu'il est possible de vivre dans un monde où les existences – et les façons de vivre – de tous les êtres sont respectées. Cela ne veut pas dire que cela implique qu'il est incompatible d'écrire et de prendre les armes. Beaucoup de poètes et d’intellectuels sensibles et conscients ont fait ça au Pérou et ailleurs. »

Le guêpier de l'Ambassade a pris fin le 22 avril – jour de la Terre ici aux États Unis – du printemps suivant. Ça a pris fin de la même façon qu'une impasse aboutit entre les « décents » et les « indécents »: avec le massacre des décents par les indécents. Un seul incident a eu un écho: alors que les soldats péruviens faisaient irruption dans la résidence de l'ambassadeur du japon, l'un des membres de la MRTA accourut dans la pièce où se trouvait une partie des otages. Il les a visés avec son arme, s'est arrêté, les a fixé puis est sorti de la pièce. Plus tard il a été abattu alors qu'il essayait de se rendre.
Je ne peux pas sortir cette image de ma tête. Encore et encore je me le figure en train de viser les otages et de baisser son arme au dernier moment pour s'en aller. Je me le figure mort. Je peux que penser que ça illustre bien la raison pour laquelle le monde est en train de mourir, ou plutôt d'être tué, et pourquoi les efforts les meilleurs les plus sincères de ceux qui luttent pour la justice et contre l'insanité finissent si souvent par une trahison, des pertes et des bains de sang – inévitablement notre sang et celui de ceux que nous essayons de protéger.
Il y a quelque chose qui doit être clair à présent, c'est qu'alors que beaucoup d'entre nous entrent dans cette lutte parce que la vie, le vivant nous importent, la vérité est que nos ennemis, ceux qui sont en train de détruire la vie sur cette planète, la « race des indécents », les cannibales, ont montrés qu'ils voulaient et désiraient tuer pour augmenter leur pouvoir. C'est aussi simple que cela.


Le siège à l'ambassade a duré un peu moins de 4 mois.

Durant ces mois-là les prisonniers retenus par la MRTA ont joué aux échecs, ont donné et reçu des cours de cuisine et de musique, se sont souhaités bon anniversaire et ont comparé leur emprisonnement à une « fête sans alcool. » Lors de leur remise en liberté, la plupart d'entre eux sont allés volontairement serrer la main de Nestor Cerpa, le chef du commando de la MRTA qui avait mené cette action et lui ont souhaiter bonne continuation. Beaucoup ont demandé un autographe. Après leur libération, beaucoup se sont montrés solidaires de la MRTA. Ces signes explicites de connivences ont duré suffisamment longtemps pour démontrer l'improbabilité d'un syndrome de Stockholm, et surtout pour être réprimés par les forces du gouvernement.

Durant ces mêmes 4 mois, les membres de la MRTA emprisonnés par le Pérou ont poursuivi leur existence dans les tombes de la prison du « président » Fujimori ( « président » est entre guillemets car celui-ci – et cela n'a pas été rapporté par la presse officielle – a dissout la législation, renversé la Constitution et orchestré son propre coup d'Etat en 1992). « Ils y pourriront, a-t-il dit, et n'en sortiront que morts. »

Durant ces 4 mois, Victor Polay – le fondateur de la MRTA – et d'autres prisonniers à la base navale de Callao, ont continué à être confinés dans des cellules exigües enterrés 7 mètres sous terre avec l'autorisation de marcher dehors seuls, avec une cagoule, 30 minutes par jour. Dans ces 4 mois, les prisonniers de Yanamayo (3657 m) et de Chacapalca (4475 m et à 8 heures du plus proche village) ont souffert d'un froid terrible, confinés eux aussi dans des cellules aux fenêtres sans carreaux.

Durant ces 4 mois, des membres de la MRTA – ou plutôt des paysans et indiens qui n'ont pas eu de chance et ont attiré l'attention de la police secrète – ont été capturés, torturés et tués. Les survivants seront probablement condamnés, par des juges militaires sans visages lors de procès qui dureront moins d'une minute, à l'emprisonnement à vie dans ces prisons surnommées les « tombes ».

Durant ces 4 mois, les responsables de ces escadrons de la mort qui ont tué des milliers de Péruviens continuent à mener une vie confortable, sans être inquiétés grâce à une amnistie générale déclarée le 16 juin 1995 par Fujimori et qui a réprimé toute investigation et toute inculpation pour violation des droits de l'homme qui se seraient passées après le mois de mai 1980. Les otages relâchés par la MRTA et qui leur ont exprimé leur sympathie ont reçu des menaces de mort de la part de la police secrète péruvienne. Un reporter radio qui a critiqué les militaire a été kidnappé et torturé.

Durant ces 4 mois, le gouvernement péruvien, acteur central du marché de la drogue, a continué son trafic de cocaïne; en 1996, 169 kilos de cocaïne ont été trouvés dans l'avion présidentiel, 120 kilos dans un navire militaire péruvien, et 62 dans un autre. Cette même année, Demetrio Chavez Petaherrera, un des plus gros dealer de l'Amérique latine, a témoigné lors d'une conférence publique que depuis 1991 il payait le tsar de la drogue Vladimiro Montesinos ( un ancien informateur de la CIA lié à la drogue, les escadrons et la torture de civils) 50000$ par mois pour obtenir des informations sur les activités de l'Agence américaine de la lutte contre la drogue. Quelques jours après, il a été amené à Callao pour y être torturé jusqu'à ce qu'il revienne sur ses propos. Santiago, un frère de Fujimori, et son neveu, Isidro Kagami Fujimori, et d'autres parents ont continué le trafic de cocaïne sous la couverture de fausses entreprises. Une partie des profits ont servi à acheter au marché noir les hélicoptères servant à tuer des civils.

 Les enfants du Pérou continuent à mourir de faim, les forêts continuent d'être rasés, et les stocks de poissons continuent d'être vidés. En d'autres mots, Fujimori continue sa politique génocidaire et écocidaire pour le bénéfice des entreprises transnationales. En d'autres mots, c'est ce qui se passe quotidiennement dans le mot civilisé et industrialisé.
Alors qu'ils prétendaient négocier, Fujimori et ses militaires ont creusé 5 tunnels sous l'ambassade. Deux des mineurs qui ont été employés pour les creuser sont morts et les autres ont disparu: leur famille n'ont aucune idée de ce qu'il leur est arrivé. Les membres des forces de sécurité – entraînés aux États-unis aux frais des contribuables et portant leurs gilets de sécurité (un de leur instructeurs américains a nommé cela de « l'argent bien dépensé ») – ont préparé l'attaque en espionnant du sous-sol grâce à des microphones placés dans une guitare qu'un des otages avait réclamé (tout comme ceux qui avaient été placé dans le jeu d'échecs et autres agréments offerts pour aider les otages à passer le temps). La CIA a aidé Fujimori à préparer le massacre.

Durant ou après l'attaque, tous les membres de la MRTA ont été sommairement exécutés. Les microphones militaires ont enregistré deux des guérilleros – des filles de 16 ans – suppliant les soldats de ne pas tirer. Elles ont été bien sûr abattues. D'autres rebelles, dont Nestor Cerpa, ont été abattus à bout portant d'une balle dans la tête. Un des soldats qui avait participé au massacre a dit : « L'ordre avait été donné: pas de survivant. Nous avons compris: pas de prisonnier. » Les parents venus réclamé les corps ont été battus et arrêtés à l'hôpital militaire. La tante de Nestor Cerpa a été autorisée à venir voir les cadavres. Tous à part deux ont été découpés en morceaux et placés dans des sacs plastiques. Elle a compté 30 balles dans la tête de son neveu. Les cadavres démembrés de la plupart des rebelles ont été éparpillés dans des tombes anonymes et les parents qui ont cherché à venir voir les tombes nommées ont été arrêtés.

