Qui est responsable?






















La 4ème histoire concerne une conversation avec une amie. Cette amie est venue me demander : « Crois-tu que ceux qui sont au pouvoir sont possédés ?
- Par l'avidité, de sorte que leurs possessions les possèdent, ai-je demandé ?
- Non.
- Par le système économique et social, comme Frederick Winslow Taylor l'a dit '' Dans le passé l'homme a été le premier ; dans le futur ce sera le système qui devra primer'' ?
- Je ne comprends ce que cela a à voir avec la possession.
- Le système les possède. Ils servent le système, même si celui-ci les tue. Même si celui-ci est en train de tuer la planète. Ils sont possédés par le système, ils appartiennent au système.
- Je suis sûre que cela est vrai, mais ce n'est pas ce que je veux dire.
- Tu veux parler de possession comme dans L'Exorciste, avec des têtes tournant à 360°, des jets de vomi, et tout et tout ?
- Oui, je veux dire non. »
A présent c'était à mon tour de ne pas comprendre.
Elle a dit : « Je ne parle pas d'Hollywood. Hollywood ment à propos de tout. L'Exorciste est à la possession ce que Le Jour d'Après est au réchauffement climatique : spectaculaire dans le n'importe quoi. Par possession je parle de quelqu'un habité par quelqu'un d'autre, qui contrôle et influence son comportement. Penses-tu que ceux qui sont au pouvoir sont possédés de la sorte ?
- Absolument. »
Elle a semblé un peu surprise.
Je lui ai dit que je pensais qu'il est était vraiment possible que la possession soit un fait assez commun, pour le meilleur et pour le pire. Dans mon livre Songs of the Dead, j'ai écrit sur la rage, un virus qui se transmet par la salive. Une fois que le virus est entré dans le corps de quelqu'un, il passe par la colonne vertébrale et atteint le cerveau, dans lequel il se reproduit pour s'étendre jusqu'aux glandes salivaires. Je suis allé chercher mon livre pour lui en lire un extrait : «  A ce moment-là les symptômes se divisent en deux sortes. La créature « rabies paralytica » se retire et se met à l'abri, se retrouve complètement paralysée et meurt. La « rabies furiosa » … commence à subir une extrême excitation et des spasmes musculaires douloureux parfois déclenchés en avalant sa salive ou de l'eau. A cause de ça elle se met à saliver ou à avoir peur de l'eau, d'où les fréquentes références à l'hydrophobie... Mais il y a plus. Durant cette phase finale particulièrement furieuse, elle peut, sans être provoquée par quoi que ce soit, se mettre à mordre vigoureusement ou vicieusement tout ce qui est à sa portée : des branches, des pierres, de l'herbe, d'autres animaux. Cette phase ne dure que quelques jours avant que la créature infectée tombe dans le coma et meure. Une fois infectée, la mort est presque certaine. »
J'ai levé les yeux de mon livre.  « Ce qui mène à ces questions : sur qui porter l'accusation ? Qui mord vraiment ? Est-ce la créature, ou le virus ? »
J'ai continué de lire : « Le virus sait que s'il doit survivre à la mort de son hôte, il doit en trouver un autre, ce qui signifie qu'il (ou la créature) doit baver sur quelqu'un ou le mordre. Ainsi les spasmes douloureux engendrés par la déglutition et la salivation excessive expliquent la bave et les morsures. Une question devient en quelque sorte centrale dans cette discussion : à savoir si vous percevez le monde comme intelligent, et en ce cas vous n'hésitez pas à concevoir qu'il est possible que les virus sachent, choisissent ; ou si vous pensez que les virus agissent sans savoir, de façon mécanique, et alors vous ne concevez que les virus ne puissent savoir que le fait qu'ils aient besoin d'un nouvel hôte. Même dans un certain sens cette question n'importe guère, parce que dans les deux cas le virus pousse (l'hôte) à changer sa personnalité.
Le point central de cet extraordinaire ouvrage de R.D. Laing, The Politics of Experience, était que la plupart d'entre nous agit d'une manière qui fait sens intérieurement : nous agissons en accord avec la façon dont nous expérimentons le monde. Si, par exemple, j'expérimente le monde comme étant composé d'intelligences sauvages prolifiques et variées avec lesquelles je peux entrer en interaction, j'agirais d'une certaine façon. Si j'expérimente le monde comme étant mécanique, vide de sens et composés d'objets bons à être utilisés, j'agirais d'une autre façon. Il est clair que le virus change la façon dont l'hôte expérimente le monde, et à la fin en causant des douleurs et des hallucinations.
A présent voici la question : Comme Fidèle Vagabond ndlt (pour prendre un récit fictif connu sur la ''possession'' causée par la rage) qui grogne et tente de mordre ceux qu'il protégeait encore juste avant, qu'est-il en train de penser ? Si je pouvais le lui demander en un langage qu'il pourrait comprendre, et s'il pouvait répondre en un langage que moi aussi je pourrais comprendre, que dirait-il ? Est-il terrifié par cette douleur énorme et est-il poussé par cet douleur à agresser les gens autour de lui ? Est-il déboussolé ? Se demande-t-il d'où vient cette douleur ? Ou a-t-il totalement rationalisé son comportement ? A-t-il – ou le virus – créé tout un système de croyance pour soutenir son comportement ? Est-il soudainement furieux à cause de tout ce qu'il a subi de ceux qui s'appellent ses maîtres ? Il est certain que dans ce film les humains – et spécialement son maître Travis – l'ont traité avec autant d'ignominie que l'on puisse attendre de cette culture … Se perçoit-il comme voyant d'un coup les choses clairement et comme haïssant ces autres et ce qu'ils défendent ?
Ou alors est-il délirant, ne mordant non pas le Travis qui se tient en face de lui, mais tentant plutôt de le protéger comme il le faisait avant en frappant cette rage dévorante qui le rend malade ? Voit-il des fantômes danser devant lui, et qui l'esquivent à chaque fois qu'il les attaque, le faisant mordre dans le vide ? Ou peut-être Fidèle Vagabond se bat de toutes ses forces pour ne pas s'en prendre aux humains qui représentent tout ce qu'il a, ces humains pour lesquels il avait déjà si souvent donné sa vie. Peut-être qu'il se sent plutôt comme pris par une sorte d'addiction, une compulsion, et il ne peut juste pas s'en empêcher.
Ou peut-être le virus s'est insinuée dans son cerveau d'une telle manière que Fidèle Vagabond perçoit à présent ce virus comme étant Dieu. Il entend ses commandements et il sait qu'il doit obéir. Peut-être que ce dieu lui dit qu'il doit convertir ces autres à cette seule vraie religion, et qu'en faisant cela lui et aussi ces autres œuvreront pour une paix et une joie éternelle – et une issue au tourment de ce monde. Peut-être qu'il se perçoit comme offrant un présent à ces autres.
Nous agissons en accord avec ce que nous expérimentons du monde. Le virus a transformé l'expérience du monde de Fidèle Vagabond. Quand Fidèle Vagabond agit – où quand n'importe qui d'entre nous agit – qui est responsable ? Qui prend vraiment les décisions ? Pourquoi Fidèle Vagabond agit-il ainsi ? »
Nous nous sommes regardés.
