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ABUSER
« La violence contre les femmes et la violence contre la Terre, légitimées et promues par la religion et la science patriarcales viennent d'une même agressivité qui prend racine dans l'érotisation de la domination. L'image de la femme-objet ou victime de cette culture génocidaire est à mettre en parallèle avec des représentations contemporaines qui montrent continuellement une Terre-objet ou jouet ou machine violentée, provenant de l'idéologie religieuse et scientifique qui légitime la possession, la contamination et la destruction de la Terre Mère. »
Jane Caputi,Gossips, Gorgons & Crones : the fates of the earth,Santa Fe, NM:Bear&Compagny, 1993, p.53.
LES ABUSEURS ndlt
NOUS AVONS ÉTÉ DÉMENTIELLEMENT TROP GENTILS AVEC CEUX QUI SONT EN TRAIN DE TUER LA PLANÈTE. Nous avons été inexcusablement, impardonnablement, insensément trop gentils.
Je comprends à présent. Pendant des années je me suis demandé si les abuseurs/gens violents croyaient en leurs mensonges, et finalement j'ai trouvé une réponse qui me convenait.
(…)
Lundy Bancroft m'a aidé à prendre conscience de certaines choses très importantes. Il s'est spécialisé dans les abuseurs/violents, notamment ceux qui perpétraient la violence domestique, mais ce qu'il a écrit s'applique aussi bien à la culture entière de l'abus/violence, qu'aux abus de ceux qui les commettent à plus grande échelle et sur lesquels j'écris.
Sa thèse centrale semble être que le problème premier n'est pas que les abuseurs « perdent tout contrôle » ou soient particulièrement enclins à « entrer dans une colère noire », mais plutôt qu'ils considèrent dans leur bon droit d'exploiter, feront tout pour exploiter, et exploiteront tant qu'ils le pourront.
(…)
Les abuseurs ne se retrouvent pas hors de contrôle. Ils se contrôlent au contraire très bien. Je ne l'avais pas compris avant d'avoir lu ce livre de Bancroft.
De façon similaire, je parle de la pulsion de destruction de cette culture, et de comment ceux qui sont au pouvoir détruisent les choses qu'ils ne peuvent pas contrôler. J'ai écrit sur la déforestation, sur les océans dévastés, sur le massacre des pauvres et l'extinction des espèces. Mais les entreprises et ceux qui les font marcher ne vont pas écraser pêle-mêle tout ce qui se trouve autour d'eux. Comme Michael ndlt2, ils ne vont pas bien sûr détruire ce qui leur appartient. Et bien sûr ils ne vont pas nettoyer ce qu'ils ont dévasté, et peu importe le remord qu'ils vont feindre d'éprouver, et peu importe tout ce qu'ils vont déclarer avoir réalisé avec le pétrole et la reforestation, et tout le reste qu'ils vont déblatérer.
(…)
(Bancroft) veut en venir au fait que quand les abuseurs commettent leurs atrocités, ils restent parfaitement conscients des questions suivantes : « Suis-je en train de faire quelque chose que les autres pourraient découvrir et me faire mal considérer ?68 Suis-je en train de faire quelque chose qui pourrait me mettre en défaut vis-à-vis de la loi ? Cela pourrait-il me causer des problèmes ? Suis-je en train de faire quelque chose que je considère moi-même comme étant cruel, choquant ou violent ?69 »
Ces questions sont posées mot pour mot dans les salles de réunion des entreprises. J'ai discuté longuement il y a quelques années avec une ancienne avocate d'entreprise qui après une prise de conscience a quitté son travail pour se retourner contre les entreprises. « Les gens qui font tourner ces entreprises, a-t-elle dit, savent exactement ce qu'ils font. Ils savent qu'ils sont en train de tuer des gens. Ils savent qu'ils sont en train de détruire les rivières. Ils savent qu'ils mentent. Et ils savent qu'ils font beaucoup d'argent avec tout ça. »
Bancroft continue : « Une intuition décisive s'est glissée dans mon esprit quand j'ai travaillé avec mes 12 premiers clients. Un abuseur ne fait presque jamais rien qu'il considèrerait lui-même comme moralement inacceptable. Il peut cacher ses actions parce qu'il pense que les autres ne seraient pas d'accord avec ça, mais lui se les justifie en son for intérieur. Je ne peux mentionner un client qui m'aurait déjà dit : « Ce que j'ai fait ne peut pas être défendable de quelle que manière que ce soit. J'étais totalement dans le faux. » Il a invariablement une raison qu'il considère valable. En bref, le problème chez un abuseur, c'est qu'il a une vision pervertie de ce qui est bien ou mal.70 »
C'est vrai à une échelle sociale plus large. Il est clair qu'une culture qui tue la planète a une vision pervertie de ce qui est correct et de ce qui est bien ou mal. Il est clair qu'un département de police qui arrête des gens qui s'accrochent aux arbres pour empêcher qu'on les coupe mais pas ceux qui déforestent ni ceux qui violent, a une vision pervertie de ce qui est correct et de ce qui est bien ou mal.
(…)
Encore une fois, les connexions à une échelle culturelle plus large devraient être évidentes. Cela reprend d'une certaine manière le prémisse quatre, mais c'est suffisamment différent et suffisamment essentiel pour être l'objet du prémisse dix-neuf : le problème de la culture réside par dessus tout dans la croyance que contrôler et abuser du monde naturel est justifiable.
Tout cela ramène à ce bon droit perçu comme tel. Comme Bancroft l'affirme, « Le bon droit est la croyance que l'abuseur a en le fait qu'il a un statut très spécial qui lui fournit des droits exclusifs et des privilèges qui ne s'appliquent pas à son partenaire. Les attitudes qui dirigent les abus peuvent largement être résumées par cette seule expression. »72
Cette attitude peut s'appliquer à une échelle sociale plus large. Bien sûr les humains sont une espèce exceptionnelle, à qui un Dieu sage et omnipotent a accordé l'exclusivité des droits et des privilèges de la domination de la planète, laquelle est là pour que nous l'utilisions. Et bien sûr même pour ceux qui s' adonnent à la religion de la Science plutôt qu'au Christianisme, on dira que l'intelligence et les habilités exceptionnellement exceptionnelles de l'être humain nous a accordé l'exclusivité des droits et des privilèges de la domination de la planète, laquelle est là pour que nous l'utilisions. Et bien sûr parmi les humains, les civilisés sont encore plus exceptionnels, parce que nous sommes à un tel stade de développement social et culturel, avec un droit et un privilège exceptionnels d'utiliser le monde comme bon nous semble. Et bien sûr parmi les civilisés humains, ceux qui font le spectacle sont encore plus exceptionnels, etc.
Cette croyance flatteuse de croire en son bon droit d'exploiter ceux qui nous entourent est une raison majeure pour laquelle les abuseurs stoppent rarement leurs abus.(...)
Comme Bancroft l'a écrit : « Au fil du temps, l'homme grandit attaché au confortable cocon de ses privilèges. »75(…)
Qu'est-ce qu'ils tentent de tirer, ceux qui sont au pouvoir, de ce qu'ils ont fait ? Quel en est leur ultime bénéfice ?(…)
Beaucoup d'Indiens ont déjà posé ces questions à propos des civilisés. J'ai souvent posé ces mêmes questions à propos des PDG, des journalistes d'entreprise, des politiciens. Comment font ces gens pour dormir la nuit ?