Stopper le génocide et l'écocide qui caractérisent – et a toujours caractérisé – notre culture, requiert que nous apprenions à entièrement intérioriser les implications d'un fait très important: nous et eux  – ceux qui sont en train de détruire le monde – opérons sous deux systèmes totalement différents et incompatibles. Comme Frankl l'a dit, il y a ceux qui sont décents et ceux qui sont indécents. Nous accordons de la valeur à la vie et au vivant, et eux accordent de la valeur au pouvoir et au contrôle. À une échelle plus large c'est aussi simple (à l'échelle individuelle c'est bien plus complexe – les droits de l'homme et les organisations environnementales sont régis par des conflits d'intérêts mesquins, et probablement existe-t-il quelques personnes qui ont du pouvoir et gardent un certain degré de décence). Encore et encore nous nous montrons prêts à donner notre mort ou notre vie pour soutenir la justice économique et écologique, et une certaine salubrité mentale, et encore et encore nos ennemis – les indécents, ceux qui détruisent – se montrent prêts à mentir et à tuer pour maintenir le contrôle.

Durant tout le siège, les membres du MRTA ont traité leurs otages avec humanité et délicatesse. En réponse on leur a menti et on les a trahi. Je ne connais pas d'activistes aguerris qui n'aient pas fait l'expérience de ce même genre d'attitudes, de mensonge et de trahison, bien que pour beaucoup d'entre nous dans les secteurs les plus privilégiés du monde, les conséquences de telles attitudes de la part de nos ennemis se résument à être ramenés chez nous de force et sans concession, avec cette brutalité sèche réservée aux colonies.
J'ai énormément pensé non seulement à ce siège mais aussi à ce que nous pouvons en apprendre. Les propos d'Isaac Velazco tournent et retournent dans ma tête:
« Quand ceux au pouvoir mentent, la seule façon de les conduire à avoir un dialogue significatif est d'avoir en main le moyen de les mettre en face de leurs responsabilités. Et même alors, vous ne serez sûrs qu'ils ne reprendront pas leurs mensonges que si vous les tenez bien serrés entre vos mains.» 
Ces affirmations, et le massacre, impliquent beaucoup de choses.
La première est que, in fine, les négociations sont vouées à l'échec. Vous ne pouvez pas négocier avec quelqu'un qui systématiquement vous ment. Si vous gagnez des points durant les négociations, les accords seront brisés. Les Indiens l'ont vu, tout comme les militants pour les forêts, les militants contre les empoisonnements chimiques, contre le nucléaire, contre la guerre etc. Ce n'est pas pour dire que nous ne devrions pas chercher à négocier. Mais s'attendre à pouvoir le faire dans un cadre équitable avec ceux qui n'ont montré aucun scrupule à mentir et à user de la force pour prendre ce qu'ils convoitaient, c'est croire à la magie. C'est illusoire. C'est, pour reprendre l'illustration d'une famille déséquilibrée, jouer le rôle du partenaire victime et dépendant de son conjoint violent dans une relation parasite et brutale. C'est participer à notre propre victimisation.
La vérité plus amère est que la plupart d'entre nous est incapable d'affronter le fait que nos ennemis sont institutionnellement et très souvent individuellement psychopathologiques. Ils ont la maladie du cannibale. Les vies de ceux qu'ils tuent n'existent tous simplement pas dans leur esprit. C'est aussi vrai pour des victimes que pour le département et les industries forestières quand ils parlent de longueurs de planches plutôt que de forêts vivantes, pour les agro industries quand ils parlent de 10000 « unités » en confinement plutôt que de pourceaux vivants, pour les médias officiels quand ils rapportent que les avions militaires américains ont causé des « dégâts collatéraux » en Irak – la mort de dizaines de milliers d'hommes, de femmes, d'enfants dans leurs appartements, dans des bus, dans des abris. Ainsi après l'attaque, Fujimori a déclaré qu'il était « vraiment désolé pour la perte des trois vies humaines », désignant seulement les deux soldats et l'unique otage morts pendant l'assaut (l'otage qui est mort était un membre de la Cour suprême de Justice qui avait voté contre l'amnistie de Fujimori pour les chefs des escadrons de la mort: les rapports varient sur les causes de sa mort: attaque cardiaque ou balles perdues; l'organisation des droits de l'homme au Pérou affirme qu'il a été tué par les militaires). Les autres morts causées par Fujimori n'étaient vraisemblablement pas à classer dans la catégorie « humaine ». Les représentants des diverses entreprises transnationales qui ont des intérêts dans les ressources péruviennes ont affirmé qu'elles ne changeraient rien à leur politique génocidaire et écocidaire. La plupart des transnationales ont soutenu totalement la décision de l'usage de la force. Un représentant de Mitsubishi a dit qu' "il n'y avait pas d'autres solutions" pour faire cesser la crise. Un représentant de Mitsui Metal and Smelting a dit que c'était « très regrettable » qu'un des otages péruvien meure. Il ne regrette rien, bien sûr, des meurtres des membres du MRTA. Qu'il y avait-il à regretter?
Ceux d'entre nous aux États Unis, ceux qui sont quelque peu privilégiés – probablement blancs, des hommes, si possible riches ou du moins pas aussi affamés que des enfants péruviens – doivent reconnaître que dans un monde où les ressources s'amenuisent, il n'est qu'une question de temps avant que les fusils ne pointent leur cible vers nous. Quelqu'un, une fois, a demandé à John Stockwell, un ancien agent de la CIA que la conscience a forcé à parler, pourquoi il n'avait pas encore été tué. Il a dit: « Parce que nous sommes en train de gagner. » Nous, qui sommes relativement privilégiés, avons besoin de demander ce que nous sommes prêts à laisser, quel degré de sécurité sommes-nous prêts à sacrifier pour changer le statu quo. Dans le sillage de cette action du MRTA, et les morts conséquentes de ceux qui étaient impliqués, nous – chacun d'entre nous – avons besoin de nous demander ce que nous pouvons faire pour aider à améliorer les choses, et stopper cette destruction insensée.
Durant ces 4 mois, 14 membres du MRTA ont retenu l'attention du monde, et ils ont retenu, bien qu'un court instant, et bien que dans le très précis espace d'une ambassade précise dans un pays précis, la marche incessante de notre culture qui détruit tout ce qu'elle rencontre. Pendant ce court instant, le monde a vu une alternative possible dans la résistance déterminée et totale d'êtres humains, de gens se battant pour la condition qu'ils se sont choisie. Que se passerait-il si nous étions 14 de plus, ou 14 de plus encore, ou 14 multipliés par dix? Que se passerait-il si chacun de nous individuellement commençait à organiser, en connaissant pleinement toutes les conséquences potentielles – les bonnes et les mauvaises – de nos actions? Que se passerait-il si nos organisations disaient à ceux qui dirigent le pays, les entreprises, qui accompagnent cette destruction, font tourner la machine :
« Vous ne passerez pas. C'est là où je vis, et c'est là, si tel doit être le cas, où je mourrai. » et que se passerait-il si nous nous mettions à exécution?

Nous sommes en train de perdre une guerre défensive que nous seuls menons. Si nous ne devons retenir qu'un seul enseignement de la bravoure et des morts des 14 tupacamartistas, c'est que nous devons prendre l'offensive, nous devons lutter – ne jamais s'éloigner des valeurs que nous accordons à la vie – et porter cette lutte sur leurs seuils et non pas sur les nôtres. Nous devons apprendre aussi que la résistance n'est jamais futile, et que nous n'avons pas d'autre option en tant qu'êtres humains que de lutter comme si nos vies en dépendaient – et bien sûr qu'elles en dépendent – pour assurer que chacun d'entre nous tous a le droit d'exister. Notre but ne doit être rien d'autre que la redécouverte de ce que ça signifie d'être un habitant humain dans ce monde dans lequel nous sommes nés. La planète nous attend pour la redécouvrir, nous attend pour pouvoir juste exister. Elle nous rendra la même faveur en retour – tout autre option entraînera notre disparition totale, et elle n'est pourtant pas nécessaire.





A Language Older than Words, Violence, pp.199-207.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)










Décents et indécents




















Viktor Frankl est mort hier. Bien qu'il soit plus connu pour son livre Man's Search for Meaning, dans lequel il parle de son expérience de prisonnier à Auschwitz et explique comment il a compris que ceux qui avaient trouvé un sens à leur vie et à leur souffrance étaient plus à même de survivre aux horreurs du camp, je le mentionne à cause de quelque chose qu'il a dit vers la fin de sa vie:
« il n'y a que deux races humaines – la race des décents et la race des indécents. »
Il a raison, bien sûr. Pour le reformuler dans les termes de l'exploration de ce livre: il y a ceux qui écoutent et ceux qui n'écoutent pas; ceux qui accordent une valeur à la vie et ceux qui ne lui en accordent pas; il y a ceux qui ne détruisent pas et ceux qui détruisent. L'auteur indigène Jack Forbes décrit ceux qui sont portés à détruire comme souffrant d'une véritable maladie, un mal virulent et contagieux qu'il nomme wétiko, ou pathologie cannibale, parce que ceux qui en sont atteints consument la vie des autres – humains et non humains – pour des projets ou profits privés, et le font sans rendre la pareille de leur propre vie.