J'ai dit : « Ce n'est pas exceptionnel. Dans ce livre j'ai aussi écrit sur la petite douve du foie, qui parasite 3 hôtes : les serpents, les fourmis et les moutons ou les vaches. Les serpents mangent les déjections qui peuvent contenir des œufs de ce parasite. Les douves se développent pour se répandre dans la bave des serpents. Les fourmis mangent cette bave, et donc les douves. Maintenant, comment les douves arrivent-elles à se faire ingérer par les vaches et les moutons ? En prenant les commandes du cerveau de la fourmi. Comme je l'ai écrit : '' La larve de douve continue à se développer dans les intestins de la fourmi, puis se ronge un chemin vers l'exosquelette. Parce que les douves ne veulent pas que la fourmi meure tout de suite, elles colmatent les trous qu'elles font à l'intérieur et en sortent. Elles sortent toutes sauf une. Celle-ci se ronge un chemin vers le cerveau de la fourmi et elle prend vraiment le contrôle de ses mouvements et de ses mandibules. Au crépuscule, elle guide la fourmi – ou la convainc? – vers le sommet des brins d'herbe (…) pour attendre ainsi une vache ou un mouton. Si rien ne vient la nuit, la fourmi redescend et reprend pour la journée sa vie normale, jusqu'à la nuit prochaine, quand la douve reprend les commandes et envoie la fourmi en haut d'une touffe d'herbes. Quand un bovidé mange l'herbe sur laquelle se trouve la fourmi, il mange accidentellement la fourmi et toutes les douves du foie. Les douves, – en fait elles peuvent être 50000 dans un mouton adulte – cheminent dans le foie du bovidé par le canal biliaire et en quelques mois pondent leurs oeufs. Ceux-ci se retrouvent dans les déjections, et peuvent être mangées par les serpents, et toute l'histoire recommence.'' »
Là elle me dévisageait.
Je continuais de lire : ''Et bien sûr il y a le parasite unicellulaire Toxoplasma Gondii. Ces parasites se transmettent des chats aux rats, les uns mangeant les selles des autres, et vice versa. Le parasite ne semble pas affecter profondément le comportement du chat – après tout, le chat a simplement à déféquer pour transmettre le parasite, et ils le font très bien, comme tous ceux qui ont des chats le savent – mais il affecte le comportement des rats. Cette créature unicellulaire rend les rats moins timides, plus actifs, ayant une plus grande propension à vouloir explorer des nouveaux stimuli dans leur environnement. Les rats infectés perdent aussi leur peur instinctive des chats. Je suis sûr que vous pouvez voir en quoi tous ces changements les rendent plus faciles à attraper pour les chats, et donc à attraper Toxoplasma Gondii.
Les rats et les chats ne sont pas les seules créatures à porter Toxoplasma Gondii : ces parasites vivent aussi dans les humains, qui peuvent les contracter en ingérant des selles infectées de chats, sans doute en les touchant accidentellement, puis en portant les mains à la bouche. Vous pouvez aussi les ingérer en mangeant de la viande pas assez cuite de porc, d'agneau ou de chevreuil. La plupart des porteurs humains n'ont pas de symptômes physiques, mais certaines personnes souffrent de lésions sévères au cerveau, aux yeux, ou à d'autres organes. Le fœtus dans l'utérus est particulièrement vulnérable face à cette infection, et c'est pour cela que l'on recommande aux femmes enceinte d'éviter le nettoyage de la litière. Toxoplasma Gondii vit à l'intérieur du corps de 600 millions d'Américains. La moitié des Britanniques sont porteurs de ces créatures, et 90% des gens en Allemagne et en France.
Cela peut surprendre ceux qui croient que les humains sont fondamentalement différents des autres animaux d'apprendre que les rats ne sont pas les seules créatures dont le comportement est changé par Toxoplasma Gondii : la même chose est vraie pour les humains. Des études menées en Grande Bretagne, en République Tchèque et aux États Unis ont révélé des changements saisissants parmi certains humains infectés. Ces changements incluent une plus grande tendance à développer une schizophrénie ou une dépression obsessionnelle, et un temps de réaction plus long, les rendant plus susceptibles d'avoir des accidents, notamment des accidents de voiture.
Il y a des changements plus subtiles, aussi. Les hommes infectés ont tendance à devenir « plus agressifs, négligés, antisociaux et … moins séduisants ». Les chercheurs les décrivent comme « moins soignés et solitaires », ayant « un penchant pour la bagarre » et tendance à être « plus suspicieux et jaloux ». Les femmes infectées deviennent « moins dignes de confiance, plus désirables, plus libérées et ayant tendance à être plus tactiles. » Elles dépensent plus d'argent dans les vêtements et sont souvent considérées comme séduisantes.
Un des chercheurs a même affirmé : « Je suis français, et je me suis même demandé si cela pouvait affecter le caractère de toute une nation. »"
« Et tout ça avec une créature unicellulaire. Un parasite.
Qui est responsable ? »
Elle s'est gratté la tête.
J'ai dit : « Pour en ajouter une couche, il y a quelques années j'ai eu une grosse infection de la prostate...
- Tu as raison, dit-elle, cela fait un peu trop d'informations à traiter.
- C'est vrai, mais j'ai vraiment une bonne raison. Le premier symptôme est que je me suis mis à me masturber plus fréquemment qu'à l'ordinaire.
- J'espère vraiment que tu as une bonne raison.
- J'en ai une. Quand j'ai commencé à avoir cette compulsion, il n'y avait pas d'autre symptôme du tout. Je ne pouvais pas me douter de ce qui se passait. Ensuite, une quinzaine de jours après, j'ai commencé à ressentir une horrible douleur dans mon, enfin, là en bas. Finalement je suis allé voir un docteur et une de ses prescriptions informelles me conseillait d'avoir beaucoup d'orgasmes. Il m'a dit ça parce que c'est très difficile de drainer une infection de la prostate, de par sa faible vascularisation et de par sa forme – elle est constituée de longs tubes très fins menant aux réservoirs de liquide séminal – elle rend le traitement antibiotique relativement inefficace : il ne peut se rendre jusqu'aux réservoirs. Ce qui signifie que si vous ne drainez pas les réservoirs, ils deviennent de vrais nids à infections. »
Elle a hoché la tête.
«  Et c'est là que pour moi cela devient très intéressant. J'avais commencé à me masturber de façon compulsive deux semaines avant l'apparition des autres symptômes et deux mois avant le diagnostique. Même si j'avais su que j'avais une infection de la prostate, l'idée que l'éjaculation puisse y remédier ne m'est pas venue à l'esprit ; bien que j'éjaculais depuis des années, j'ignorais comment tout cela fonctionnait, je n'avais aucune idée du rôle de la prostate. Mais ma prostate savait qu'elle était infectée, et elle savait qu'elle devait être drainée. Ce que je croyais être une étrange et soudaine obsession de ma part venait en fait de la part de mon corps qui tentait de se débarrasser par lui-même d'une infection. Cela renvoie à la question...
– Qui est responsable, m'a-t-elle coupé. »