À poings fermés, dans des lits confortables, dans des maisons de 2500 m2, derrière des portails, avec un système de sécurité privé, merci beaucoup.
Ce sont d'autres gens que leurs activités empêchent de dormir.
Endgame, Abusers, pp.562-663.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
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Ndlt: traduction de abusers : en français le terme abuseur, peu usité, désigne celui qui trompe, alors qu'en anglais il désigne surtout celui qui agresse, qui maltraite. Or dans ce chapitre de Endgame, Jensen veut clairement démontrer qu'une personne violente sait très bien ce qu'elle fait, tout comme les dirigeants de ce monde qu'ils massacrent.
Ndlt2:c'est le prénom d'un des maris violents dont Brancroft a interviewé la femme. Cette dernière s'est effectivement rendue compte qu'il ne brisait que ses affaires à elle.
68 J'ai connu beaucoup de femmes dont les maris ne les battaient que au corps, jamais au visage, parce que ça se verrait.
69 Bancroft, Lundy, Why does he do that ? Inside the minds of angry and controlling men, New York : Monthly Review, 1957, p.34.
70 Ib. Italique original.
72 Ib. p.54.
75 Ib. p.152
L'Empathie et ses autres -2-
(…) Lundy Bancroft, ancienne co-directrice d'Emerge, le premier programme national de thérapie pour les hommes violents, écrit dans son livre Pourquoi fait-il ça? Dans l'Esprit des Hommes colériques et manipulateurs,
« D'une manière générale, un homme abusif œuvre comme un magicien. Ses tours consistent en grande partie à vous faire regarder dans la mauvaise direction, à distraire votre attention de façon à ce que vous ne remarquiez pas où se trouve son action réelle... Il vous amène dans un dédale tortueux, et fait de votre relation un labyrinthe de zigzag et de virages. Il veut que vous vous preniez la tête sur lui, comme s'il était une machine merveilleuse mais cassée dont vous devez trouver la panne pour y remédier et l'amener à bien fonctionner. Son désir, bien qu'il ne l'admette pas lui-même, est que vous vous cassiez la tête dans cette voie de façon à ce que vous ne remarquiez pas quels sont les modes et la logique de son comportement, que la conscience reste derrière la folie. »426
Comme j'ai essayé de le montrer dans A Language Older than Words et The Culture of Make Believe, presque tout dans la civilisation nous éloigne de la capacité à penser clairement et à ressentir.
Et si nous étions capables de le faire, nous ne permettrions pas à ceux au pouvoir de tuer le monde, de tuer nos voisins non humains, de tuer les humains que nous aimons, de nous tuer. Et une fois que nous avons été pliés à ce mode de pensée qui n'est pas la pensée, à ce mode de ressenti qui n'en est pas un, la culture n'a pas besoin de faire plus pour continuer à nous confondre. Nous continuerons à nous confondre nous-mêmes dans toute cette non pensée et tout ce non ressenti.
Nous le faisons volontiers, parce que si nous ne nous confondions pas, si nous nous permettions de penser d'une manière qui serait réellement de la pensée, et de ressentir d'une manière qui serait réellement du ressenti, nous comprendrions soudainement que nous pouvons stopper ces horreurs qui nous entourent, et nous comprendrions soudainement ce que nous avons besoin de faire dans le but de stopper ces horreurs – les problèmes ne relèvent pas d'un défi cognitif – et nous commencerions à le faire.
Endgame, "L'Empathie et ses autres", pp.423-424.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
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426 Bancroft, Lundy, Why Does He Do that? Inside the Minds of Angry and Controlling Men, Berkley Books, NYC, 2002, p.21.
Des sociétés battues.
La suite des avertissements de Dear Abby* concernant les relations abusives est que vous devez vous méfier quand des menaces de violences sont émises pour vous contrôler. Un homme violent tentera de vous convaincre que tous les hommes menacent leur partenaire, mais ce n'est pas vrai. Il peut aussi tenter de vous convaincre que vous êtes responsable de ces menaces: il ne vous menacerait pas si vous ne le poussiez pas à faire cela.
Il y a trois signaux qui sont vraiment liés. Lorsque que j'ai apparenté le premier – l'usage de la violence dans le but de contrôler – à un niveau social plus global*, après ma plus récente conférence, un homme a dit:
« Vous parlez beaucoup de la violence de cette culture. Je ne me sens pas particulièrement violent. Où est la violence dans ma vie? »
Je lui ai demandé où avait été fabriquée sa chemise. Il a répondu au Bangladesh. Je lui ai dit que le salaire moyen dans une usine textile au Bangladesh était de sept à dix-huit cents de l'heure grand maximum. Maintenant je sais que nous entendons toujours les politiciens, les journalistes capitalistes et autres grands apôtres des mains d'œuvre à faible coût, dire que ces salaires sont bons car ils évitent aux travailleurs de mourir de faim. Mais c'est seulement vrai si vous acceptez le contexte qui mène à ces conditions de travail: une fois que ces gens ont été forcés de quitter leurs terres – la source de leur nourriture, de leurs vêtements et de leurs abris – et que celles-ci ont été données aux compagnies transnationales, une fois que l'on a rendu les gens dépendants de ces firmes qui sont en train de les tuer, c'est sûr qu'il vaut mieux qu'ils ne meurent pas tout de suite de faim, afin qu'on puisse les exploiter en les payant sept cents de l'heure.
La question porte alors sur le degré de violence qu'il faut employer pour forcer les gens à renoncer à leurs terres? C'est la violence ou la menace qui maintient ces gens dans l'exploitation.
Les biens de consommation à bas prix ne sont pas les seuls moyens de contrôler nos vies. J'ai demandé à l'homme s'il payait un loyer.
« - Oui.
- Pourquoi vous payez un loyer?
- Parce que je ne suis pas propriétaire.
- Que ce passerait-il si vous ne payiez pas votre loyer?
- Je serais expulsé.
- Par qui?
- Par le shérif.
- Et que se passerait-il si vous refusiez de partir? Et que se passerait-il si vous invitiez le shérif à diner? Et après le diner si vous disiez 'J'ai apprécié votre compagnie, mais pas tant que ça, et c'est chez moi alors je souhaiterais que vous partiez.' Que ce passerait-il alors?
- Si je refusais de quitter les lieux, le shérif m'expulserait.
- Comment?
- Par la force, si nécessaire. »
J'ai acquiescé d'un signe de tête. Il a fait de même.
Alors j'ai dit:
« - Et que se passerait-il si vous aviez vraiment faim et que vous alliez au supermarché. Il y a là-bas de quoi manger en grosse quantité, vous le savez. Et si vous vous mettiez à manger sans rien payer, que se passerait-il?
- Ils appelleraient le shérif.