Il y a ceux qui vont bien, et ceux qui sont malades. La distinction est vraiment nette. Considérer cette distinction amène encore une fois à la question centrale de notre époque, reformulée: Comment ceux d'entre nous qui vont bien peuvent apprendre à répondre à ceux qui vont mal? Comment le décent répond à l'indécent? Si nous ne réussissons pas à répondre à cette question, ceux qui sont en train de tout détruire vont à la fin éteindre toute vie sur la planète, ou du moins toute la vie qu'ils peuvent. La finitude de la planète implique que la fuite n'est plus une réponse suffisante. Ceux qui détruisent doivent être stoppés. La question: comment?






A Language Older than Words, Violence, pp.198-199.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)

 






Violence: un mot, plusieurs applications.


























Je suis sûr que nous avons tous aujourd'hui entendu parler du cliché des Esquimaux, qui auraient dans leur langage près de 97 mots désignant la neige. Qu'on en finisse avec ce genre de conneries! Premièrement, ce ne sont pas des Esquimaux mais des Inuits. Deuxièmement, les traductions de ces mots sont loin d'être excitantes, du genre « neige poudreuse », « neige dure », « neige froide ». Comme ils ont plein de mots différents pour désigner la neige, ils n'ont pas besoin de formes adjectivales que l'anglais doit solliciter.

En suivant ces lignes, cependant, je pense que nous avons besoin de plus de mots pour désigner la violence. C'est absurde de voir que ce même mot est utilisé pour désigner quelqu'un perpétrant le viol, la torture, la mutilation ou le meurtre d'un enfant; et quelqu'un stoppant ce criminel en lui tirant une balle dans la tête. Le même mot utilisé pour désigner un lion des montagnes tuant une biche d'un rapide coup de crocs dans la colonne vertébrale et pour désigner un humain civilisé utilisant la méthode du « smackyface » sur l'enfant d'un suspect, ou bombardant des familles avec du BLU-82. Le même mot est souvent employé pour désigner une vitre brisée comme le meurtre d'un PDG, est employé pour décrire la production par ce PDG de toxines donnant le cancer aux gens du monde entier. Notez ça: on n'appelle pas le dernier fait énuméré violence mais production.

Parfois les gens me disent qu'ils sont contre toute forme de violence. Il y a quelques semaines, un activiste pacifiste m'a appelé et m'a dit que « la violence n'accomplit jamais rien, et en plus c'est vraiment stupide. »
Je lui ai demandé: « Vous êtes contre quels types de violences?
Tous les types de violence.
Comment mangez-vous? Et vous déféquez? Du point de vue des carottes et de la flore intestinale, respectivement, ces actions sont très violentes.
Ne soyez pas absurde, a-t-il dit, vous voyez ce que je veux dire. »
Vraiment non, je ne voyais pas. Les définitions de violence que nous employons normalement sont horriblement floues, spécialement pour ce mot si chargé émotionnellement, si vital ontologiquement, et si important en politique. Ce ventre mou sémantique rend nos discours entourant la violence encore plus vides de sens qu'ils devraient l'être, ce qui en dit beaucoup.

La conversation avec le pacifiste m'a vraiment amené à penser, d'abord à la définition de violence, et ensuite aux catégories. Il y a ceux qui montrent, avec raison, la relation entre les mots violence et forcer/violer/enfreindre (ndlt: violate) et disent qu'un lion des montagnes ne force/viole/enfreint pas une biche mais la tue simplement pour manger, ce qui n'est pas vraiment de la violence. De même, un humain qui tuait une biche ne commettrait pas un acte de violence, tant que le prédateur, dans ce cas l'humain, ne viole pas la relation fondamentale qui lie le prédateur et sa proie, autrement dit tant que le prédateur assure la continuation de la communauté de la proie. La violation, et donc la violence, viendrait seulement si ce lien est brisé. J'aime beaucoup cette définition.387

Une autre définition que j’apprécie, pour des raisons différentes: « Un acte de violence serait tout acte qui cause du mal, psychologique ou physique à autrui. »388 J'aime bien cette définition parce que son exhaustivité nous ramène à l'ubiquité de la violence, et je pense la démystifie un peu. Donc vous disiez que vous vous opposiez à la violence? Et bien dans ce cas vous vous opposez à la vie. Vous vous opposez à tout changement. La question d'importance devient alors: à quels types de violence vous opposez-vous?

Ce qui mène évidemment à l'autre chose à laquelle je pensais: les catégories de violences. Au risque de donner dans l'ad hoc, on peut facilement la diviser en différents types. Il y a, par exemple, la distinction entre violence volontaire et violence involontaire: la différence entre écraser un escargot par accident ou le faire intentionnellement. Alors il y aurait la catégorie de violence involontaire mais totalement prévisible: à chaque fois que je conduis je sais bien que des insectes vont s'écraser contre le pare-brise ( la mort de tel ou tel papillon de nuit est accidentelle, mais la mort des papillons de nuit est inévitable, si je conduis). Il y aurait à faire une distinction entre la violence directe, celle que je commets moi-même, et celle que j'ordonne de commettre. Sans doute G.W. Bush n'a asphyxié aucun enfant irakien, mais de part ses ordres il a entraîné la mort de ces enfants lors de l'invasion de leur pays (la mort de tel ou tel enfant peut être considérée comme accidentelle, mais la mort de ces enfants est inévitable, vu ce qu'il a ordonné). Un autre type de violence serait systématique, et par conséquent souvent caché: je sais depuis longtemps que la fabrication du disque dur de mon ordinateur résulte d'un procédé extrêmement toxique, et cause des cancers chez les femmes en Thaïlande et toute personne les assemblant, mais jusqu'à aujourd'hui je ne savais pas que la confection de la plupart des ordinateurs sollicite environ deux tonnes de matières premières (250 litres de carburants; 24 kilos de produits chimiques; 1800 litres d'eau; 2 litres de carburant et de produits chimiques et 35 litres d'eau sont nécessaires juste pour fabriquer deux puces de mémoire).389 L'achat que je fais d'un ordinateur contient toute cette violence cachée.

Il y a aussi la violence par omission: en ne suivant pas l'exemple de Georg Elser pour tenter de faire tomber Hitler, les bons Allemands ont été coupables des impacts de son règne sur le monde. En ne faisant pas tomber les barrages je suis coupable de leurs impacts sur ma terre.

Il y a la violence causée par le silence. Je vais vous parler de quelque chose que j'ai fait, ou plutôt que je n'ai pas fait, qui m'a causé plus de honte que tout ce que j'ai fait ou n'ai pas fait dans ma vie. Je marchais une nuit il y a plusieurs années pour me rendre à une supérette. Un homme qui était clairement SDF et tout aussi clairement alcoolique (et en état d'ébriété) est venu vers moi et m'a demandé de l'argent. Je lui ai répondu en toute honnêteté que je n'avais pas de liquide. Il m'a tout de même respectueusement salué et m'a souhaité bonne soirée. J'ai continué ma route. Je l'ai entendu adresser la parole à la personne qui se trouvait derrière moi. Et là j'ai entendu la voix d'un homme dire: « Casse-toi de là! » suivi par le bruit étouffé d'un coup de poing. Je me suis retourné et j'ai vu un jeune aux cheveux noirs bien lissés et portant un costume en train de cogner le SDF au visage. J'ai fait un pas vers eux. Et alors? Je n'ai rien fait. J'ai regardé l'homme d’affaire lui remettre deux coups, s'essuyer les mains sur son pantalon et s'éloigner, la tête haute, vers sa voiture. Son regard montrait qu'il ne ressentait rien. Je n'ai pas dit un mot. Je suis rentré chez moi.
Si c'était à refaire, je n'aurais pas laissé cette violence se commettre en ne faisant et en ne disant rien. Je me serais interposé, et j'aurais dit au jeune: « Si tu veux frapper quelqu'un, trouve quelqu'un qui puisse se défendre. »