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Ndlt cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/Fid%C3%A8le_Vagabond

Dreams, « Possession » p.251-257

Derrick Jensen (traduit en français)

La vérité, c'est comment vous faire sauter dans des cerceaux






















N'avez-vous pas déjà fait un rêve dans lequel vous êtes en train de vous battre contre quelqu'un de mauvais, mais rien de ce que vous faites en vient à bout ? Cette personne mauvaise ne cesse de revenir et revenir et vous essayez de faire tout ce que vous pouvez pour le (ou les) stopper, mais rien ne marche. Vous essayez d'appeler à l'aide, mais personne ne vient, personne sauf celle (ou celles) qui est(sont) mauvaise(s), et alors vous appelez encore, et encore personne ne vient, personne excepté celle qui est mauvaise, et vous savez qu'elle va vous violer, qu'elle va vous tuer, et violera et tuera tous ceux que vous aimez, tous ceux qui vous sont chers, tous ceux que vous connaissez, tout le monde.
(…)
Si les indigènes avaient (ou ont) accès à ces autres côtés, et à ceux de ces autres côtés qui pourraient s'allier, pourquoi la culture dominante a pu systématiquement les déposséder et les détruire ?  (Pourquoi limiter aux humains la possibilité d'appeler à l'aide ? Pourquoi ces alliés potentiels n'ont-ils pas aidé les pigeons voyageurs, les courlis esquimaux, les loups des Iles Falkland ? Pourquoi tous ces humains et non humains sauvages n'ont pas pu appeler ces alliés invisibles, comme Tecumseh et bien d'autres l'ont si désespérément désiré, pour renvoyer les civilisés là d'où ils venaient?) Et une question en rapport : si la terre est vraiment intelligente – ce en quoi je crois pleinement – pourquoi ne nous a-t-elle pas tués ?
Peut-être que la réponse est que les scientifiques – et plus largement, les membres de cette culture – ont raison, et globalement que les autres cultures ayant existé ont tort. Il n'y a pas de plan. Tout est hasard. L'existence sur terre se fait au hasard. La sélection naturelle consiste en des mutations génétiques aléatoires qui prennent ou pas. Comme Richard Dawkins, l'extraordinairement populaire et influent scientifique philosophe – il est plus recherché sur Google que Mick Jagger pour avoir ouvert grand sa gueule, même si ce n'est qu'un scientifique philosophe flippant – l'a dit, nous existons dans « un univers d'électrons et de gênes égoïstes, un univers de forces physiques aveugles et de duplications génétiques. » Les humains sont les seules intelligences ayant du sens sur cette terre et probablement dans l'univers. Le monde consiste en des objets qu'il est possible d'exploiter, et non en d'autres êtres avec lesquels entrer en relation. Il n'y a pas de magie. Il n'y a pas de signification inhérente au monde ; la seule chose signifiante est ce que nous projetons. Dawkins dit encore, « Vous ne trouverez ni rythme, ni raison dans (l'univers), ni justice. L'univers que nous observons a précisément les propriétés que nous devrions trouver s'il y a, au fond, ni agencement, ni but, ni mal, ni bien, rien qu'une indifférence aveugle et sans pitié. » Les seuls mystères sont ceux que nous n'avons pas encore percés. Parce que les non humains n'ont pas d'intelligence signifiante, ils n'ont rien à dire ni à apprendre à nous ou aux autres. Ainsi la communication entre les espèces ne fait pas sens, peu importe qui sont les non humains : animaux, plantes, rivières, roches, étoiles, muses, alliés venant de l'autre côté etc. Tous ceux qui pensent autrement sont superstitieux, autrement dit délirants, peut-être primitifs, peut-être fous, peut-être immatures, peut-être juste complément stupides. Si cette culture a raison et que les autres cultures ont tort, alors il n'y a pas de muse, pas de destin. Il n'y a pas de message provenant des étoiles. L'astrologie c'est des conneries. La prière c'est des conneries. Les lucky socks de Noël c'est des conneries. Les prémonitions c'est des conneries, et l'intuition est juste le fruit d'une attention inconsciemment très proche d'une chose, ou c'est des conneries. Rien de plus. Le paradis c'est des conneries. L'enfer c'est des conneries (ou alors c'est juste d'être forcé à lire Dawkins). Toutes les conceptions autour de la réincarnation ou la vie après la mort c'est des conneries. La spiritualité c'est des conneries. Les rêves sont purement psychologiques. L'amour n'est rien de plus qu'une série de réactions chimiques dans le cerveau. C'est la même chose pour le respect. C'est la même chose pour la solitude (appeler solitude une réponse purement chimique tire certainement cette culture aliénante d'affaire et nous fait juste nous sentir encore plus mal : d'abord vous nous dites que personne d'autre n'existe et qu'aucune signification existe, et quand nous nous sentons un peu seuls vous nous dites que c'est juste de la chimie dans notre cerveau. Peut-être maintenant vous allez nous sortir le mot soma, ce qui nous fera penser que nous ne sommes pas si seuls, ce qui dans cette perspective veut dire que nous ne serons pas tranquilles si seuls). C'est la même chose, c'est assez embarrassant, pour la pensée. Pour aller plus loin, si cette perspective scientifique matérialiste instrumentaliste a raison, et toutes les autres cultures ont tort, alors l'univers est une gigantesque horloge – une machine ; une machine très prévisible et donc contrôlable – et Dieu ( dans la mesure où nous pouvons employer Dieu comme une métaphore, depuis que ni Dieu ni les dieux n'existent) n'est rien qu'un horloger aveugle, ou pour être plus fidèle à cette perspective, Dieu est Lui-même une horloge géante.
Le pouvoir dans ce cas, alors, est l'équivalent de la signification ; il n'y a pas de pouvoir inhérent dans le monde (ou hors de lui) – tout comme il n'y a pas de pouvoir inhérent dans un grille-pain ou une voiture si vous ne l'utilisez pas – et le seul pouvoir qui existe est celui que vous projetez dans ou sur d'autres (ou alors celui que d'autres projettent sur ou dans vous). Le pouvoir existe seulement dans la façon dont vous utilisez du matériau brut.
Et la science est un puissant outil pour ça. C'est le point essentiel de la science. Dawkins – et souvenez-vous qu'il est un scientifique philosophe contemporain éminent, qui a plus de recherches google que ce putain de Mick Jagger – écrit que « la science appuie sa prétention à la vérité par sa spectaculaire habilité à faire sauter la matière et l'énergie dans des cerceaux sur commande, et à prédire ce qui se passera et quand. » Si vous utilisez des matériaux bruts plus efficacement qu'un autre, et bien alors il y aura plus de pouvoir pour vous. Ce qui signifie bien sûr, que cette efficacité crée des droits – ou en fait, le droit lui aussi n'est ni signifiant ni inhérent. Si les non humains ne sont pas, dans quel que sens que ce soit, des êtres et sont ici pour que nous les utilisions (et non pas ici pour eux-mêmes, avec des vies qui sont pour eux aussi signifiantes que votre vie pour vous et la mienne pour moi), alors les utiliser ou les détruire ne soulève aucune question morale significative. Le droit est ce que vous décidez qu'il soit, ou, plus exactement, ce n'est pas pertinent (excepté dans la mesure où vous pouvez utiliser le concept de droit comme un opiacé qui vous permet de vivre avec vous-même et/ou éviter que ceux que vous exploitez vous tuent). Le droit est ce que vous voulez qu'il soit, ce qui signifie que c'est vraiment rien du tout. Cette notion malléable de droit signifie que vous pouvez très bien et très facilement vous dire que vous sentez bien le fait d'exploiter tout le monde. Si tout cela semble pathologique c'est parce que ça l'est.
(…)
Si cette perspective scientifique matérialiste instrumentaliste est correcte, si le monde (et l'univers) est ici pour que vous l'utilisiez et le fait de vouloir entrer dans une relation pleine de sens avec les non humains et/ou l'invisible est insensé, impossible, « anthropomorphique » et fait perdre du temps et de l'énergie, alors vous aurez certainement un avantage immense et compétitif sur tous ces peuples superstitieux, immatures, primitifs et insensés qui (…) sont en train de gâcher leur temps à « communiquer » et à « communier » avec des animaux idiots qu'ils croient être des esprits et provenant des « autres côtés ». Pendant que les guérisseurs et sorciers baragouinent avec les « esprits », et pendant que les chefs de guerre mettent les tenues qu'ils croient stupidement qu'elles les protègeront des balles, vous rassemblez vos armées impérissables, vous préparez vos fusils encore plus innombrables, garnissez vos tout autant innombrables canons de mitrailles et de bombes. Sur qui auriez-vous misé votre argent (et ce qui reste – et n'oubliez pas la croissance! – de votre culture) : des armées et des armées de soldats équipés avec les technologies aussi modernes que meurtrières ; ou un groupe d'Indiens américains sous équipés très braves mais pathétiques, qui peuvent, pertes après pertes, commencer à perdre leur foi en les esprits qui jusqu'ici étaient censés les guider. Vus les deux choix, donnez-moi les gros fusils. Des balles dans la tête ont d'une certaine manière toujours semblé avoir le dessus sur la sophistication spirituelle. Peut-être que c'est parce que si cette perspective scientifique matérialiste instrumentaliste a raison, la sophistication spirituelle est juste une façon fantaisiste de parler d'illusion ou de primitivisme. Peut-être, si la culture dominante a raison, les Amérindiens appelaient à l'aide ce qui simplement n'existe pas.