- Ce serait probablement le même shérif. Un vrai trou du cul, non? Il viendrait armé et vous embarquerait. Ceux qui sont au pouvoir ont fait en sorte que vous devez payer pour vivre sur cette planète. Si nous ne le faisons pas, des gens armés viennent pour nous forcer à payer. C'est violent. »
La raison pour laquelle (c'est la deuxième partie des signaux d'alerte de Dear Abby*) les personnes violentes tentent de convaincre leur victime que tous les hommes menacent leur partenaire, c'est bien sûr parce que si vous pouvez faire en sorte que votre victime ne croie pas qu'il existe d'autres alternatives – si vous pouvez faire en sorte que votre violence semble naturelle et inévitable – elle n'aura aucune raison réelle de résister. Vous aurez, comme les propriétaires des firmes qui exploitent leurs travailleurs, exactement ce que vous voudrez: votre victime sous votre contrôle, vous n'aurez même plus besoin de la battre. Cette équivalence à une échelle sociale plus large repose sur la tendance très directe qu'a notre culture de pointer le fait que toutes les cultures sont basées sur la violence, que toutes les cultures détruisent leurs terres, que les hommes de toutes les cultures violent les femmes, que dans toutes les cultures les enfants sont battus, que tous les pauvres de toutes les cultures sont forcés de payer un loyer aux riches (ou même que toutes les cultures ont des riches et des pauvres!). Peut-être que le meilleur exemple de cette culture essayant de nous faire croire que la violence est naturelle se trouve dans la croyance que la sélection naturelle repose sur la compétition, que la survie est une question de lutte où seul celui qui s'en donne les moyens, celui qui saura exploiter survivra. Le fait que cette croyance est presque omniprésente dans cette culture bien que le contraire ait déjà été prouvé (…) révèle à quel degré nous avons intégré la façon de voir des abuseurs (…) et le poids de l'histoire et du sens commun.
La troisième partie des avertissements de Dear Abby* dit que les abuseurs tentent de convaincre leur victime qu'elle est responsable de ses menaces: elle ne serait pas menacée si elle ne l'y poussait pas. Cela a une grande implication pour les militants. Je ne peux vous dire combien d'entre eux ont insisté sur le fait que nous ne devions jamais user du sabotage, de rhétorique violente, et encore moins de violence parce que cela entraînerait une réaction encore plus forte de la part de ceux qui sont au pouvoir.
Cette insistance révèle un manque total de compréhension sur la façon de fonctionner de la répression. Les abuseurs emploieront n'importe quelle excuse pour renforcer leur répression, et si aucune raison n'existe, ils en fabriqueront une. (…)
Quelles sont nos solutions? Probablement celles que l'on choisit le plus souvent, qui n'en sont pas, et qui consistent à éviter de fâcher ceux qui sont au pouvoir, et donc à employer des stratégies autorisées par ceux qui sont au pouvoir. Le principal avantage dans ce non-choix et que vous vous sentirez bien envers vous-mêmes car vous vous battez « pour la bonne cause », contre le système d'exploitation sans risquer les avantages que vous tirez de ce même système.(...)
Bien, essayons cette solution-là. Que se passerait-il si nous nous décidions qu'à chaque fois que la répression se durcirait nous durcirions nos réponses? S'ils nous font peur au point de nous empêcher d'agir pour stopper ceux qui nous exploitent et nous détruisent, ainsi que ceux et celles que nous aimons – les faire cesser de tuer les océans (ce qui en reste), les forêts (ce qui en reste), les sols (ce qui en reste) – quel point nous faudrait-il atteindre pour générer en eux la peur de perpétrer cette exploitation et cette destruction?
Toute personne qui a été de quelle que manière que ce soit associée avec des personnes perpétrant la violence sera probablement d'accord avec cette analyse du psychologue et écrivain Arno Gruen sur les raisons qui font que les personnes violentes doivent continuer en crescendo leur répression: « La catharsis ne marche pas pour ces gens dont la colère et la rage se nourrissent d'une haine de soi, qui, si elle est projetée sur un objet extérieur, s'intensifie et s’aggrave par des actions qui sont inconsciemment perçues dans l'intériorité comme des formes plus poussées d'aveuglement. Ainsi, l'accumulation des actes de destruction augmente les enjeux de la rage destructrice. »297 (…)
Les abuseurs, et les cultures abusives sont insatiables. Ils ne peuvent souffrir aucune entrave à leur contrôle et à leur destruction. Harry Merlo, ancien PDG de l'industrie forestière de Louisiane-Pacific, a très bien énoncé cette manie. Après une session de déforestation, il a dit:
« Il ne devrait rien rester sur le sol. Nous avons besoin de tout ce qu'il y a ici. On ne coupe pas à telle ou telle hauteur. On coupe à l'infini. Parce que c'est là et que nous avons besoin de tout et maintenant. »
La question est donc, avons-nous les couilles – et le cœur – de les arrêter? Nous soucions-nous suffisamment de nos terres et de la vie de ceux que nous aimons? Osons-nous agir?
Il y a trois signaux qui sont vraiment liés. Lorsque que j'ai apparenté le premier – l'usage de la violence dans le but de contrôler – à un niveau social plus global*, après ma plus récente conférence, un homme a dit:
« Vous parlez beaucoup de la violence de cette culture. Je ne me sens pas particulièrement violent. Où est la violence dans ma vie? »
Je lui ai demandé où avait été fabriquée sa chemise. Il a répondu au Bangladesh. Je lui ai dit que le salaire moyen dans une usine textile au Bangladesh était de sept à dix-huit cents de l'heure grand maximum. Maintenant je sais que nous entendons toujours les politiciens, les journalistes capitalistes et autres grands apôtres des mains d'œuvre à faible coût, dire que ces salaires sont bons car ils évitent aux travailleurs de mourir de faim. Mais c'est seulement vrai si vous acceptez le contexte qui mène à ces conditions de travail: une fois que ces gens ont été forcés de quitter leurs terres – la source de leur nourriture, de leurs vêtements et de leurs abris – et que celles-ci ont été données aux compagnies transnationales, une fois que l'on a rendu les gens dépendants de ces firmes qui sont en train de les tuer, c'est sûr qu'il vaut mieux qu'ils ne meurent pas tout de suite de faim, afin qu'on puisse les exploiter en les payant sept cents de l'heure.
La question porte alors sur le degré de violence qu'il faut employer pour forcer les gens à renoncer à leurs terres? C'est la violence ou la menace qui maintient ces gens dans l'exploitation.
Les biens de consommation à bas prix ne sont pas les seuls moyens de contrôler nos vies. J'ai demandé à l'homme s'il payait un loyer.
« - Oui.
- Pourquoi vous payez un loyer?
- Parce que je ne suis pas propriétaire.
- Que ce passerait-il si vous ne payiez pas votre loyer?
- Je serais expulsé.
- Par qui?
- Par le shérif.
- Et que se passerait-il si vous refusiez de partir? Et que se passerait-il si vous invitiez le shérif à diner? Et après le diner si vous disiez 'J'ai apprécié votre compagnie, mais pas tant que ça, et c'est chez moi alors je souhaiterais que vous partiez.' Que ce passerait-il alors?
- Si je refusais de quitter les lieux, le shérif m'expulserait.
- Comment?
- Par la force, si nécessaire. »
J'ai acquiescé d'un signe de tête. Il a fait de même.
Alors j'ai dit:
« - Et que se passerait-il si vous aviez vraiment faim et que vous alliez au supermarché. Il y a là-bas de quoi manger en grosse quantité, vous le savez. Et si vous vous mettiez à manger sans rien payer, que se passerait-il?
- Ils appelleraient le shérif.