Il y a la violence que l'on commet en mentant. Quelques pages avant j'ai mentionné ce journaliste Julius Streicher qui a été accusé au procès de Nuremberg pour son rôle dans l'holocauste nazi. Voici ce qu'un des procureurs a dit sur le rôle qu'il a joué:
« Il se peut que cet accusé soit moins directement lié dans les crimes commis contre les juifs. L'inculpation tient compte de ce fait pour dire que son rôle n'est pas le pire. Mais aucun gouvernement dans le monde (…) ne peut mettre en place une politique d'extermination de masse sans les personnes qui les soutiennent. Il incombait à Streicher d'inculquer aux gens le meurtre, à les pourrir avec la haine. Depuis le début il prêchait la persécution. Et quand la persécution a été mise en place il a alors prêché l'extermination et l'annihilation totale (…) Ces crimes (…) ne se seraient jamais passés si des gens comme lui n'y avaient pas œuvré. Sans lui, les Kaltenbrunners, les Himmlers (…) n'auraient eu personnes pour exécuter leurs ordres. »390 
La même chose est vraie bien sûr aujourd'hui pour le rôle de la presse d'entreprise dans les atrocités commises par les gouvernements et les grands groupes industriels, dans la mesure où il y a une différence très significative.

Pendant des années je me suis demandé (et à mes lecteurs) si ces propagandistes – que l'on appelle communément presse d’entreprise ou journalistes capitalistes – sont mauvais ou stupides. J'hésitais pour l'un ou l'autre. La plupart du temps je pensais qu'ils étaient les deux à la fois. Mais aujourd'hui je pense qu'ils sont mauvais. Vous avez peut-être entendu parler de John Stossel. C'est un spécialiste, qui est à présent le présentateur d'un programme télévisé nommé 20/20, et qui très connu pour son émission « Lâchez nous! », dans laquelle, pour reprendre ses termes, il démystifie des idées reçues. La plupart d'entre nous appellerait ça « mentir pour servir les intérêts des entreprises ». Par exemple, dans l'une de ses émissions, il déclarait que d' « acheter (des légumes) bio pouvait vous tuer » . Il affirmait que des études spécialement dédiées n'avaient non seulement pas trouvé de résidus de pesticides ni dans le bio ni dans le non bio, mais qu'en plus le bio contenait un plus fort taux d'E.coli. Mais les chercheurs cités par Stossel ont plus tard affirmé qu'il avait mal interprété leurs recherches. La raison pour laquelle ils n'avaient trouvé aucun pesticide est tout simplement parce qu'on ne leur avait pas demandé d'en chercher. De plus, ils ont dit que Stossel avait mal interprété les tests concernant l'E.coli. Stossel a refusé de publier cette erreur. Pire, le réseau a diffusé cette émission à deux reprises. Et pire encore, le directeur exécutif de l'émission 20/20, Victor Neufel était au courant de cela trois mois avant les diffusions. 391
Ce n'est pas inhabituel de la part de Stossel et compagnie.392 (…) Il y a quelques temps de cela un reporter de 20/20 m'a appelé, qui voulait me parler de déforestation. Le prochain « mythe » que Stossel voulait démystifier, a-t-elle dit, est que le continent est en train d'être déforesté. Après tout, et toutes les industries forestières le disent, il y a bien plus d'arbres sur ce pays aujourd'hui qu'il y en avait 70 ans plus tôt. Elle voulait la réponse d'un environnementaliste. Je lui ai dit que 95% des forêts natives de ce continent avait disparu, et que les créatures qui y vivaient, allaient disparaître aussi.
Elle a répété ce que les industries avaient affirmé et dit que Stossel allait se servir de ça pour dire : « Lâchez-nous! Il n'y pas de déforestation! » J'ai dit que ces affirmations reposaient sur deux prémisses qui n’avaient pas été énoncés et lui ai rappelé les premières règles de la propagande: si vous pouvez glisser vos prémisses dans la têtes des gens, vous les possédez. Le premier prémisse est la présomption insensée qu'une pousse de 24 centimètres vaut bien un arbre de 200 ans. C'est Sûr, il y a plus de jeunes pousses aujourd'hui, mais il y a bien moins d'anciens arbres. Et beaucoup d'industries font des rotations de 50 ans, ce qui veut dire que les arbres n'atteindront jamais l'âge de l'adolescence tant que la civilisation sera là. Le second prémisse est la présomption tout aussi insensée que des sapins Douglas sur une exploitation de monoculture (sur une rotation de 50 ans!)393 équivalent à une forêt saine, qu'une forêt est juste un tas d'arbres de même espèce poussant sur une colline alors que c'est plutôt un ensemble lié d'interrelations harmonieuses entre les saumons, les mulots, les champignons, les salamandres, les guillemots, les arbres, les fougères etc travaillant et vivant ensemble. Du basique.
Elle a répondu en demandant s'il n'y avait d’autres formes de vie sauvages qui n'étaient pas plus importantes aujourd'hui? Je lui ai rétorqué que le mensonge classique des industries forestières affirmait que parce qu'il y avait plus de chevreuils maintenant qu'avant, ça voulaient dire que les forêts se portaient mieux. Le problème est que les chevreuils aiment les lisières qui délimitent les forêts, donc cela veut dire qu'il n'y a pas plus de forêts mais plus de lisières, donc plus de déforestations. Affirmer cela est simplement mentir, ai-je rajouté. Je lui ai parlé pendant plus d'une heure, et à la fin elle semblait réellement comprendre ces problèmes. J'ai bien clairement fait comprendre que pour faire un appel tel que Stossel a fait – dire qu'il y avait bien plus d'arbres aujourd'hui qu'il y a 70 ans, qu'il n'a avait pas de déforestation – il fallait ignorer ces prémisses ou mentir. Comme nous l'avons écrit avec Georges Draffan dans Strangely Like War:
« Et même insinuer qu'une exploitation d'arbres peut ressembler à une forêt vivante est d'une ignorance extraordinaire et délibérée ou d'une malhonnêteté intentionnelle. Dans tous les cas ceux qui font de telles déclarations ne sont pas à même de prendre des décisions concernant les forêts. »394 
Elle a compris ça. Nous lui avons envoyé une copie du livre. Elle a dit qu'il se pourrait que je sois du programme. Ils ne m'ont pas invité, ce qui est très bien. Mais voici le problème. Stossel a quand même sorti son programme. De plus, il a explicitement dit que ce qui indiquait qu'il n'y avait pas de déforestation était l'augmentation du nombre de chevreuils. Il savait pertinemment que ses affirmations n'étaient pas vraies. Il savait consciemment quels étaient les faits réels. Ces faits (que les pousses n'étaient pas des arbres anciens, que les exploitations d'arbres en monoculture n'étaient pas des forêts, et que la hausse du nombre de chevreuils n'indiquaient pas une hausse des forêts) ne sont pas des controverses ni des défis cognitifs. Ce ne sont pas des opinions. Il y a des faits aussi évidents que ceux qui affirment que l'eau est mouillée et que le feu est chaud, comme le fait que les arbres anciens sont anciens. Cela veut dire qu'il n'a pas la première excuse, celle de l'ignorance.395 Comme Streicher, il commet la violence en mentant: en violant la liberté, en violant ce qui est sacré dans les mots et le discours, en violant nos âmes, et en ouvrant la voie à un plus grande violation des forêts.

Tous les écrivains sont des propagandistes. Cela ne signifie pas qu'ils sont tous des menteurs. Certains le sont. D'autres non.