Si cette perspective scientifique matérialiste instrumentaliste a raison, alors la terre n'a pas riposté, ne ripostera pas, simplement parce que la terre n'a pas de volonté propre et par conséquent ne peut choisir de faire quoi que ce soit. La terre (et par extension tous ses habitants exceptés les humains, par là nous voulons en fait dire les humains civilisés, par là nous voulons en fait dire les humains riches, blancs et de sexe masculin) est un objet. Tous les « êtres » sont ici pour être utilisés, si nous nous apprêtons à demander pourquoi la terre ne nous a pas tués, autant demander pourquoi une boîte à outils ne nous a pas tués quand nous avons sorti les outils pour les utiliser, ou pourquoi un tas de bois ne nous a pas tués quand nous avons pris le bois pour le brûler ou pourquoi un réfrigérateur ne nous a pas tués quand nous l'avons ouvert pour sortir de la nourriture. C'est une question stupide. C'est sûr, on aura quelque problème quand le réfrigérateur sera vide, mais nous sommes aussi sûrement assez malins pour juste trouver un autre réfrigérateur. Comme l'autocollant dit (inévitablement sur l'énorme pickup couvert de boue conduit par un trou du cul bien suffisant) : « La Terre d'abord. On abattra les autres planètes après. » Si cette perspective scientifique matérialiste instrumentaliste a raison, et que tous les non humains de la planète (et la planète elle-même) sont juste des objets à utiliser, cela signifie que nous, juste comme les indigènes, ne serons jamais capables d'appeler à l'aide, que ce soit les ours bruns du Kamchatka, les virus mortels, les océans, les champignons, les forêts, les muses, les destinées, les démons, les anges, les esprits ou les ancêtres. Rien de tout cela existe. Nous pouvons demander, mais personne ne nous entendra, et certainement personne ne répondra. Nous sommes, comme cette culture nous le raconte de tant de façons multiples et variées, tous seuls.
Si nous sommes tous seuls, et que la planète compte pour nous, nos actions deviennent claires : nous devons faire le nécessaire pour faire tomber définitivement cette civilisation avant qu'elle tue encore plus cette planète. Parce que si cette perspective scientifique matérialiste instrumentaliste est vraie, cette culture va poursuivre son petit train-train quotidien et sa nécessaire propension à détruire jusqu'à l'effondrement ou son arrêt. Les seules réponses réelles que les civilisés donnent à cette propension à détruire sont toujours les mêmes : il s'agit essentiellement d'appeler tout le monde à compter sur la générosité, la miséricorde et les compétences des civilisés (et de tuer ou punir sévèrement ceux qui ne tiennent pas compte de cet appel). Le nom moderne pour cette générosité, cette miséricorde et ces compétences concernant le monde naturel (et les humains les plus ouvertement exploités) est le « développement durable ». Mais bien sûr le « développement durable » échouera pour bien des raisons à aider matériellement le monde naturel (et les humains les plus ouvertement exploités). C'est un oxymore, puisque « développement » est un euphémisme pour industrialisation, qui est par définition n'est pas durable ; en fait industrialisation est complètement, irrévocablement, et fonctionnellement antithétique à la durabilité. ndlt Cet oxymore aussi absurde qu'évident reste dans l'usage commun pour trois raisons : (1) promouvoir ce genre de mensonge sert bien ceux qui sont au pouvoir ; (2) beaucoup de gens sont trop occupés, émotionnellement épuisés et vaincus, trop effrayés, trop ancrés et métabolisés dans le système, incapables de penser par eux-mêmes, trop bien récompensés financièrement par le système, trop malhonnêtes, trop avides, trop insensés, trop sur la défensive sur tout ce qui touche à cette culture, et/ou trop stupides pour voir cette expression pour ce qu'elle est manifestement (et bien sûr différentes personnes peuvent avoir de multiples raisons pour leur inaptitude à percevoir l'absurdité de l'expression « développement durable » ; Georges W.Bush, par exemple, tomberait dans au moins dix des catégories ci-dessus ; et le Président Barrack Obama tomberait dans au moins 9 de ces catégories) ; et (3) le « développement durable » n'est de plus, ou de moins, que la version contemporaine du « Fardeau de l'homme Blanc ».
Ce poème de Kipling datant du XIXème siècle tente de montrer juste à quel point c'est super difficile d'être une homme blanc dans un monde où vous avez constamment – et avec une grande réticence et de profonds soupirs – à civiliser des sauvages arriérés. C'est une profonde obligation que portent les hommes blancs. Comment ces sauvages ont-ils fait pour en quelque sorte survivre par eux-mêmes – paresseux et gaspilleurs qu'ils sont – pendant des dizaines de milliers d'années ? Ce qui reste non dit dans le poème de Kipling – comme c'est souvent non dit dans les discours publics sur ces sujets – c'est toute discussion inconvenante qui concernerait le génocide, l'écocide, l'esclavage, ou le vol organisé des ressources. Ce qui reste non dit c'est que le point essentiel de l'empire est dans la conquête, la soumission, l'esclavage, le vol, le meurtre. Bien sûr.
Et après cent ans passés, c'est encore super difficile d'être un homme blanc dans un monde où vous avez maintenant constamment – et avec une grande réticence et de profonds soupirs – à civiliser (je veux dire développer) des sauvages arriérés (je veux dire les pays sous développés). Seulement maintenant le fardeau est encore plus lourd, depuis que ces hommes blancs doivent maintenant régir toute la planète entière, gérer « durablement » les forêts et les océans (comment ont fait ces forêts et ces rivières pour survivre pendant des millions d'années sans gestion scientifique?), être de « bons gestionnaires » de la terre de l'air et de l'eau qui ne peuvent évidemment pas se porter mieux sans notre assistance, tout comme les sauvages il y a une centaine d'années qui avaient besoin de notre aide pour survivre. Maintenant ce qui reste non dit dans tous ces discours autour du « développement durable » – tout comme cela reste non dit dans les discours publics portant sur ce sujet – c'est toute discussion inconvenante portant sur le génocide, l'écocide, l'esclavage, ou le vol organisé des ressources. Ce qui reste non dit, c'est que le point essentiel de l'empire – de la civilisation industrielle est dans la conquête, la soumission, l'esclavage, le vol, le meurtre. Bien sûr.
Si ce point de vue scientifique matérialiste instrumentaliste sur le monde a raison, et que nous sommes vraiment tous seuls dans un univers dépourvu d'intelligences ou d'êtres non humains, mais si pour une étrange raison nous nous préoccupons de la continuité de la vie sur cette planète (si peut-être nous ne sommes pas encore définitivement narcissiques et psychopathes), nous en sommes encore là où nous avons commencé. Nous avons besoin ou de lutter par nous-mêmes, ou de trouver des alliés qui lutteraient à nos côtés. Mais si ces alliés ne sont pas ici, nous ferions mieux de retrousser nos manches et d'aller lutter.
(…)
Retournons à la phrase écrite par Richard Dawkins : « la science appuie sa prétention à la vérité par sa spectaculaire habilité à faire sauter la matière et l'énergie dans des cerceaux sur commande, et à prédire ce qui se passera et quand. » Est-ce que quelqu'un a capté le fil logique ici ? Disons que j'ai un revolver. Mettons que je pointe cette arme sur votre tête. Mettons que je vous commande de sauter dans des cerceaux. Mettons que vous le faites. J'ai, après tout, vraiment un revolver pointé sur votre tête. A présent, avec ce revolver pointé sur votre tête, je vous dis de sauter dans des cerceaux encore une fois. Et ensuite je prédis que c'est précisément ce que vous allez faire. Vous le faites. Et vous savez quoi, je suis un putain de génie ; je vous ai commandé de sauter dans des cerveaux, et j'ai correctement prédit que vous le feriez.
Richard Dawkins était avec cette phrase incroyablement malhonnête intellectuellement – et vicieux – et la seule raison pour laquelle on ne le lui pas fait remarquer, c'est parce qu'il a toute une culture de sociopathes qui l'accompagne. Il a combiné exercer le pouvoir et commander avec la vérité. Il a, et cela ne serait pas une surprise pour quiconque s'intéressant à la trajectoire de cette culture, combiné domination et vérité. Mais ni le pouvoir de commander ni la domination sont synonymes de vérité. Le pouvoir de commander est le pouvoir de commander, la domination est la domination et la vérité est la vérité.
Richard Dawkins pourrait mettre un revolver sur ma tempe. Il pourrait même me tuer. Mais cela ne signifierait pas qu'il dit la vérité. Cette culture domine la planète. La domination de la planète par cette culture est en train de la tuer. Cela ne signifie pas que cette culture dit la vérité, ou est même capable de la comprendre.
Le pouvoir de dominer est une sorte de vérité, cependant. Si j'ai un revolver sur votre tempe c'est simplement vrai que je peux vous tuer, ou qu'à cause de cette menace je peux vous faire sauter dans des cerceaux sur commande. C'est vrai. Mais il y a aussi bien d'autres vérités, qui peuvent être masquées, obscurcies ou détruites par cette vérité. Un exemple devrait vous éclairer. Disons que je pointe un revolver sur votre tempe. Mettons que je vous force à sauter dans des cerceaux. Mettons que je vous viole. Mettons que je fais de vous un(e) esclave. N'y a-t-il pas d'autres vérités qui ont été évincées parce que j'ai mis un revolver sur votre tempe, parce que je vous ai forcé à sauter dans des cerceaux, parce que je vous ai violé, parce que j'ai fait de vous un(e) esclave ? Chaque voie en exclut d'autres. Certaines voies en excluent plus que d'autres. La même chose est vraie avec les vérités ; certaines voies vers certaines formes de savoirs, et certaines voies vers certaines formes de vérités, excluent irrévocablement d'autres voies vers d'autres formes de savoir, et d'autres voies vers d'autres vérités.
Ce n'est pas seulement une vérité. C'est une vérité que nous devrions prendre à cœur, et une vérité que nous devrions ne jamais oublier.