- Ce serait probablement le même shérif. Un vrai trou du cul, non? Il viendrait armé et vous embarquerait. Ceux qui sont au pouvoir ont fait en sorte que vous devez payer pour vivre sur cette planète. Si nous ne le faisons pas, des gens armés viennent pour nous forcer à payer. C'est violent. »
La raison pour laquelle (c'est la deuxième partie des signaux d'alerte de Dear Abby*) les personnes violentes tentent de convaincre leur victime que tous les hommes menacent leur partenaire, c'est bien sûr parce que si vous pouvez faire en sorte que votre victime ne croie pas qu'il existe d'autres alternatives – si vous pouvez faire en sorte que votre violence semble naturelle et inévitable – elle n'aura aucune raison réelle de résister. Vous aurez, comme les propriétaires des firmes qui exploitent leurs travailleurs, exactement ce que vous voudrez: votre victime sous votre contrôle, vous n'aurez même plus besoin de la battre. Cette équivalence à une échelle sociale plus large repose sur la tendance très directe qu'a notre culture de pointer le fait que toutes les cultures sont basées sur la violence, que toutes les cultures détruisent leurs terres, que les hommes de toutes les cultures violent les femmes, que dans toutes les cultures les enfants sont battus, que tous les pauvres de toutes les cultures sont forcés de payer un loyer aux riches (ou même que toutes les cultures ont des riches et des pauvres!). Peut-être que le meilleur exemple de cette culture essayant de nous faire croire que la violence est naturelle se trouve dans la croyance que la sélection naturelle repose sur la compétition, que la survie est une question de lutte où seul celui qui s'en donne les moyens, celui qui saura exploiter survivra. Le fait que cette croyance est presque omniprésente dans cette culture bien que le contraire ait déjà été prouvé (…) révèle à quel degré nous avons intégré la façon de voir des abuseurs (…) et le poids de l'histoire et du sens commun.
La troisième partie des avertissements de Dear Abby* dit que les abuseurs tentent de convaincre leur victime qu'elle est responsable de ses menaces: elle ne serait pas menacée si elle ne l'y poussait pas. Cela a une grande implication pour les militants. Je ne peux vous dire combien d'entre eux ont insisté sur le fait que nous ne devions jamais user du sabotage, de rhétorique violente, et encore moins de violence parce que cela entraînerait une réaction encore plus forte de la part de ceux qui sont au pouvoir.
Cette insistance révèle un manque total de compréhension sur la façon de fonctionner de la répression. Les abuseurs emploieront n'importe quelle excuse pour renforcer leur répression, et si aucune raison n'existe, ils en fabriqueront une. (…)
Quelles sont nos solutions? Probablement celles que l'on choisit le plus souvent, qui n'en sont pas, et qui consistent à éviter de fâcher ceux qui sont au pouvoir, et donc à employer des stratégies autorisées par ceux qui sont au pouvoir. Le principal avantage dans ce non-choix et que vous vous sentirez bien envers vous-mêmes car vous vous battez « pour la bonne cause », contre le système d'exploitation sans risquer les avantages que vous tirez de ce même système.(...)
Bien, essayons cette solution-là. Que se passerait-il si nous nous décidions qu'à chaque fois que la répression se durcirait nous durcirions nos réponses? S'ils nous font peur au point de nous empêcher d'agir pour stopper ceux qui nous exploitent et nous détruisent, ainsi que ceux et celles que nous aimons – les faire cesser de tuer les océans (ce qui en reste), les forêts (ce qui en reste), les sols (ce qui en reste) – quel point nous faudrait-il atteindre pour générer en eux la peur de perpétrer cette exploitation et cette destruction?
Toute personne qui a été de quelle que manière que ce soit associée avec des personnes perpétrant la violence sera probablement d'accord avec cette analyse du psychologue et écrivain Arno Gruen sur les raisons qui font que les personnes violentes doivent continuer en crescendo leur répression: « La catharsis ne marche pas pour ces gens dont la colère et la rage se nourrissent d'une haine de soi, qui, si elle est projetée sur un objet extérieur, s'intensifie et s’aggrave par des actions qui sont inconsciemment perçues dans l'intériorité comme des formes plus poussées d'aveuglement. Ainsi, l'accumulation des actes de destruction augmente les enjeux de la rage destructrice. »297 (…)
Les abuseurs, et les cultures abusives sont insatiables. Ils ne peuvent souffrir aucune entrave à leur contrôle et à leur destruction. Harry Merlo, ancien PDG de l'industrie forestière de Louisiane-Pacific, a très bien énoncé cette manie. Après une session de déforestation, il a dit:
« Il ne devrait rien rester sur le sol. Nous avons besoin de tout ce qu'il y a ici. On ne coupe pas à telle ou telle hauteur. On coupe à l'infini. Parce que c'est là et que nous avons besoin de tout et maintenant. »
La question est donc, avons-nous les couilles – et le cœur – de les arrêter? Nous soucions-nous suffisamment de nos terres et de la vie de ceux que nous aimons? Osons-nous agir?
Endgame, "Il est temps d'en sortir", pp. 307-310.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
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297 Arno Gruen, The Insanity of normality: realism as sickness: toward understanding human destructiveness.
Traduit par Hildegarde et Hunter Hannum, Grove Weidenfeld, NYC, 1992, p.62.
* Voir traductions précédentes en rapport:
• Réviser ses bases
http://derrickjensenfr.blogspot.com/2010/10/reviser-ses-bases.html
• De la violence domestique à la violence culturelle
http://derrickjensenfr.blogspot.com/2010/10/de-la-violence-domestique-la-violence.html
Des squaws et des chiots pour la vaisselle
Le 29 novembre 1864, environ 700 soldats, sous le commandement du Colonel John Chivington, se sont rendus près du camp Cheyenne à côté de Sand Creek, dans le Colorado. A l'aube ils virent qu'il y avait près d'une centaine d'habitations.
Chivington savait que les Indiens avaient rendu les armes volontairement au gouvernement fédéral, n'ayant gardé que le nécessaire pour chasser. Il savait que les Indiens étaient considérés par les militaires comme des prisonniers de guerre. Il sut également qu'à ce moment-là tous les hommes étaient partis chasser le bison. Il en déduit de tout cela qu'il « lui tardait d'en faire une mare de sang. »
Comme c'était vrai pour Descartes quelques siècles auparavant, Chivington n'était pas un lunatique isolé, il avait toute une culture qui le supportait. Cet homme très respecté – un ancien ministre protestant, senior toujours respecté par l'Église et récent candidat au Congrès – avait déjà affirmé dans un discours que sa politique envers les Indiens se résumait en ce termes: « les tuer et les scalper tous, sans exception. » Ce serait confortable de penser qu'une telle pulsion meurtrière l'aurait marginalisé. Et ce serait une erreur. Le Rocky Mountain News, le journal de la région, avait plus d'une dizaine de fois utilisé son éditorial l'année précédente pour appuyer la nécessaire « extermination des ennemis rouges », affirmant que les Indiens étaient « d'une race dépravée, vagabonde, brutale et rustre, juste bonne à être éradiquée de la surface de la terre. » Le journal travaillait en étroite collaboration avec le gouverneur, qui avait proclamé qu'il était du droit et de l'obligation des citoyens et des militaires de la région de « chasser, tuer et détruire » tous les Indiens. Chivington et ses troupes n'ont pas agi seuls.
Deux hommes blancs qui se trouvaient dans le camp ont espionné les soldats et dressé une peau de bison en guise de drapeau au dessus de leur tête pour montrer que ce village-là était ami. Black Kettle, le chef cheyenne désigné a été le premier à élever un drapeau blanc, et, craignant le pire, l'a remplacé par un drapeau américain que le président Abraham Lincoln en personne lui avait donné, dans une tentative désespérée de convaincre les soldats de ne pas attaquer.