Je ne devrais probablement pas bloquer sur Stossel. Il n'est pas le seul menteur. Toute la culture est fondée sur des mensonges, du plus intime ou plus global. Les meilleures lignes que j'ai écrites sont dans A Language Older than Words:
« dans le but de maintenir notre train de vie, nous devons nous raconter des mensonges aux uns les autres, et surtout à nous-mêmes. Il n'est pas nécessaire que le mensonge soit particulièrement crédible, il faut juste qu'il ait été érigé comme une barrière empêchant l'accès à la vérité. Ces barrières sont nécessaires parce que sans elles bien des actes déplorables seraient devenus impossibles. Il faut éviter la vérité à tout prix. »396 
Les membres d'une famille violente se mentent les uns aux autres das le but de protéger ceux qui sont violents (ils se convainquent eux-mêmes – et sont convaincus par ceux qui sont violents et par la structure familiale entière – qu'ils se protègent), et de garder leurs structures sociales violentes intactes. Les membres de cette culture agressive se mentent les uns aux autres et à eux-mêmes dans le but de garder les structures sociales violentes de cette culture. Nous nous disons que nous pouvons détruire la planète – ou plutôt, pour ceux que ça importe, nous autorisons cette destruction – et vivre d'elle. Nous nous disons que nous pouvons perpétuellement utiliser plus d'énergie que celle qui vient du soleil chaque année. Nous nous disons que le fait que 90% des grands poissons des océans aient disparu ne peut pas être excessif. Nous nous disons que si nous restons assez paisibles, ceux qui sont au pouvoir vont cesser ce meurtre. Nous nous disons que la civilisation est la forme d'ordre social la plus désirable, ou vraiment la seule qui existe. Nous nous disons que ça va aller.
Stossel n'est pas le seul menteur.






Endgame, "Violence", pp.399-404.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)




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387   Je la dois à Alex Guillotte.
388   Mes remerciements à Redwood Leaverish pour cette définition.
389   Williams, Martyn, «UN Study: Think Upgrade before buying a new PC: new report finds 1.8 tons of material are used to manufacture desktop PC and monitor.»
Infoworld, 7/03/2004. http://www.infoworld.com/article/04/03/07/hnunstudy_1.html (accès le 12/03/2004).
390   Conot, 384-85, citant
Le Procès des grands criminels de guerre, volume 5, 118.
391   Cook, Kenneth, « Give us a Fake: the case against John Stossel »,
TomPaine.com, 15/08/2000, http://tompaine.com/feature.cfm/ID/3481 (accès le 13/03/2004).
392   Bien sûr ce n'est pas inhabituel de la part du journalisme d'entreprise/capitaliste, et là, je crois, le problème.
393   Ces sapins, de toute façon, ne se reproduisent pas durablement avant leurs 80 ans. Il n'y en aura plus de cet âge très bientôt sur ce continent.
394  
Strangely Like War, 49.
395   C'est peut-être le bon moment de mentionner ce qu'avait proclamé Stossel sur les raisons qui l'avaient poussé à passer des intérêts du consommateurs à ceux des entreprises. « C'est que ça me gave. Et j'ai aussi fait tellement d'argent que ça ne m'intéresse plus de gagner un dollar sur une boite de conserve de petits pois. » Quand on lui mis cette déclaration sous le nez, il a dénié. Mais ça a été enregistré. Russell Mokhiber et Robert Meissman, « Stossel Tries to scam his public. » Les informations essentielles sur: http://lists.essential.org/pipermail/corp-focus/2004/000177.html (accès le 08/04/2004).
396   Jensen,
Languages, 2. Cette version ici est légèrement différente car je n'ai pas aimé l'édition du paragraphe dans le livre. De plus, au cas où cela en intéresserait certains, ce paragraphe était à l'origine le premier du livre, mais je l'ai bougé aux 2/3 de la rédaction.





Des squaws et des chiots pour la vaisselle





















Le 29 novembre 1864, environ 700 soldats, sous le commandement du Colonel John Chivington, se sont rendus près du camp Cheyenne à côté de Sand Creek, dans le Colorado. A l'aube ils virent qu'il y avait près d'une centaine d'habitations.
Chivington savait que les Indiens avaient rendu les armes volontairement au gouvernement fédéral, n'ayant gardé que le nécessaire pour chasser. Il savait que les Indiens étaient considérés par les militaires comme des prisonniers de guerre. Il sut également qu'à ce moment-là tous les hommes étaient partis chasser le bison. Il en déduit de tout cela qu'il « lui tardait d'en faire une mare de sang. »
Comme c'était vrai pour Descartes quelques siècles auparavant, Chivington n'était pas un lunatique isolé, il avait toute une culture qui le supportait. Cet homme très respecté – un ancien ministre protestant, senior toujours respecté par l'Église et récent candidat au Congrès – avait déjà affirmé dans un discours que sa politique envers les Indiens se résumait en ce termes: « les tuer et les scalper tous, sans exception. » Ce serait confortable de penser qu'une telle pulsion meurtrière l'aurait marginalisé. Et ce serait une erreur. Le Rocky Mountain News, le journal de la région, avait plus d'une dizaine de fois utilisé son éditorial l'année précédente pour appuyer la nécessaire « extermination des ennemis rouges », affirmant que les Indiens étaient « d'une race dépravée, vagabonde, brutale et rustre, juste bonne à être éradiquée de la surface de la terre. » Le journal travaillait en étroite collaboration avec le gouverneur, qui avait proclamé qu'il était du droit et de l'obligation des citoyens et des militaires de la région de « chasser, tuer et détruire » tous les Indiens. Chivington et ses troupes n'ont pas agi seuls.
Deux hommes blancs qui se trouvaient dans le camp ont espionné les soldats et dressé une peau de bison en guise de drapeau au dessus de leur tête pour montrer que ce village-là était ami. Black Kettle, le chef cheyenne désigné a été le premier à élever un drapeau blanc, et, craignant le pire, l'a remplacé par un drapeau américain que le président Abraham Lincoln en personne lui avait donné, dans une tentative désespérée de convaincre les soldats de ne pas attaquer.
Ce qui se passa par la suite fut inévitable et effroyable. Les soldats tirèrent. Les Indiens fuirent. Chivington ordonna qu'on tire dans la masse des femmes et des enfants paniqués. Les troupes chargèrent et massacrèrent tous les non blanc qui se trouvaient sur leur passage. Les femmes ont tenté de trouver des refuges sur les rives sableuses pour se protéger et protéger leurs enfants. Comme un soldat a rapporté plus tard, « il y avait une trentaine de squaws qui s'étaient réfugiées dans un trou, elles ont envoyé une petite fille de six ans tenant un petit drapeau blanc au bout d'un bâton, elle eut à peine le temps de faire quelques pas avant d'être abattue. Toutes les squaws ont été tuées ensuite, sans exception, sans même riposter. Tous les cadavres que j'ai vus ont été scalpés, même celui d'une femme enceinte. »
Figurez-vous la scène: un Chivington barbotant joyeusement dans sa mare de sang. Les corps des Indiens mutilés dans le froid matinal de novembre. Au loin, vous pouvez voir un groupe de femmes et d'enfants tentant de fuir. Derrière eux, plus loin, des soldats à cheval les chargent. Vos yeux sont attirés par un mouvement sur le sable de Sand Creek. A mi distance entre les deux groupes, un enfant. Le soldat se souvient: « Il y avait un enfant, d'environ 3 ans, assez grand pour pouvoir marcher dans le sable, mais pas assez pour suivre le groupe qui fuyait. Il était tout nu, et marchait dans le sable. J'ai vu un homme descendre de cheval, il était à environ moins de cent mètres de l'enfant, il l'a visé et l'a raté. Un autre homme est arrivé et a dit: "laisse-moi essayer, je peux abattre ce fils de pute." Il est descendu de son cheval, s'est agenouillé, a tiré et l'a aussi raté. Un troisième homme est arrivé, a fait la même remarque, et l'a abattu. »
Maintenant figurez-vous une autre scène, celle du retour de tous ces soldats victorieux. Vous savez qu'ils ont scalpé tous les corps sur leur chemin, déterrant même ceux qui auraient été enterrés avec leur chevelure. Vous voyez tant de scalps, que, comme le rapporte le Rocky Mountain News, « Les scalps de Cheyenne sont aussi nombreux que les crapauds en Egypte. Tout le monde en a un et s'acharne à en obtenir un autre pour l'envoyer à l'est. » Vous savez que les soldats ont aussi coupé les doigts et les oreilles pour récupérer les bijoux des cadavres. Mais à présent vous regardez de plus près, et vous voyez clairement « des soldats couper les parties génitales des femmes pour les arborer sur leur selle ou leur casque lorsqu'ils reforment leur rang. »
Maintenant figurez-vous, si vous y arrivez encore, une troisième et dernière scène. Le Congrès ordonna une investigation sur ce que Chivington appela « une des batailles les plus sanglantes qu'on ait jamais menées contre les Indiens » et ce que Théodore Roosevelt appela plus tard « une action tant rigoureuse que bénéfique parmi toutes celles qui ont placé les frontières. » Le comité d'investigation a demandé une rencontre avec le gouverneur et Chivington à l'Opéra Denver. Cette rencontre ouverte au public a été très fréquentée. Vous êtes au fond. Vous sentez la sueur, la fumée, et sans en être sûre vous devinez qu'il y a de l'alcool fort qui tourne. Durant la rencontre quelqu'un demande si il vaut mieux, pour régler le problème manifeste des Indiens, de les civiliser ou de les exterminer. La foule explose. Selon les dires d'un sénateur, « il y a eu soudainement un cri tel qu'on n'en a jamais entendu même sur un champ de bataille – un cri tellement fort qu'il aurait pu faire décoller le toit de l'opéra – « EXTERMINEZ-LES!EXTERMINEZ-LES! »
Chivington n'a pas agi seul.
Chivington n'a ni été réprimandé ni même puni, sa gloire n'a même pas été remise en cause. L'université du Colorado a donné son nom à un internat après son exploit.
Le fait que tous ces Indiens aient été tués de cette manière n'est pas surprenant. On n'a jamais considéré qu'ils étaient humains. Les femmes étaient des « squaws », les hommes des « bucks ». Les enfants? Ils comptaient encore moins. Ils devaient être tués parce que, comme Chivington adorait le dire « les lentes font des poux. »