Dreams, "L'Esclavage", pp.19-30.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas).



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ndlt: le problème autour de cette expression se complique en français à cause de la traduction de « sustainable » par « durable » , alors qu'à l'origine il s'agissait bien de traduire par « soutenable ». Mais le canadien et ex patron d'une grande transnationale pétrolière, Maurice Strong, reconverti dans l'écologie, a préféré « durable » et contribué à son officialisation. Nous renvoyons à Qui a tué l'écologie? de Fabrice Nicolino et à son site : http://fabrice-nicolino.com/index.php.
C'est également évoqué dans un commentaire du premier post consacré aux prémisses de Endgame.

Les autres côtés






















Je pensais à une phrase d'un poème aztèque que j'ai lue il y a des dizaines d'années : « Que nous soyons venus sur cette terre pour y vivre n'est pas vrai: Nous sommes venus, mais pour dormir, rêver. » J'ai longtemps aimé cette phrase, bien que je ne sache pas si je la comprends totalement. Mais peut-être est-ce là la question. (…)
"Les Rêves", p.2

Saviez-vous que si vous empêchez une personne à la fois de s'alimenter et de rêver, cette personne mourra du manque de rêves avant de mourir de faim ? Les rêves viennent en troisième position dans les besoins vitaux, après l'air et l'eau. Les adeptes de la vivisection ont, dans leur insatiable quête pour de nouvelles tortures sur les non humains, tué des rats en les privant de rêves. Pas de sommeil, de rêves. Privés seulement des phases de sommeil sans rêves (avec encore les REM ou des phases de rêves dans le sommeil), les rats survivent, quoique misérablement. Privés de rêves, ils meurent dans les 3 à 8 semaines. Les nazis étaient moins nuancés dans leurs expérimentations : ils ont directement privé totalement de sommeil des prisonniers des camps de concentration, et ont remporté 264 heures. Après cela vous mourez.
Et bien avant les 264 heures les rêves – images, histoires, nouvelles, rumeurs, leçons, les gens de l'autre côté – s'infiltrent dans le nôtre. On ne peut pas les nier. A la fin des années 50 un animateur radio, Peter Tripp, a décidé, pour créer un événement, de rester éveillé pendant 8 jours et tenir son émission radio journalière. Il commença, comme font toutes les personnes privées de sommeil, à halluciner. Après 110 heures, ses hallucinations se radicalisaient et devenaient incontrôlables. D'après un rapport,  "Un docteur est entré dans la cabine d'enregistrement avec un costume en tweed sur lequel Tripp voyait des vers grouillant. (…) Dans le but de s'expliquer à lui-même ces hallucinations, qui lui lui apparaissaient comme plutôt réelles, il élaborait des rationalisations similaires aux illusions des patients psychotiques." Le rapport se poursuit, "Vers 150 il était désorienté, ne se rendant plus compte du lieu où il était, et se demandant qui il était. Il s'est mis à jeter des coups d’œil bizarres à l'horloge suspendue au mur de la cabine d'enregistrement. Les docteurs ont découvert après coup que sur l'horloge se trouvaient les traits du visage d'un acteur qu'il avait connu et qui s'était déguisé en Dracula pour un show télévisuel. Il commençait à se demander si il était Peter Tripp ou l'acteur dont il regardait le visage répliqué sur l'horloge... Bien qu'il ait réussi à rester éveillé continuellement, les impulsions de son cerveau étaient celles du sommeil profond. »


Voici une autre façon dont les adeptes de la vivisection torturent les rats en les privant de sommeil : ils les placent pendant 27 jours dans une roue remplie d'eau qui les maintient en mouvement constant. Les électroencéphalogrammes révèlent que les rats dormiraient quelques secondes toutes les dix ou quinze secondes, se réveillant alors juste avant de sombrer dans l'eau.

Les humains sont capables de rester conscients durant leur sommeil, ou du moins l'étaient, jusqu'à ce que ceux qui possédaient cette capacité soient exterminés par cette culture. Les Yagans, originaires de ce qui s'appelle Tierra del Fuego en Argentine, étaient capables de rester conscients dans leur sommeil. Comme un contemporain l'a écrit, les Yagans « montrent tous une habilité à s'endormir sans effort, restant aux aguets pendant leur sommeil, sans se laisser distraire. Ils dorment légèrement, s'éveillent rapidement et facilement, alertes et frais. Et même durant le sommeil chaque membre de la tribu semble savoir ce qui se passe et à l'état d'éveil montre une compréhension de ce qui est arrivé pendant qu'il dormait. Bizarrement, ces gens ne semblent pas être las ou fatigués par ces réveils répétés, parce qu'ils s'endorment aussi facilement qu'ils s'éveillent. Chaque membre de cette tribu semble être capable de s'allonger et de dormir, peu importe le moment de la journée, et peu importe tout ce qui bouge autour de lui." Je me demande parfois si nous ne vivons pas durant nos heures éveillées pour nourrir nos rêves.

Je n'arrête pas de me demander dans quel but on rêve. Pourquoi je rêve ? Et les rêves n'arrêtent pas de me donner la même réponse : mes questions sont trop limitées.
Et puis la nuit dernière j'ai eu ces rêves : des gens lançaient des flèches enflammées à ceux qui étaient en train de détruire des lieux sauvages. Et puis j'ai rêvé d'oies, en groupe. Et puis j'ai rêvé que je faisais l'amour avec une femme très belle. Ne me demandez pas ce que ces rêves signifient. Je ne sais pas. Et dans tous les cas la question est trop limitée.