Ce qui se passa par la suite fut inévitable et effroyable. Les soldats tirèrent. Les Indiens fuirent. Chivington ordonna qu'on tire dans la masse des femmes et des enfants paniqués. Les troupes chargèrent et massacrèrent tous les non blanc qui se trouvaient sur leur passage. Les femmes ont tenté de trouver des refuges sur les rives sableuses pour se protéger et protéger leurs enfants. Comme un soldat a rapporté plus tard, « il y avait une trentaine de squaws qui s'étaient réfugiées dans un trou, elles ont envoyé une petite fille de six ans tenant un petit drapeau blanc au bout d'un bâton, elle eut à peine le temps de faire quelques pas avant d'être abattue. Toutes les squaws ont été tuées ensuite, sans exception, sans même riposter. Tous les cadavres que j'ai vus ont été scalpés, même celui d'une femme enceinte. »
Figurez-vous la scène: un Chivington barbotant joyeusement dans sa mare de sang. Les corps des Indiens mutilés dans le froid matinal de novembre. Au loin, vous pouvez voir un groupe de femmes et d'enfants tentant de fuir. Derrière eux, plus loin, des soldats à cheval les chargent. Vos yeux sont attirés par un mouvement sur le sable de Sand Creek. A mi distance entre les deux groupes, un enfant. Le soldat se souvient: « Il y avait un enfant, d'environ 3 ans, assez grand pour pouvoir marcher dans le sable, mais pas assez pour suivre le groupe qui fuyait. Il était tout nu, et marchait dans le sable. J'ai vu un homme descendre de cheval, il était à environ moins de cent mètres de l'enfant, il l'a visé et l'a raté. Un autre homme est arrivé et a dit: "laisse-moi essayer, je peux abattre ce fils de pute." Il est descendu de son cheval, s'est agenouillé, a tiré et l'a aussi raté. Un troisième homme est arrivé, a fait la même remarque, et l'a abattu. »
Maintenant figurez-vous une autre scène, celle du retour de tous ces soldats victorieux. Vous savez qu'ils ont scalpé tous les corps sur leur chemin, déterrant même ceux qui auraient été enterrés avec leur chevelure. Vous voyez tant de scalps, que, comme le rapporte le Rocky Mountain News, « Les scalps de Cheyenne sont aussi nombreux que les crapauds en Egypte. Tout le monde en a un et s'acharne à en obtenir un autre pour l'envoyer à l'est. » Vous savez que les soldats ont aussi coupé les doigts et les oreilles pour récupérer les bijoux des cadavres. Mais à présent vous regardez de plus près, et vous voyez clairement « des soldats couper les parties génitales des femmes pour les arborer sur leur selle ou leur casque lorsqu'ils reforment leur rang. »
Maintenant figurez-vous, si vous y arrivez encore, une troisième et dernière scène. Le Congrès ordonna une investigation sur ce que Chivington appela « une des batailles les plus sanglantes qu'on ait jamais menées contre les Indiens » et ce que Théodore Roosevelt appela plus tard « une action tant rigoureuse que bénéfique parmi toutes celles qui ont placé les frontières. » Le comité d'investigation a demandé une rencontre avec le gouverneur et Chivington à l'Opéra Denver. Cette rencontre ouverte au public a été très fréquentée. Vous êtes au fond. Vous sentez la sueur, la fumée, et sans en être sûre vous devinez qu'il y a de l'alcool fort qui tourne. Durant la rencontre quelqu'un demande si il vaut mieux, pour régler le problème manifeste des Indiens, de les civiliser ou de les exterminer. La foule explose. Selon les dires d'un sénateur, « il y a eu soudainement un cri tel qu'on n'en a jamais entendu même sur un champ de bataille – un cri tellement fort qu'il aurait pu faire décoller le toit de l'opéra – « EXTERMINEZ-LES!EXTERMINEZ-LES! »
Chivington n'a pas agi seul.
Chivington n'a ni été réprimandé ni même puni, sa gloire n'a même pas été remise en cause. L'université du Colorado a donné son nom à un internat après son exploit.
Le fait que tous ces Indiens aient été tués de cette manière n'est pas surprenant. On n'a jamais considéré qu'ils étaient humains. Les femmes étaient des « squaws », les hommes des « bucks ». Les enfants? Ils comptaient encore moins. Ils devaient être tués parce que, comme Chivington adorait le dire « les lentes font des poux. »
Mon père n'a jamais battu quelqu'un s'il ne le méritait pas. Mes frères étaient souvent battus
parce que la cuve des chevaux étaient pleine qu'aux deux tiers et non complètement pleine, ou parce qu'ils n'avaient pas la meilleure note, à savoir un A. Quand elles étaient adolescentes, mes sœurs étaient réveillées pour être battues parce que la vaisselle n’était pas assez bien faite. Je me souviens qu'une de mes sœurs a été battue parce que des chiots étaient tombés dans la piscine, et qu'au lieu de les repêcher, elle avait appelé son frère pour le faire. Elle a été battue pour ne pas les avoir repêchés elle-même, et parce que ces chiots valaient de l'argent.
La stupidité pompeuse de ses raisonnements ne justifiait pas ses actes. Il avait une soudaine envie de battre quelqu'un et trouver une excuse. D'un autre côté, ses raisonnements absurdes étaient ce qui posaient problème, bien plus que la violence physique. S'il avait fourni des raisonnements pertinents pour sa violence – s'il pouvait en exister-- nous les victimes aurions pu maintenir un semblant de contrôle et nous soumettant à ses exigences. Joe aurait pu améliorer ses résultats scolaires, ma mère (moi et mes sœurs) aurait pu l'aimer mieux, mes sœurs auraient pu faire en sorte que cette foutue vaisselle soit parfaitement faite? D'un autre côté, s'il n'avait donné aucune raison, nous aurions pu voir directement quelle était sa violence, purement et simplement absurde. Cependant en fabricant un raisonnement insensé pour justifier ses actions, il pouvait se les rationaliser, et nous donnait la possibilité de jouer activement notre rôle de victime. La demande était insatiable, et versatile. Ce jour-là c'était l'orthographe, le lendemain les chiots, le jour d'après la vaisselle. Il changeait, nous suivions. C'était purement et simplement une situation impossible.
Chivington savait que les Indiens avaient rendu les armes volontairement au gouvernement fédéral, n'ayant gardé que le nécessaire pour chasser. Il savait que les Indiens étaient considérés par les militaires comme des prisonniers de guerre. Il sut également qu'à ce moment-là tous les hommes étaient partis chasser le bison. Il en déduit de tout cela qu'il « lui tardait d'en faire une mare de sang. »
Comme c'était vrai pour Descartes quelques siècles auparavant, Chivington n'était pas un lunatique isolé, il avait toute une culture qui le supportait. Cet homme très respecté – un ancien ministre protestant, senior toujours respecté par l'Église et récent candidat au Congrès – avait déjà affirmé dans un discours que sa politique envers les Indiens se résumait en ce termes: « les tuer et les scalper tous, sans exception. » Ce serait confortable de penser qu'une telle pulsion meurtrière l'aurait marginalisé. Et ce serait une erreur. Le Rocky Mountain News, le journal de la région, avait plus d'une dizaine de fois utilisé son éditorial l'année précédente pour appuyer la nécessaire « extermination des ennemis rouges », affirmant que les Indiens étaient « d'une race dépravée, vagabonde, brutale et rustre, juste bonne à être éradiquée de la surface de la terre. » Le journal travaillait en étroite collaboration avec le gouverneur, qui avait proclamé qu'il était du droit et de l'obligation des citoyens et des militaires de la région de « chasser, tuer et détruire » tous les Indiens. Chivington et ses troupes n'ont pas agi seuls.