Mon père n'a jamais battu quelqu'un s'il ne le méritait pas. Mes frères étaient souvent battus
parce que la cuve des chevaux étaient pleine qu'aux deux tiers et non complètement pleine, ou parce qu'ils n'avaient pas la meilleure note, à savoir un A. Quand elles étaient adolescentes, mes sœurs étaient réveillées pour être battues parce que la vaisselle n’était pas assez bien faite. Je me souviens qu'une de mes sœurs a été battue parce que des chiots étaient tombés dans la piscine, et qu'au lieu de les repêcher, elle avait appelé son frère pour le faire. Elle a été battue pour ne pas les avoir repêchés elle-même, et parce que ces chiots valaient de l'argent.
La stupidité pompeuse de ses raisonnements ne justifiait pas ses actes. Il avait une soudaine envie de battre quelqu'un et trouver une excuse. D'un autre côté, ses raisonnements absurdes étaient ce qui posaient problème, bien plus que la violence physique. S'il avait fourni des raisonnements pertinents pour sa violence – s'il pouvait en exister-- nous les victimes aurions pu maintenir un semblant de contrôle et nous soumettant à ses exigences. Joe aurait pu améliorer ses résultats scolaires, ma mère (moi et mes sœurs) aurait pu l'aimer mieux, mes sœurs auraient pu faire en sorte que cette foutue vaisselle soit parfaitement faite? D'un autre côté, s'il n'avait donné aucune raison, nous aurions pu voir directement quelle était sa violence, purement et simplement absurde. Cependant en fabricant un raisonnement insensé pour justifier ses actions, il pouvait se les rationaliser, et nous donnait la possibilité de jouer activement notre rôle de victime. La demande était insatiable, et versatile. Ce jour-là c'était l'orthographe, le lendemain les chiots, le jour d'après la vaisselle. Il changeait, nous suivions. C'était purement et simplement une situation impossible.





A Language Older than Words, Des coyotes, des chatons et des conversations, pp.27-30.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas).

Mais écoute...
























J'ai appelé mon amie, Jeannette Amstrong, une Indienne traditionnelle Okanagan, elle est écrivain, professeure et philosophe. Elle voyage beaucoup pour travailler sur la souveraineté indigène et les problèmes de droits terriens, et aide à la reconstruction des communautés natives détruites par la culture dominante. Je lui ai parlé des interactions avec les coyotes, en lui disant: « Je ne sais pas quoi faire de tout ça. »
Elle a ri, puis dit: « Si, tu sais. »
Quelques semaines plus tard nous nous sommes promenés et nous nous sommes assis sur la rive escarpée d'une rivière. Je me suis allongé sur la poussière rouge et joué avec les courbes d'une racine d'arbre qui sortait de terre. En face de nous des tourbillons entrainaient paresseusement des branches d'arbres dans des circuits d'eau. A chaque courbe les branches se brisaient presque pour échouer sur la rive et glisser encore dans le courant. Au dessus des tourbillons la rivière coulait doucement et au dessus de la rivière on pouvait voir des peupliers de Virginie et des meules de foin dans l'étendue des près entrecoupée de champs d'alfafa entourés de barbelés. Au loin, les plaines donnaient sur des petites montagnes bleues.
Jeannette a dit: « L'attitude que l'on a sur la communication entre les espèces est la différence première entre les philosophies occidentales et indigènes. Même les philosophes occidentaux les plus progressistes continuent en général de croire qu'écouter la terre est une métaphore. » Elle a fait un pause, puis continué avec emphase: « Ce n'est pas une métaphore. C'est comme ça que le monde existe. »
J'ai regardé la rivière. Il serait facile d'observer les tourbillons et d'en tirer une demi douzaine de leçons, par exemple la métaphore évidente des branches flottant en cercles, comme les gens piégés par une mentalité étriquée qui ne leur permet pas de retrouver une liberté d'esprit. Il n'y a rien de faux, certainement, avec ces métaphores fabriquées à partir des choses qui nous entourent, ou des expériences des autres – humains ou autre – mais dans les deux cas ces situations des autres reste une étude de cas dans laquelle nous projetons tout ce que nous avons besoin d'apprendre. Et cela relève de circonstances complètement différentes par rapport au fait d'écouter l'autre dans ce qu'il a à dire, de révéler ses intentions, exprimer ce qu'il vit et de le faire dans ses termes.
Certainement ce serait aller dans la bonne direction si notre culture pouvait accepter la notion d'écouter la terre – ou de tout écouter, dans ce cas – même si nous pensons qu'écouter reste du domaine de la métaphore. Un Indien Diné a dit que l'uranium empoisonnait les gens par ses radiations parce qu'il n'aimait pas être sorti du sous sol. Il veut y revenir, s'éloigner de la surface de la terre. Que l'on considère son affirmation comme métaphorique ou littéral, la leçon est la même: extraire l'uranium nous rend malade.
Mais garder un point de vue métaphorique c'est garder un point de vue anthropocentrique. Dans ce cas le point de vue métaphorique exprime une considération pour les gens empoisonnés par l'uranium. L'observation de l'Indien Diné fait un commentaire sur le fait qu'il est important de respecter l'ordre des choses;
J'en ai parlé à jeannette, puis suis resté assis en silence en pensant à deux conversations que j'avais engagés, une deux ans avant et une plus récemment. Dans la première j'étais assis sur le sol de mon salon, en train de parler à une amie scientifique qui insistait sur le fait que la méthode scientifique – par laquelle un observateur fait une hypothèse, puis réunit des données pour tester rigoureusement sa faisabilité – est en fait la seule façon pour nous d'apprendre. Un de mes chats est entré dans la pièce, et mon amie a dit: « Hypothèse: les chats ronronnent quand on les caresse. » Elle a gratté le tapis, et le chat est venu vers elle. Elle lui a caressé le dos. Le chat a ronronné. « Hypothèse validée, a-t-elle dit, premier échantillon. Où est l'autre chat? »
Je savais que je n'étais pas d'accord, mais cela m'a pris un moment pour articuler mon raisonnement. J'ai dit finalement qu'électrocuter ou câliner un chat, si c'est pour collecter des données, c'est objectiver le chat. « Et si, j'ai dit, je le câline parce que j'aime le câliner et parce que je sais qu'il aime ça? Je peux quand même y prêter attention et apprendre de cette relation. C'est ce qui se passe avec mes amis, alors pourquoi pas avec le chat? Mais la question est d'entretenir une relation, pas de collecter des données. »
Elle a hésité, enroulé des mèches de cheveux autour de ses doigts, comme elle fait souvent quand elle est en mode contemplation, et dit alors, « Je pense que cela changerait toute la notion de ce qu'est le savoir, et comment nous l'acquérons. »
J'ai acquiescé. Le chat, quant à lui, s'est mis sur ses deux pattes arrière pour frotter sa tête sur le bras de mon amie. Machinalement mon amie s'est mise à lui gratter le dos.
L'autre conversation a été plus courte, et montre que les arbres peuvent être assez taciturnes. J'étais en train de prendre la route poussiéreuse qui mène à ma boîte aux lettres, et qui croise une route pavée. J'ai remarqué un vieux pin juste dans le coin que je remarquais à chaque fois que je faisais ce chemin et j'ai pensé: «  Cet arbre se débrouille bien. »
Immédiatement j'ai entendu une réponse qui ne m'est pas passée par l'oreille mais est arrivée directement à la partie de mon cerveau qui traite les sons. J'ai entendu une suite de ma pensée qui en changeait la signification: « pour un arbre qui est tout seul. » J'ai regardé autour de moi et vu que bien qu'il y avait quelques arbres dans les environs, il n'y avait pas à proprement dit d'arbres ensemble. Avec les quelques arbres se trouvaient ma boîte aux lettres et un pylône téléphonique enduit de créosote. J'ai commencé à penser au fait qu'il n'y avait pas de communauté, à mes déménagements successifs du Nebraska au Maine au Nebraska, puis au Montana, au Colorado pour les études, le Nevada, la Californie, des mois passés à vivre dans mon camion, retour au Nevada, puis en Idaho, à Washington. J'ai pensé aux gens que j'ai laissé, ma grand-mère, mes frères, ma sœur et aussi des amis. Le fossé d'irrigation derrière ma vieille maison. Les trembles que je voyais de la fenêtre, les oliviers russes, les énormes fourmilières dans les près. Toutes ces pensées étaient le fruit de mes associations, pas ce que l'arbre avait « dit ». C'était la différence cruciale. L'arbre a dit une phrase. Tout le reste est venu après. Essayez vous-mêmes. Écoutez quelqu'un, et portez attention sur là où vos pensées vous mènent. Ce n'est vraiment pas le même ressenti d'écouter et de penser.
J'ai parlé à Jeannette de ces deux conversations. Nous avons continué à parler, sur la rivière, sur son militantisme et le mien, sur ce qu'il faudra aux humains pour survivre. Alors que nous discutions un moustique est venu tournoyer autour de son visage, puis s'est posé sur son bras. Elle a fait un geste pour le chasser.
Je lui ai parlé des chiens, et comment ils ont cessé de manger les œufs dès lors que je le leur ai demandé: «  je n'y crois pas tant cela a été facile. » « Ouais. C'est ce que nous essayons de vous dire depuis 500 ans, a-t-elle répondu. »