Une partie de la raison pour laquelle on nous dit que les autres intelligences, et les conversations avec d'autres intelligences, ne peuvent pas exister est que c'est parce que les événements ne se répètent pas volontairement (autrement dit ils ne se répètent pas parce que les actants dans ces événements ont une volonté, contrairement aux événements qui ne se répètent pas parce qu'ils arrivent au hasard), et par conséquent ils ne sont pas prévisibles, et donc pas contrôlables. Cette culture est basée sur l'affirmation que le monde (exceptés les humains, parfois) n'a pas de volonté, qu'il est mécanique, et donc prévisible (le plus souvent dans l'absolu, à cause de son absence de volonté, ou alors dans la probabilité, à cause du hasard). Par conséquent, l'existence de cette volonté imprévisible détruit une affirmation fondatrice de cette culture. L'existence de cette volonté imprévisible invalide aussi l'ontologie, l'épistémologie et la philosophie de cette culture et révèle ces disciplines pour ce qu'elles sont : des mensonges sur lesquels baser ce système omnicide d'exploitation, de vol, et de meurtre. C'est plus facile d'exploiter, de voler ou de tuer quelqu'un dont vous prétendez l'existence insignifiante (spécialement si vous avez toute l'ontologie, l'épistémologie, la philosophie de toute une culture entière pour vous soutenir) ; bien sûr cela devient votre droit, votre devoir. L'existence d'une volonté imprévisible révèle ce que sont aussi bien les systèmes économiques et gouvernementaux de cette culture : des moyens de rationaliser et de renforcer des systèmes d'exploitation, de vol et de meurtre (par exemple, essayez de stopper l'exploitation, le vol et le meurtre de Monsanto, et voyez comment vous traitent les gouvernements dans le monde). Mais les volontés imprévisibles non humaines existent. Parfois certaines nous permettent, si nous le voulons, de les voir, et parfois non.
(…)
Il y a des années une amie amérindienne m'a raconté une histoire sur l'autre côté. Juste après la révolte zapatiste, cette amie s'est rendue à Chiapas pour participer à une conférence et à de nombreuses cérémonies avec des milliers d'autres peuples indigènes du monde entier. Une cérémonie était tenue dans le gymnase d'un lycée. Alors que la cérémonie commençait, mon amie a levé la tête et a vu les lumières qui pendaient au plafond commencer à osciller. Elle fait légèrement du coude à un homme à ses côtés et lui a montré cela des yeux. Il a levé les yeux, hoché la tête et s'est replongé dans la cérémonie. Elle a fait de même, jetant occasionnellement un regard pour voir si les lumières continuaient leur balancement. Elles continuaient. La cérémonie a tiré à sa fin. Elle a levé les yeux et a vu que les lumières ont cessé de se balancer juste à ce moment-là. Elle a donné un coup de coude à nouveau et a pointé encore des yeux la lumière. L'homme a regardé, a tourné son visage vers elle et a dit : « Je sais. C'est pour ça que les Blancs veulent nous tuer. »
(…)
Bien d'autres choses que l'écriture viennent de l'autre côté. Globalement toutes les cultures sauf celle-ci ont reconnu non seulement l'existence d'autres ombres ou côtés – j'emploie le mot « ombres » parce qu'il n'y a pas de raison de présumer que tout cela est linéaire : ce côté ici, cet autre côté là-bas ; et j'emploie le mot « côtés » au lieu de « côté » parce qu'il n'y a pas de raison de présumer que tout cela est binaire : seulement ce côté-ci et ce côté-là – mais aussi l'importance de maintenir des relations entre ces ombres et côtés ou parmi eux (ouvrir un accès maintenant ; fermer l'accès plus tard ; ne presque jamais accéder à cette place là-bas ou laisser cette place empiéter trop fortement sur ce côté-ci ; accueillir cet être-ci et non cet être-là quand ils choisissent de venir). Est-il possible qu'il y ait une corrélation entre le fait que notre culture manque de réelles relations avec ces autres côtés et le fait qu'elle détruise tout ce qu'elle touche ?


Dreams, "Les autres côtés", pp.17-18.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas).

Occuper le terrain























Un autre rêve. Dans celui-ci j'étais sur la ligne de touche d'un terrain de basketball. Le terrain occupait toute la longueur d'une immense salle, et donnait par une porte sur une autre salle. L'autre équipe faisait une courte pause. Je n'étais même pas supposé être sur le terrain, j'étais remplaçant. Mais il n'y avait personne de notre camp pour nous défendre. Les adversaires ont lancé 5 attaques, et finalement je suis entré sur le terrain et j'ai attrapé la balle. J'ai demandé un temps mort et je suis parti dans l'autre salle pour chercher mon équipe. Ils étaient en train de bader tout au fond de la salle, ils n'avaient pas l'air décidé à faire quelque chose. Je leur ai crié de venir jouer, d'assurer la défense. Ils regardaient autour d'eux en tirant la tronche, sans rien dire de plus. Soudainement l'un d'entre eux s'est enflammé et a dit : « Je suis prêt à jouer ». Il a couru pour attraper une autre balle et me l'a lancée. La balle était plate. Je lui ai dit qu'on ne pouvait pas jouer avec une balle plate. Alors il m'a lancé un ballon de plage dégonflé. J'ai regardé l'heure. Le temps manquait. Je me suis mis à pester et à chercher un ballon correctement gonflé. Je l'ai tendu au gars. Il ne savait pas quoi en faire.
Je pense que ce rêve n'a pas besoin d'un grand travail d'interprétation.



Dreams, "Qui servez-vous?", p.349.
Derrick Jensen ( traduit en français par Les Lucindas )

Des mots chargés























Article par Derrick Jensen pour Orion Magazine mars avril 2012.
Traduit en français par Les Lucindas


" Des mots chargés, 
   L'écriture comme discipline de combat. "



Récemment j'ai pensé à quelque chose que j'avais écrit il y a quatorze ans, et qui était devenu un de passages les plus cités : « Chaque matin quand je me réveille je me demande si je devrais écrire ou exploser un barrage. » Bien que j'aie foi en mon travail d'écrivain, je savais que ce n'était pas un manque de mots qui tuait les saumons dans le Nord-ouest. C'était la présence des barrages.

 Depuis ce temps, les choses se sont empirées pour les saumons, comme presque tout vivant sur terre. A présent nous savons tous quels sont les chiffres, ou du moins le devrions-nous. 200 espèces s'éteignent chaque jour, 90% des grands poissons dans les océans ont disparu, plus de 98% des forêts natives ont été détruites, 99% des prairies, et ainsi de suite. Virtuellement tous les indicateurs biologiques pointent dans la mauvaise direction. Les communautés natives – humaines et non humaines – sont ciblées et attaquées. Là où je vis, la population des grenouilles s'est effondrée, comme celle des tritons, celle des papillons, celle des cousins, des libellules, des limaces, des oiseaux. Ce sont effondrées les populations de corbeaux. Celle des chauve-souris. Des chenilles hérissonnes. Les papillons de nuit. Les bourdons. Et ce sont juste les espèces dont j'ai remarqué l'effondrement. Les saumons bien sûr continuent de s'éteindre. A ce point-là je leur donne 15 ans. Si nous pouvons faire tomber la civilisation industrielle dans les quinze prochaines années, je pense qu'ils pourraient s'en sortir. Mais si ça dure plus longtemps ils ne survivront pas.

Alors où l'écriture trouve-t-elle sa place ? Nombreux sont ceux d'entre nous qui ont oublié, ou n'ont jamais su, que les mots peuvent servir d'armes au nom des communautés. Depuis bien trop longtemps, de bien trop nombreux critiques et professeurs nous ont inculqué que la littérature devraient être apolitique (comme si cela était possible) , et que même les ouvrages non fictifs ou journalistiques devaient être « neutres » ou « objectifs » (comme si cela, là aussi, était possible). Si vous voulez envoyer un message, ils nous ont dit, utilisez Western Union. Une fois j'ai parlé avec un écrivain biologiste qui a refusé d'accoler son nom à une campagne de protection d'une espèce à laquelle il avait consacré un ouvrage, en disant pour justifier : « Je suis un écrivain. Je dois rester neutre. »

Quand le monde est en train d'être assassiné, un telle positionnement est inexcusable. C'est immoral. Et cela révèle une grande ignorance de que signifie être écrivain. Est-ce que ces gens ont entendu parler de Steinbeck, Dickens, Crane, Hugo? Charlotte Perkins Gilman? Rachel Carson? Frederick Douglass? Harriet Beecher Stowe? Alexandra Kollontai? George Eliot? Katharine Burdekin? Zora Neale Hurston? Andrea Dworkin? B. Traven? Upton Sinclair? Et un peu de Tolstoï, quelqu'un ?

 Je ne devrais être celui que je suis et je ne devrais pas écrire ce que j'écris sans avoir appris de mes ainés qui ont refusé de croire que les écrivains devaient être apolitiques, neutres ou objectifs. La vérité est plus importante, disent-ils. C'est plus important que l'argent. C'est plus important que la célébrité. C'est plus important que votre carrière. C'est plus important que vos préjugés. Suivez la vérité – suivez les mots et les idées – quel que soit le le lieu où cela mène. Les mots comptent, disent-ils. L'Art compte. La littérature compte. Les mots, la littérature et l'art peuvent changer les modes de vies, et l'Histoire. Assurez-vous que vos mots, votre art et votre littérature orientent les gens, individuellement et collectivement vers la justice et le durable. Ils ont dit que la littérature soutenant le capitalisme est immorale. Que la littérature soutenant le système patriarcal est immorale. Que la littérature qui ne résiste pas à l'oppression est immorale. Mais que vous pouvez aider à la création d'une littérature de morale et de résistance, et chaque génération doit créer cette littérature, avec l'aide des générations d'avant, tendant leurs mains pour soutenir, juste comme ceux qui viendront après auront besoin des vôtres.

On m'avait aussi appris que l'art a les moyens d'être une discipline de combat, il l'est d'ailleurs, et pour être moral, il doit l'être.