Deux hommes blancs qui se trouvaient dans le camp ont espionné les soldats et dressé une peau de bison en guise de drapeau au dessus de leur tête pour montrer que ce village-là était ami. Black Kettle, le chef cheyenne désigné a été le premier à élever un drapeau blanc, et, craignant le pire, l'a remplacé par un drapeau américain que le président Abraham Lincoln en personne lui avait donné, dans une tentative désespérée de convaincre les soldats de ne pas attaquer.
Ce qui se passa par la suite fut inévitable et effroyable. Les soldats tirèrent. Les Indiens fuirent. Chivington ordonna qu'on tire dans la masse des femmes et des enfants paniqués. Les troupes chargèrent et massacrèrent tous les non blanc qui se trouvaient sur leur passage. Les femmes ont tenté de trouver des refuges sur les rives sableuses pour se protéger et protéger leurs enfants. Comme un soldat a rapporté plus tard, « il y avait une trentaine de squaws qui s'étaient réfugiées dans un trou, elles ont envoyé une petite fille de six ans tenant un petit drapeau blanc au bout d'un bâton, elle eut à peine le temps de faire quelques pas avant d'être abattue. Toutes les squaws ont été tuées ensuite, sans exception, sans même riposter. Tous les cadavres que j'ai vus ont été scalpés, même celui d'une femme enceinte. »
Figurez-vous la scène: un Chivington barbotant joyeusement dans sa mare de sang. Les corps des Indiens mutilés dans le froid matinal de novembre. Au loin, vous pouvez voir un groupe de femmes et d'enfants tentant de fuir. Derrière eux, plus loin, des soldats à cheval les chargent. Vos yeux sont attirés par un mouvement sur le sable de Sand Creek. A mi distance entre les deux groupes, un enfant. Le soldat se souvient: « Il y avait un enfant, d'environ 3 ans, assez grand pour pouvoir marcher dans le sable, mais pas assez pour suivre le groupe qui fuyait. Il était tout nu, et marchait dans le sable. J'ai vu un homme descendre de cheval, il était à environ moins de cent mètres de l'enfant, il l'a visé et l'a raté. Un autre homme est arrivé et a dit: "laisse-moi essayer, je peux abattre ce fils de pute." Il est descendu de son cheval, s'est agenouillé, a tiré et l'a aussi raté. Un troisième homme est arrivé, a fait la même remarque, et l'a abattu. »
Maintenant figurez-vous une autre scène, celle du retour de tous ces soldats victorieux. Vous savez qu'ils ont scalpé tous les corps sur leur chemin, déterrant même ceux qui auraient été enterrés avec leur chevelure. Vous voyez tant de scalps, que, comme le rapporte le Rocky Mountain News, « Les scalps de Cheyenne sont aussi nombreux que les crapauds en Egypte. Tout le monde en a un et s'acharne à en obtenir un autre pour l'envoyer à l'est. » Vous savez que les soldats ont aussi coupé les doigts et les oreilles pour récupérer les bijoux des cadavres. Mais à présent vous regardez de plus près, et vous voyez clairement « des soldats couper les parties génitales des femmes pour les arborer sur leur selle ou leur casque lorsqu'ils reforment leur rang. »
Maintenant figurez-vous, si vous y arrivez encore, une troisième et dernière scène. Le Congrès ordonna une investigation sur ce que Chivington appela « une des batailles les plus sanglantes qu'on ait jamais menées contre les Indiens » et ce que Théodore Roosevelt appela plus tard « une action tant rigoureuse que bénéfique parmi toutes celles qui ont placé les frontières. » Le comité d'investigation a demandé une rencontre avec le gouverneur et Chivington à l'Opéra Denver. Cette rencontre ouverte au public a été très fréquentée. Vous êtes au fond. Vous sentez la sueur, la fumée, et sans en être sûre vous devinez qu'il y a de l'alcool fort qui tourne. Durant la rencontre quelqu'un demande si il vaut mieux, pour régler le problème manifeste des Indiens, de les civiliser ou de les exterminer. La foule explose. Selon les dires d'un sénateur, « il y a eu soudainement un cri tel qu'on n'en a jamais entendu même sur un champ de bataille – un cri tellement fort qu'il aurait pu faire décoller le toit de l'opéra – « EXTERMINEZ-LES!EXTERMINEZ-LES! »
Chivington n'a pas agi seul.
Chivington n'a ni été réprimandé ni même puni, sa gloire n'a même pas été remise en cause. L'université du Colorado a donné son nom à un internat après son exploit.
Le fait que tous ces Indiens aient été tués de cette manière n'est pas surprenant. On n'a jamais considéré qu'ils étaient humains. Les femmes étaient des « squaws », les hommes des « bucks ». Les enfants? Ils comptaient encore moins. Ils devaient être tués parce que, comme Chivington adorait le dire « les lentes font des poux. »
Mon père n'a jamais battu quelqu'un s'il ne le méritait pas. Mes frères étaient souvent battus
parce que la cuve des chevaux étaient pleine qu'aux deux tiers et non complètement pleine, ou parce qu'ils n'avaient pas la meilleure note, à savoir un A. Quand elles étaient adolescentes, mes sœurs étaient réveillées pour être battues parce que la vaisselle n’était pas assez bien faite. Je me souviens qu'une de mes sœurs a été battue parce que des chiots étaient tombés dans la piscine, et qu'au lieu de les repêcher, elle avait appelé son frère pour le faire. Elle a été battue pour ne pas les avoir repêchés elle-même, et parce que ces chiots valaient de l'argent.
La stupidité pompeuse de ses raisonnements ne justifiait pas ses actes. Il avait une soudaine envie de battre quelqu'un et trouver une excuse. D'un autre côté, ses raisonnements absurdes étaient ce qui posaient problème, bien plus que la violence physique. S'il avait fourni des raisonnements pertinents pour sa violence – s'il pouvait en exister-- nous les victimes aurions pu maintenir un semblant de contrôle et nous soumettant à ses exigences. Joe aurait pu améliorer ses résultats scolaires, ma mère (moi et mes sœurs) aurait pu l'aimer mieux, mes sœurs auraient pu faire en sorte que cette foutue vaisselle soit parfaitement faite? D'un autre côté, s'il n'avait donné aucune raison, nous aurions pu voir directement quelle était sa violence, purement et simplement absurde. Cependant en fabricant un raisonnement insensé pour justifier ses actions, il pouvait se les rationaliser, et nous donnait la possibilité de jouer activement notre rôle de victime. La demande était insatiable, et versatile. Ce jour-là c'était l'orthographe, le lendemain les chiots, le jour d'après la vaisselle. Il changeait, nous suivions. C'était purement et simplement une situation impossible.
A Language Older than Words, Des coyotes, des chatons et des conversations, pp.27-30.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas).