A Language Older than Words, Des Coyotes, des chatons et des conversations, pp.24-27.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)











S'il vous plait...


























  Ma conversation avec les coyotes a commencé, d'aussi loin que je puisse m'en rappeler, un jour glacial de 1994. Plusieurs fois les mois précédents, les coyotes étaient sortis des petites forêts rocailleuses situées à l'est de ma maison et avaient attrapé des poulets pour les emporter et les manger. De temps à autres je voyais un coyote sortir en courant, ou entendais mes poulets crier et me retournais alors pour voir une ombre grise fugitive disparaître simplement tandis que mes chiens essayaient de la poursuivre. Quelques fois les chiens attrapaient un coyote, et je voyais un tourbillon de fourrure et de poussière, suivis du retour de mes chiens qui s'asseyaient tranquillement dans la grange, assagis. Deux fois j'ai vu un coyote faire mine de se ruer sur les poulets, mais lorsque les chiens lui couraient après un autre coyote trottait dans une autre direction pour attraper un oiseau avant que moi, les chiens ou le poulailler, tous distraits par le premier, puissent réagir. Mais la plupart du temps je constatais juste la disparition d'un canard ou d'un poulet ou d'une oie lors de leur retour, quand ils partaient picorer dans les hautes herbes ou les enchevêtrements de chemins sous les bosquets de roses sauvages à l'ouest de ma maison. Alors je marchais dans la forêt située à l'est et je découvrais – quelque part – un tas de plumes – blanches, noires, rayées, parfois rouges ou même d'un vert irisé – là où les coyotes s'étaient arrêtés pour manger.
  Le jour où la conversation a débuté j'étais agenouillé face au poêle à bois, en train de faire du feu, quand d'un coup j'ai senti que si je regardais par la fenêtre j'en verrais un. Peut-être ce sentiment m'est simplement venu parce que les quatre derniers jours à chaque fois un poulet avait disparu, jamais les coyotes n'avaient été aussi présents. Je suis allé à la fenêtre pour regarder dehors: un coyote était en train de guetter un des volatiles. Le temps que j'arrive à la porte d'entrée il avait disparu.
  Les deux jours d'après j'étais dehors quand j'ai vu un coyote arriver. Aucune intuition ces fois-là, juste le hasard. Les coyotes sont revenus ainsi pendant sept jours. Le huitième jour j’étais sur le canapé en train de regarder dehors et – hasard là encore – j'ai vu un coyote approcher. J'étais frustré car je savais que je serais pas là tous les jours pour protéger les bêtes, et sans vraiment savoir quoi faire j'ai ouvert la fenêtre et j'ai dit « S'il vous plait, ne mangez pas les poulets. Si vous cessez, je vous donnerai les têtes, les pattes et les abats à chaque fois que j'en tuerai un. Et s'il vous plait, souvenez-vous de ce que je fais pour le monde sauvage. » Le coyote a fait demi tour et s'est éloigné, ralentissant de temps à autre pour regarder par dessus son échine svelte.
  A part une nuit, pour chanter, les coyotes ne sont pas revenus durant des mois, et quand enfin ils sont revenus, c'était, il semblait, seulement pour me rappeler la promesse que j'avais faite. Je n'avais pas encore tué de volaille, et j'ai vu un jour un coyote assis sur un talus à une centaine de mètres au nord. Il était assis et regardait vers moi, il n'a pas bougé quand j'ai ouvert la fenêtre et me suis penché dehors. Finalement j'ai dit – vraiment très doucement – « D'accord, je vous amènerai de la nourriture. » Aussitôt après mes paroles le coyote s'est levé et a commencé à s'éloigner. Un autre coyote est apparu, et ils se sont frotter le museau. Le premier a continué son chemin, et le second a pris sa place, regardant encore vers moi. J'ai répété ma promesse, et le deuxième coyote s'en est allé.

   C'est n'est pas en faire trop que de dire que le but premier de la philosophie de Descartes, et de la majeure partie de la science moderne, est de fournir un cadre rationnel sur lequel baser un système d'exploitation. Descartes lui-même l'a clairement affirmé quand il a fait l'observation suivante: « J'ai perçu qu'il était possible d'arriver à un savoir extrêmement utile dans la vie … et qui nous rendrait ainsi les seigneurs et détenteurs de la nature. »
  Si Descartes avait été le seul lunatique souhaitant devenir un « seigneur et détenteur de la nature », personne n'aurait entendu parler de lui. Mais il a la compagnie d'une culture entière. Son succès et son influence sont clairement la preuve que ce qu'il a articulé continue d'être un très puissant désir culturel.
  Un autre géniteur de cette méthode scientifique est Francis Bacon, qui a formalisé le processus d'investigation par lequel un scientifique développe une hypothèse, puis réunit des données dans le but de l'appuyer ou de l'invalider. L'intention de Bacon était claire: « mon seul souhait sur terre est … d'étirer les limites déplorablement étroites de la domination de l'homme vers l'univers de leurs frontières promises. » Le langage de la domination sature tous ses écrits. Il parle de « mettre (la nature) sur une grille et d'en extraire les secrets » et d' « envahir ses forteresse et ses châteaux. » A aucun moment Bacon n'a caché ses intentions: « Je suis venu en vérité pour vous guider vers la Nature et tous ses enfants, pour la mettre à votre service et en faire votre esclave... Les inventions mécaniques des dernières années n'exercent pas simplement une douce directivité sur le cours de la Nature, elles ont le pouvoir de la conquérir, de l’assujettir, de faire trembler ses fondations. »
  Il serait aussi vain qu'aisé de blâmer Descartes, Bacon et d'autres scientifiques et philosophes passés pour cette désolante tradition de l'exploitation que nous été transmises par nos aînés. Ces gens articulent clairement, brillamment, des pulsions entretissées dans notre culture comme des petits ruisseaux dans le sable. La pulsion dénégatrice du corps, la pulsion de domination du corps des autres, la pulsion de se taire et la pulsion de faire taire les autres. La pulsion d'exploit. La pulsion du déni de la mort et de causer la mort des autres – ou plus exactement, comme nous devrions le voir, de les annihiler. Ces pulsions sont claires dans la philosophie d'Aristote, et elles sont très nette – dans le rouge-sang – dans la Bible. On les retrouve plus loin encore dans le Gilgamesh ou d'autres mythes primaires de notre culture, et ils restent proches de ceux que l'on retrouve dans nos quotidiens et qui marchent dans les sentiers tracés par Descartes et Bacon, en tentant de fournir une justification rationnelle à l'injustifiable.
  Les exemples sont partout. Hier, j'ai eu un écho moderne de la mégalomanie de Descartes avec les propos de l'éminent théoricien physicien Gerard J. Milburn: « L'objectif de la science moderne est d'atteindre une compréhension du monde, non pour une question d'harmonie, mais dans le but d'ordonner les choses selon nos objectifs. »
  Le jour d'avant, j’ai vu un compte-rendu de scientifiques à l'Université de Tokyo, lesquels avaient créé ce qu'ils avaient nommé Robo-roach,ndlt un insecte auquel/à qui  on avait « inséré un implant dorsal micro robotique permettant aux chercheurs de contrôler ses mouvements. » Les scientifiques ont retiré au cafard ses ailes et ses antennes pour y placer des électrodes. Et comme s'ils jouaient aux jeux vidéos, les scientifiques pouvaient appuyer sur un bouton pour obliger l'insecte à tourner à droite. Un autre l'obligeait à tourner à gauche. Il y avait des boutons pour avancer ou reculer aussi. Une fois tous les « bugs » rectifiés, cette mi-créature/mi-robot serait agrémentée de caméras et utilisée comme micro espion. Il n'est pas surprenant d'apprendre que les scientifiques apprécient leurs cafards artificiels bien plus plus que les réels: « Les cafards ne sont pas vraiment des insectes sympathiques, ils ont une drôle d'odeur et une drôle de façon de bouger leurs antennes. Mais ils sont bien plus sympathiques après leurs avoir implanté un petit circuit dans le dos et leur avoir retiré leurs ailes. »