 Reconnaître que l'art peut être une discipline de combat fait partie du processus nécessaire pour aller vers le changement social, mais cela ne fait pas tout. Si trop peu d'entre nous se souviennent que les mots peuvent être des armes, encore moins peuvent se souvenir que, comme armes, les mots ne sont capables de se battre seuls. Les mots en eux-mêmes ne détrônent pas les dictateurs, ils ne stoppent pas le capitalisme, l'oppression, l'extinction des espèces, le réchauffement planétaire, ils ne dégagent pas les barrages. Au point où nous en sommes nous devons vraiment faire quelque chose. Au point où nous en sommes il est nécessaire de démanteler physiquement les infrastructures autorisant la métastase capitaliste, l'oppression, l'extinction des espèces et le réchauffement climatique à accélérer, les dictateurs et les barrages à rester.

Cette tâche nous incombe à tous.

Un ami et mentor une fois m'a demandé : « Quels sont les problèmes les plus vastes, les plus pressants, que tu peux aider à résoudre en utilisant les dons qui te sont propres dans cet univers ? » Cette question montre précisément là où j'ai réussi en tant qu'écrivain et être humain, et précisément là où j'ai échoué.

Par bien des points je pourrais considérer mon activité d'écrivain comme étant un succès dépassant tout. J'ai rêvé à ça quand j'étais jeune. J'avais sorti 20 livres. Les gens semblaient apprécier de les lire et se rendaient à mes conférences, et cela m'honorait, j'avais du mal à y croire. Malgré la vérité du bon vieux cliché sur l'écriture, c'est un terrible chemin pour gagner sa vie et une grande voie pour vivre, du moins pour ces quelques dernières années où je peux vivre de ce que j'écris. Plus important que tout cela, toutefois, c'est que j'ai été vrai avec ma muse, et que j'ai tenté au moins de dire la vérité telle que j'en suis venu à la comprendre. Et j'ai parfois réussi à articuler toutes ces choses que je sais vraies au fond de mon cœur, et en faisant cela j'ai, j'espère, aidé d'autres à articuler certaines de ces choses qu'ils savent vraies au fond de leur cœur.

Voilà ce qui est bon. Mais le fait reste que si nous jugeons mon travail, ou le travail de qui que ce soit, selon un impératif le plus partagé, en fait le seul qui compte vraiment, qui est la santé de la planète, mon travail ( et celui des autres) est un échec total. Parce que mon travail n'a pas stoppé le meurtre de la planète. Ni le travail de qui que ce soit. Nous n'avons même pas réussi à le ralentir. C'est embarrassant d'avoir à expliquer pourquoi c'est le seul impératif qui compte réellement, mais être embarrassé à ce point est le dernier de nos soucis. La santé de la planète est l'impératif qui compte réellement parce que sans une planète vivante plus rien n'importe, parce que plus rien n'existe. Pour comparer, le nombre de livres qu'on peut publier ne compte pas. S'assumer financièrement ne compte pas. La vie en elle-même est plus importante que ce que l'on crée.

Ces jours-ci quand je me réveille, je suis encore moins certain que ma décision d'écrire est la bonne. Je sais qu'une culture de résistance a besoin de toute forme d'action, de l'écriture à la manifestation, au démantèlement physique de toutes ces infrastructures destructrices. Et qu'il y a trop peu de gens appelant aux actions qui pourraient se mesurer à ce qui menace la planète. Et donc, pour le meilleur et pour le pire, la plupart des matins, articuler la vérité et la défendre en ralliant les autres à la défendre de quelle que manière qu'ils connaissent est la méthode que j'ai choisie.

Le temps de l'attente est fini depuis longtemps. Il est temps de stopper cette culture qui détruit la vie sur terre. Alors prenez ma main. Prenez la main de tous ceux qui sont venus avant nous. Mais gardez une main libre, pour un coup de poing ou un stylo. La vie des océans, des forêts, des rivières, des saumons, des esturgeons, des oiseaux migrateurs, est bien plus importantes que tous nos accomplissements. C'est leur santé qui mesure notre réussite. 







Article par Derrick Jensen pour Orion Magazine mars avril 2012
Source:  http://www.orionmagazine.org/index.php/articles/article/6698/
Crédit photo:  Raechel Running
Traduit en français par Les Lucindas







 