Chef de famille et schème culturel
Le fait de comprendre que la culture entière pourrait raisonnablement être perçue comme souffrant du PTSD aide à comprendre autrement l'absurdité des actions et des philosophies de notre culture. Notre haine du corps. La certitude que la nature n'est faite que de griffes et de dents rouges de sang. Ce contrôle centralisé vers lequel on tend depuis longtemps. L'insistance névrosée sur la variabilité (et le contrôle) dans les sciences, et l'exclusion insensée de toute émotion – ce qui signifie l'exclusion de la vie – à la fois dans les sciences et dans l'économie. Utiliser le prisme de la violence domestique pour observer la violence sans vague de la civilisation aide à donner une signification à tous ces symptômes, mais le plus important avec ce prisme, qui a un rapport avec le prémisse six de ce livre, sur le fait que la civilisation est irrécupérable, est que les auteurs de violences domestiques, parmi tous ceux qui commettent des actes de violences, sont les plus intraitables, tellement intraitables, qu'en 2000, au Royaume Uni, tous les fonds accordés pour les thérapies destinées aux hommes coupables de violences domestiques ont été stoppés et mis plutôt dans la mise en place d'abris et d'autres moyens pour placer les femmes en sécurité. Sandra Horley, la directrice de Refuge, qui est l'organisme le plus important pour les femmes et les enfants victimes de violences, a dit : « Il n'y a pas de remède pour les hommes qui battent leur femme ou leur partenaire, selon les nouvelles recherches du Home Office. »88
Si les auteurs de violences domestiques ne peuvent pas être soignés, on doit simplement les arrêter. Si vous pensez, comme je l'ai déjà suffisamment démontré dans A Language Older than words, que la violence familiale dans cette culture est de bien des manières un microcosme de la violence que la culture nous déguise dans les cadres plus larges de l'histoire et de l'environnement, les implications de la culture – et de ses victimes humaines et non humaines – donnent, je pense, matière à réfléchir. Dans ce livre, j'ai discuté de l'incurabilité psychologique de cette culture, et également de sa pulsion de mort – sa pulsion de destruction sur toute forme de vie dont la nôtre – et pourquoi c'est intraitable.
Si les auteurs de violences domestiques ne peuvent pas être soignés, on doit simplement les arrêter. Si vous pensez, comme je l'ai déjà suffisamment démontré dans A Language Older than words, que la violence familiale dans cette culture est de bien des manières un microcosme de la violence que la culture nous déguise dans les cadres plus larges de l'histoire et de l'environnement, les implications de la culture – et de ses victimes humaines et non humaines – donnent, je pense, matière à réfléchir. Dans ce livre, j'ai discuté de l'incurabilité psychologique de cette culture, et également de sa pulsion de mort – sa pulsion de destruction sur toute forme de vie dont la nôtre – et pourquoi c'est intraitable.
Endgame, Irrécupérable, p.71
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
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88 Bright Martin and Ryle Sarah, « United Kingdom stops fundings Batterers Program », Guardian, 27 may 2000.
PTSD domestique et culturel
Depuis enfant, déjà, je me demandais: si le comportement destructeur de cette culture ne nous rend pas heureux, pourquoi le suivons-nous?
Il m'est venu plusieurs réponses depuis. Toutes, malheureusement, désignent le caractère intraitable de cette pulsion destructrice. Dans mon livre A Language Older than Words, une partie de ma réponse expliquait que la culture entière souffrait de ce que la spécialiste en traumatisme Judith Herman appelle état de stress post traumatique ou le complexe PTSD. Aujourd'hui le PTSD de base est familier à beaucoup d'entre nous, si ce n'est dans notre corps, au moins avons-nous lu quelque chose à ce propos. Le PTSD est une réponse somatique à un traumatisme, une terreur extrêmes, à une perte de contrôle, de connexion, qui peut se passer au moment du traumatisme, quand, comme Herman l'avance, « la victime est rendue impuissante par une force écrasante. »83 Cette force peut être non humaine, comme une tremblement de terre ou un incendie, ou inhumaine, comme la violence sur laquelle cette culture est basée: le viol, les coups et blessures, etc, qui caractérisent tant ses pratiques sentimentales et éducatives; la guerre omniprésente dans ses pratiques politiques; cette coercition grinçante qui enveloppe le reste de cette culture, son économie, son système scolaire, etc. Herman affirme que « les réactions traumatiques entrent en jeu quand rien d'autre ne peut se faire. Quand ni la résistance ni la fuite ne sont possibles, le système humain d'auto défense (et la même chose est tout aussi vraie pour les non humains) est submergé et se désorganise. »84 Les gens traumatisés, écrit-elle, « ressentent et agissent comme si leur système nerveux avait été déconnecté du présent. »85 Ils vivent en état de vigilance, sentant le danger partout. Certains facteurs déclencheurs entraînent des « flashbacks », comme un enfant qui a été battu par un parent pendant des vacances au ski nautique, par exemple, peut, même devenu adulte, devenir terrifié ou plein de rage quand il se retrouve dans une situation similaire. La même chose peut arriver à une femme qui a été violée dans un certain modèle de voiture. Et l'adulte peut se poser des questions sur cette soudaine source de peur ou de colère. Ceux qui ont été traumatisés peuvent se retrouver dans un état de reddition. Ce sentiment, entraîné par une situation d'impuissance ou toute résistance était inutile, peut perdurer longtemps dans l'existence. Lorsqu'on a dû affronter une situation de menace émotionnelle, quelle qu'elle soit, on peut se mettre à trembler, à ne plus pouvoir résister même quand une résistance est faisable ou nécessaire.
Toute cette culture est si violente, si traumatisante, comme je le défendais dans A Language, qu'elle a mis la plupart d'entre nous, à un degré ou à un autre, en état de choc, et par conséquent incapables de prendre conscience ou même d'imaginer à quoi la vie ressemblerait sans être habitée par la peur. Cette peur, en fait, est si profonde qu'elle en est devenue normalisée, codifiée dans cette culture, et fonde toute la société entière.
Je suis sûr que vous pouvez voir ces symptômes non seulement parmi vos amis qui ont été traumatisés, que ce soit de manière ridicule ou évidente, mais dans l'ensemble de la culture: la culture est certainement déconnectée du moment présent, autrement il ne nous serait pas possible de tuer la planète (et les uns les autres) au nom de la production; elle voit le danger partout lorsqu'il n'y en a nulle part (la politique, la science, la technologie, la religion et une grande partie de sa philosophie sont fondées sur la notion que le monde est une vallée de larmes et de dangers); cela se manifeste d'autre part dans une incompréhensible rage (et peur) à l'encontre des indigènes partout, tout comme à l'encontre du monde naturel; et bien sûr ceux d'entre nous qui haïssent la destruction n'arrivent pas systématiquement à résister à quoi que ce soit qui s'approche d'une mode significative.86
Mais il y a plus que ça. Judith Herman a défini un nouveau genre de PTSD. Elle a demandé ce qui arrivait aux gens qui avaient été traumatisés non pas par un incident distinct – par exemple, un tremblement de terre ou un viol – mais qui ont plutôt subi une « sujétion à un contrôle totalitaire sur une longue période (des mois ou des années) ».87 Ou, j'aurais ajouté, durant les 6000 années de civilisation. Elle inclut non seulement les otages, les prisonniers de guerre ou autres, mais aussi ceux qui ont survécu à une violence domestique qui les a tenu captifs pendant de longues années. Concernant ces derniers, elle a demandé ce qui arrivait à ceux dont la personnalité est non seulement déformée par une violence continue subie dans leur vie d'adulte, mais aussi ceux qui ont vécu une telle violence dans leur vie d'enfant. La réponse est qu'ils peuvent souffrir d'amnésie, oubliant ainsi la souffrance de leur enfance (ou, j'aurais encore une fois ajouté, dans notre cas plus large, la violence sur laquelle, pour choisir un exemple, repose le droit des blancs aux terres nord américaines). Ils peuvent souffrir d'un sentiment d'impuissance. Ils peuvent s'identifier avec leur bourreau. Ils peuvent penser qu'une relation mutuelle positive est impossible, et croire à la place que toutes les relations sont basées sur la force, le pouvoir. Ils peuvent en venir à croire que le plus fort domine le plus faible, que le faible domine le plus faible que lui et que les plus faibles de tous survivent comme ils peuvent.