  Je n'étais pas convaincu de ma folie quand les coyotes ne se sont pas présentés le jour d'après ma demande. Au début je ne l'ai même pas remarqué; les coyotes habituellement apparaissaient seulement de temps à autre. Quand une semaine a passé, puis deux, j'ai commencé à me demander si c'était une coïncidence, et après un mois j'ai commencé à penser que leur absence ne pouvait être une coïncidence.
  A peu près au même moment, mes chiens ont commencé à manger les œufs. Depuis que je lâchais les volailles sans enclos, elles pondaient où elles voulaient, du coup je trouvais les œufs dans un vieux tonneau, sur une pile de ruches vides, une bâche chiffonnée sur une étagère entre une glacière et un équipement de baseball, et surtout dans un coin à l'extérieur de la cour sous et derrière d'épaisses broussailles. Parfois, très occasionnellement – si ce n'est par accident – une poule venait pondre ses œufs dans une des boîtes que j'avais disposées à cet effet.
  Quelques fois les chiens trouvaient les œufs avant moi, et je ne trouvais qu'un trou vide là où je pensais y trouver un œuf, ou rarement, s'il avait plu ou neigé, je voyais de larges traces de pattes menant aux épais bosquets. Je suspectais les larges empreintes des chiens d'aller prendre les œufs pondus sur les étagères à mi hauteur – les livres ou équipements divers que j'y avais installés devant la bâche étaient souvent étrangement en désordre – mais j'ai jamais pu éclaircir les faits.
  Il y avait quand même les traces de pattes, ce qui semblait suffisant pour me convaincre. Au début j'ai joué la carte de l'autorité: à chaque fois que je ramassais un œuf et que les chiens étaient là, je le tenais entre le pouce et l'index et le leur montrais en disant d'une voix grave de stentor: « Pas les œufs, non! » Cela a vite appris aux chiens à rouler de l'échine et remuer la queue à chaque fois que je ramassais un œuf. Mais dès que je rentrais ils continuaient à faire comme bon leur semblait.
Finalement il m'est venu en tête que ce qui avait marché pour les coyotes pouvait aussi bien marcher pour les chiens. Je me suis donc assis et quand ils sont venus sauter autour de moi je lueur ai dit:
« Bon les gars je vous ai prévenu plein de fois. Quand je mets de la nourriture dans la benne pour les poulets, vous vous servez en premier. Je pense que c'est assez équitable. S'il vous plaît ne mangez pas les œufs. »
Le jour suivant les chiens ont cesser de manger les œufs.
C'est à ce moment-là que j'ai commencé à penser que j'étais fou.

  J'ai lu des comptes-rendus de scientifiques qui administraient des décharges électriques à des chats toutes les 5 minutes, chaque décharge causant des convulsions à l'animal. Les chats survivants étaient retirés, puis ramenés le jour d'après pour subir d’autres décharges électriques, jusqu'à en subir 95 dans une période de trois semaines, ou jusqu'à leur mort. J'ai vu des comptes-rendus de scientifiques qui attachaient des électrodes à des chatons à peine âgés de 7 jours pour les électrocuter 700 fois par jour durant 35 jours, toujours dans la période d'allaitement. Les scientifiques ont noté que « le comportement de la mère méritait l'attention. Quand elle découvrait finalement que les chatons cobayes étaient électrocutés durant l'allaitement ou au moment où ils étaient près de son corps, elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour griffer les expérimentateurs afin de les empêcher de faire ça, puis essayait de s'attaquer aux électrodes, puis finalement tentait de s'enfuir le plus loin possible de ses chatons lorsqu'on leur posait les électrodes aux pattes. Son attitude envers les chatons lorsque les électrodes étaient retirées, était profondément tendre et maternelle. Elle courait vers les chatons, essayait de les allaiter ou de les réconforter du mieux qu'elle pouvait. » Après les 35 jours, on laissait les chatons se reposer, et on reprenait les mêmes expérimentations sur ces mêmes chatons.
  J'ai lu des comptes-rendus des scientifiques qui ont irradié des chiens; les survivants subissaient un régime qui augmentait anormalement leur taux de graisse et de cholestérol, et un traitement qui supprimait l'action de la thyroïde. Les survivants recevaient alors des injections de pitressine, ce qui augmentait leur pression artérielle. Les survivants recevaient des décharges électriques. Ceux qui arrivaient jusque-là étaient immobilisés, la tête tenue fermement en raison des électrodes, les corps ligotés par des lanières en cuir afin d'être encore électrocutés. Un a pu s'étrangler lui-même dans le harnais. Les autres n'ont pas eu cette chance. Après avoir montré « une détresse respiratoire temporaire, sans doute due à force d'avoir lutté contre l'immobilisation », la créature était mise sous respiration artificielle pour continuer à pouvoir être électrocutée. Les chiens ont été électrocutés durant des semaines jusqu'à la fin. Un a survécu durant 77 semaines, ce qui a encouragé les scientifiques, qui l'ont électrocuté 90 fois par minute. Le chien est mort une heure et 15 minutes après.
  Que dire de ça? Des scientifiques ont élevé des chiens en isolement total durant leurs 8 premiers mois, et ont rapporté que les chiens avaient peur de tout. Plus encore. Les scientifiques ont affirmé que les chiens se mettaient à trembler dès qu'on plaçait les électrodes, ils tremblaient mais ne tentaient pas de s'échapper. Les scientifiques ont mis des flammes sous leur truffe et « les piquaient avec des aiguilles à dissection. » Les chiens continuaient de trembler. Les scientifiques les poursuivaient avec des voitures télécommandées électrifiées qui délivraient des décharges de 1500 volts. Les scientifiques ont rapporté que les chiens élevés en isolation totale ne semblaient pas comprendre d'où venait leur douleur.

  Que peut faire une personne de ce genre d'information? Comment affrontez-vous le fait de savoir que, pour acquérir des données – et in fine dans le but de faire de nous-mêmes les « seigneurs et détenteurs de la nature » – des membres de notre culture vont électrocuter des chatons et vont torturer des chiens sans merci? Il semble impossible de formuler une réponse adéquate.




A Language Older than Words, Des Coyotes, des Chats et des Conversations, pp.17-23.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)




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Ndlt:  roach signifie cafard, blatte, gardon.