Il m'est venu plusieurs réponses depuis. Toutes, malheureusement, désignent le caractère intraitable de cette pulsion destructrice. Dans mon livre A Language Older than Words, une partie de ma réponse expliquait que la culture entière souffrait de ce que la spécialiste en traumatisme Judith Herman appelle état de stress post traumatique ou le complexe PTSD. Aujourd'hui le PTSD de base est familier à beaucoup d'entre nous, si ce n'est dans notre corps, au moins avons-nous lu quelque chose à ce propos. Le PTSD est une réponse somatique à un traumatisme, une terreur extrêmes, à une perte de contrôle, de connexion, qui peut se passer au moment du traumatisme, quand, comme Herman l'avance, « la victime est rendue impuissante par une force écrasante. »83 Cette force peut être non humaine, comme une tremblement de terre ou un incendie, ou inhumaine, comme la violence sur laquelle cette culture est basée: le viol, les coups et blessures, etc, qui caractérisent tant ses pratiques sentimentales et éducatives; la guerre omniprésente dans ses pratiques politiques; cette coercition grinçante qui enveloppe le reste de cette culture, son économie, son système scolaire, etc. Herman affirme que « les réactions traumatiques entrent en jeu quand rien d'autre ne peut se faire. Quand ni la résistance ni la fuite ne sont possibles, le système humain d'auto défense (et la même chose est tout aussi vraie pour les non humains) est submergé et se désorganise. »84 Les gens traumatisés, écrit-elle, « ressentent et agissent comme si leur système nerveux avait été déconnecté du présent. »85 Ils vivent en état de vigilance, sentant le danger partout. Certains facteurs déclencheurs entraînent des « flashbacks », comme un enfant qui a été battu par un parent pendant des vacances au ski nautique, par exemple, peut, même devenu adulte, devenir terrifié ou plein de rage quand il se retrouve dans une situation similaire. La même chose peut arriver à une femme qui a été violée dans un certain modèle de voiture. Et l'adulte peut se poser des questions sur cette soudaine source de peur ou de colère. Ceux qui ont été traumatisés peuvent se retrouver dans un état de reddition. Ce sentiment, entraîné par une situation d'impuissance ou toute résistance était inutile, peut perdurer longtemps dans l'existence. Lorsqu'on a dû affronter une situation de menace émotionnelle, quelle qu'elle soit, on peut se mettre à trembler, à ne plus pouvoir résister même quand une résistance est faisable ou nécessaire.
Toute cette culture est si violente, si traumatisante, comme je le défendais dans A Language, qu'elle a mis la plupart d'entre nous, à un degré ou à un autre, en état de choc, et par conséquent incapables de prendre conscience ou même d'imaginer à quoi la vie ressemblerait sans être habitée par la peur. Cette peur, en fait, est si profonde qu'elle en est devenue normalisée, codifiée dans cette culture, et fonde toute la société entière.
Je suis sûr que vous pouvez voir ces symptômes non seulement parmi vos amis qui ont été traumatisés, que ce soit de manière ridicule ou évidente, mais dans l'ensemble de la culture: la culture est certainement déconnectée du moment présent, autrement il ne nous serait pas possible de tuer la planète (et les uns les autres) au nom de la production; elle voit le danger partout lorsqu'il n'y en a nulle part (la politique, la science, la technologie, la religion et une grande partie de sa philosophie sont fondées sur la notion que le monde est une vallée de larmes et de dangers); cela se manifeste d'autre part dans une incompréhensible rage (et peur) à l'encontre des indigènes partout, tout comme à l'encontre du monde naturel; et bien sûr ceux d'entre nous qui haïssent la destruction n'arrivent pas systématiquement à résister à quoi que ce soit qui s'approche d'une mode significative.86
Mais il y a plus que ça. Judith Herman a défini un nouveau genre de PTSD. Elle a demandé ce qui arrivait aux gens qui avaient été traumatisés non pas par un incident distinct – par exemple, un tremblement de terre ou un viol – mais qui ont plutôt subi une « sujétion à un contrôle totalitaire sur une longue période (des mois ou des années) ».87 Ou, j'aurais ajouté, durant les 6000 années de civilisation. Elle inclut non seulement les otages, les prisonniers de guerre ou autres, mais aussi ceux qui ont survécu à une violence domestique qui les a tenu captifs pendant de longues années. Concernant ces derniers, elle a demandé ce qui arrivait à ceux dont la personnalité est non seulement déformée par une violence continue subie dans leur vie d'adulte, mais aussi ceux qui ont vécu une telle violence dans leur vie d'enfant. La réponse est qu'ils peuvent souffrir d'amnésie, oubliant ainsi la souffrance de leur enfance (ou, j'aurais encore une fois ajouté, dans notre cas plus large, la violence sur laquelle, pour choisir un exemple, repose le droit des blancs aux terres nord américaines). Ils peuvent souffrir d'un sentiment d'impuissance. Ils peuvent s'identifier avec leur bourreau. Ils peuvent penser qu'une relation mutuelle positive est impossible, et croire à la place que toutes les relations sont basées sur la force, le pouvoir. Ils peuvent en venir à croire que le plus fort domine le plus faible, que le faible domine le plus faible que lui et que les plus faibles de tous survivent comme ils peuvent.
Endgame, Irrécupérable, pp.69-70
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
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83 Herman Judith Lewis, Trauma and Recovery: the aftermath of violence – from domestic abuse to political terror, Basic Books, NY, 1992, p.33.
84 Ibid. p.34
85 Ib. p.35
86 Ib.Chap2.
87 Ib. p.121.
la Bible et le cinéma
(…) Il est clairement possible de construire des histoires nous enseignant que le viol est acceptable. La Bible se présente certainement comme un exemple pour ça. En outre, étant donné que 25% des femmes de cette culture sont violées durant leur vie, et que d'autres 19% doivent esquiver des tentatives de viol, il semble plutôt manifeste que beaucoup d'hommes ont bien appris les leçons que les femmes sont des objets qu'on peut utiliser, et qu'ils ont le droit d'exercer toute la violence qu'ils souhaitent sur elles. Ces histoires nous sont racontées par des gens comme, pour choisir un exemple flagrant dans toute cette culture si capable, Brian De Palma, qui a dirigé des films tels que Pulsions, Carrie au Bal du diable et Les Intouchables, qui a dit, « Je suis toujours accusé d'avoir une approche érotique, sexiste – des femmes réduites en bouillie, mises en péril. Je fais des films à suspens! Quoi d'autres va-t-il leur arriver? »31 Et encore plus près du problème, il a dit également que « utiliser des femmes dans des situations où elles sont tuées ou subissent des attaques sexuelles » relève simplement d'une « convention de genre... Comme utiliser des violons quand des personnes se regardent. »32
Endgame, Eau potable, pp.29-30.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
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31 Caputi, Jane, The Age of sex crime, The Woman's Press, Londres, 1987, p.97.
32 Ibid, p.160.