Pacifisme, part 2





















J'ai trop entendu de pacifistes dire que la violence ne faisait qu'engendrer la violence. Ce n'est manifestement pas vrai. La violence peut engendrer bien des choses. La violence peut engendrer la soumission, comme quand un maître bat son esclave ( certains peuvent finalement se révolter, dans ce cas la violence engendrera plus de violence ; mais certains se soumettent pour le reste de leur vie, et comme nous le voyons, certains vont même créer une religion ou une spiritualité qui tente de tourner leur soumission en vertu, comme nous le voyons également ; certains écriront et d'autres répèteront que la paix la plus désavantageuse est meilleure que la guerre la plus juste ; certains parleront de la nécessité d'aimer son oppresseur ; et certains diront heureux sont les dociles car ils posséderont ce qui restera de la terre). La violence peut engendrer un gain matériel, comme quand un voleur ou un capitaliste 214 vole quelqu'un. La violence peut engendrer la violence, comme quand quelqu'un attaque quelqu'un d'autre qui riposte. La violence peut engendre une cessation de la violence, comme quand quelqu'un repousse ou tue un assaillant (et c'est totalement absurde et insultant de dire qu'une femme qui tue un violeur engendre plus de violence).
Retour à Gandhi : « Nous devons être le changement que nous souhaitons voir. » Cette affirmation complètement insignifiante représente la pensée magique et narcissique que nous sommes venus à attendre des pacifistes les plus dogmatiques. Je peux changer tout ce que je peux en moi-même, et si les barrages sont encore là, les saumons vont mourir. (…)
Par rapport à la question sur le fait que de commettre des actes de violence détruit l'esprit. Il y a deux ans j'ai fait une conférence en même temps qu'un pacifiste dogmatique. Il a dit : « Frapper un autre être humain causera des dégâts irréparables dans votre intériorité. »
Je ne pense pas que Tecumseh aurait été d'accord.
J'ai demandé : « Comment le savez-vous ? »
Il a secoué la tête : « Je ne comprends pas votre question. »
« Comment savez-vous que frapper un autre être humain causera des dégâts irréparables dans votre intériorité ? »
Il m'a regardé comme si je venais de lui demander comment il savait que la gravité existe.
J'ai demandé : « Avez-vous déjà tué quelqu'un ? »
« Bien sûr que non. »
« Donc vous ne savez pas par une expérience directe. Est-ce qu'un de vos amis a déjà tué quelqu'un ? »
Le dégoût se manifeste sur son visage. « Bien sûr que non. »
« Avez-vous déjà discuté avec quelqu'un qui a tué quelqu'un d'autre? »
« Non. »
« Donc votre affirmation est une profession de foi, qui n'est pas soutenu ou basée sur une expérience direct ou des conversations avec quelqu'un qui saurait. »
Il a dit : « Mais cela va de soi. »
Joli petit tour rhétorique, j'ai pensé. J'ai dit : « J'ai des amis en prison qui ont tué des gens, et j'en connais beaucoup d'autres qui ont tué. Et parce que j'ai entendu bien des pacifistes dire ça avant, je leur ai demandé si le fait d'avoir tué les avait vraiment changés. »
Il ne me regardait pas. Il n'était probablement pas préoccupé par ces réponses.
Je lui en ai parlé quand même. « Les réponses sont imprévisibles, et aussi variées que les gens eux-mêmes. Quelques-uns en ont été dévastés, juste comme vous le suggérez. Pas beaucoup, juste quelques-uns. Une bonne partie a dit que ça n'avait rien changé fondamentalement. Ils étaient la même personne qu'auparavant. Un a dit qu'il avait été stupéfait par la facilité de prendre physiquement la vie de quelqu'un d'autre, et que ça lui avait fait prendre conscience de la facilité avec laquelle il pouvait lui aussi être tué. Il a dit aussi que l'acte de tuer l'avait beaucoup effrayé. Un autre a dit que ça l'avait fait se sentir incroyablement puissant, et que ça faisait vraiment du bien. Un autre a dit que la première fois avait été très dure, mais qu'après ça devient très vite facile. »
Il avait l'air de quelqu'un qui allait vomir.
J'ai pensé : c'est juste la réalité, mec. La réalité est bien plus complexe qu'un dogme ne pourra jamais l'être. C'est un des problèmes avec les principes abstraits : ils sont toujours plus petits et plus simples que la vie, et la seule façon de faire que la vie aille avec vos abstractions, c'est d'en tronquer une bonne partie. J'ai dit : « Quelques-uns m'ont dit que leur réponse dépendait entièrement de qui ils avaient tué : ils regrettaient certains de leurs meurtres, mais d'autres ils ne les regretteraient pour rien au monde, même la prison. Un homme par exemple, a entendu un violeur raconter comment il était arrivé à faire dire à sa victime qu'elle aimait ça, qu'elle en redemandait, en la menaçant de la tuer. L'homme qui me parlait a invité le violeur dans sa cellule pour une amicale partie d'échecs, et l'a étranglé pour ce qu'il avait fait à cette femme. Ce meurtre lui a semblé correct à ce moment-là, et il savait que ça lui semblerait correct durant les 15 années qui lui restaient à purger. Et un autre homme m'a dit que les choses dont il était le plus fier de toute sa vie étaient les 3 meurtres qu'il avait commis. »
Le pacifiste a secoué la tête. « C'est vraiment écœurant, a-t-il dit. »
« Laissez-moi vous raconter une histoire, ai-je répondu. C'était un travailleur agricole émigré, qui venait d'une famille nombreuse mexicaine. Il avait 15 ans. Un jour il n'est pas allé aux champs mais à la ville. Ce jour-là 3 hommes ont tué son père. Il y a eu peu après une réunion familiale et il a brisé la tradition en interrompant ses ainés. Il a insisté parce qu'il était le plus jeune, le seul qui n'avait pas une famille à charge, il devait être celui qui vengerait son père. Pendant quelques années il a travaillé dur pour monter une affaire qui soutiendrait sa mère plus tard, et puis quand le temps est venu il a tué les 3 hommes qui avaient tué son père. Le jour d'après il est allé se rendre à la police. Il a pris la perpétuité. »
« Il aurait dû laisser la loi faire son travail. »
« Je ne peux pas le blâmer pour ses actions. Ils étaient humains. » J'ai fait une pause, et dit : « Et j'ai connu d'autres qui ont tué parce qu'ils étaient humains. J'ai connu des femmes qui avaient tué leur agresseur. Elles n'ont pas de regret. Aucune. Jamais. »
« Vous ne me convaincrez pas, a-t-il répondu, ils auraient dû laisser la loi faire son travail. »
« La loi, ai-je répondu, la loi. Laissez-moi vous raconter une autre histoire. Une femme a tué le compagnon de sa mère, qui battait cette dernière depuis des années et l'avait finalement tuée. Et – surprise des surprises – le procureur a refusé de l'accuser de meurtre. Je suppose que c'était parce que les femmes ne sont pas des personnes dont la vie comptent réellement. La femme a alors fait un sit-in au bureau du procureur. Pendant 3 jours elle n'a cessé de dire « Vous allez appeler ça un meurtre ! » Le procureur l'a finalement fait arrêter pour intrusion inopportune. Comme le système ne lui avait pas apporté satisfaction, elle a acheté un revolver, suivi le meurtrier et lui a tiré une balle dans la tête. A cause de son sit-in spectaculaire, les avocats ont pu plaider la folie passagère. Elle a passé deux ans en prison et n'en regrette pas un seul jour. »216
Les pacifistes qui disent que de se battre contre ceux qui vous exploitent vous et ceux que vous aimez détruit votre âme ont tout faux. C'est aussi faux et nocif que de ne pas se battre quand on le devrait ou de se battre quand on ne le devrait pas. (…) Les Indiens qui ont parlé de se battre, de tuer et de mourir – et qui se sont battus, ont tué et sont morts – pour protéger non seulement leurs terres mais aussi leur dignité du vol des civilisés, l'ont compris. De même pour Zapata. De même pour les Juifs qui se sont révoltés contre les Nazis. A propos de ceux qui se sont révoltés contre leurs exterminateurs à Auschwitz/Birkenau, et qui ont été capables de tuer 70 SS, de détruire un crématorium, et d'en endommager sévèrement d'autres, le survivant d'un camp de concentration Bruno Bettelheim a écrit qu' « ils ont seulement fait ce qu'ils attendaient de n'importe quel être humain : utiliser leur mort, s'ils ne pouvaient pas sauver leur vie, pour affaiblir ou entraver l'ennemi autant que possible ; pour utiliser leur existence condamnée afin d'enrayer l'extermination, ou même la rendre impossible, qu'elle ne devienne pas un processus bien huilé... S'ils pouvaient le faire alors d'autres pouvaient le faire. Pourquoi ne l'ont-ils pas fait ? Pourquoi ont-ils laissé prendre leur vie sans chercher à entraver leurs ennemis ? Pourquoi ont-ils offert leur être aux SS et non pas à leur famille, leurs amis et même à leurs camarades prisonniers ; c'est une question obsédante. »218
(…) Bettelheim commente, dans un propos qu'ils auraient pu tenir sur nous qui attendons la fin du monde en regardant la télévision : « La persécution des Juifs s'est aggravée, lentement, quand il n'y avait pas de ripostes violentes. C'est l'acceptation des Juifs qui ne ripostaient pas aux discriminations et dégradations croissantes qui a donné aux SS l'idée qu'on pouvait les amener au point d'aller d'eux-mêmes dans les chambres à gaz. La plupart des juifs qui n'ont pas cru à cette routine ont survécu. Comme les Allemands approchaient, ils ont tout quitté et ont fui en Russie (…) Ceux qui sont restés pour continuer leur routine se sont dirigés vers leur propre destruction et ont péri. Ainsi dans son sens le plus profond la marche vers les chambres à gaz n'était seulement que la conséquence d'une philosophie de la routine. »
Bettelheim a aussi écrit, dans un propos tout aussi applicable : « La rébellion pouvait seulement sauver ou la vie qu'ils allaient perdre de toute façon, ou celles des autres. Et : « L'inertie est ce qui a mené des millions de Juifs dans les ghettos que les SS avaient créés pour eux. C'est l'inertie qui a maintenu des centaines de milliers de Juifs assis dans leur maison, attendant leurs exterminateurs. » Ward Churchill résume la description de l'inertie faite par Bettelheim, que celui-ci « considère que les fondements de la passivité des Juifs face au génocide sont enracinés dans ce profond désir de routine, du respect des règles, de la nécessité de ne pas accepter la réalité ou de ne pas chercher à agir sur elle. Elle s'est manifestée dans la croyance irrationnelle qu'en restant « raisonnable et responsable », qu'en résistant discrètement en continuant ses activités quotidiennes interdites par les Nazis à travers les Lois de Nuremberg et leur infâme législation, et en « n'aliénant personne », cette attitude impliquait qu'une police juive plus ou moins humaine pouvait être moralement imposée sur les déclarations nazies par le pacifisme juif lui-même. » Bettelheim observe que « nous souhaitons tous souscrire à cette philosophie de la routine, et oublier que cela accélère notre propre destruction, » et que nous « souhaitons oublier les chambres à gaz pour glorifier l'attitude de maintenir cette routine, même en plein holocauste. » Mais rappelez-vous, les Juifs qui ont participé au soulèvement du ghetto de Varsovie, même ceux qui considéraient cela comme une mission-suicide, ont eu un taux de survivants plus importants que ceux qui n'ont pas riposté. N'oubliez jamais cela.
Au lieu de dire : « Si nous ripostons, nous courons le risque de devenir comme eux. Si nous ripostons, nous courons le risque de détruire notre âme. » Nous devons dire : « Si nous ne ripostons pas, nous courons le risque de ne pas seulement être réduits en esclavage, mais de devenir des esclaves. Si nous ne ripostons pas, nous courons le risque de détruire notre âme et notre dignité. Si nous ne ripostons pas, nous courons le risque de permettre à ceux qui sont en train d'exterminer le monde d'accélérer la cadence. »



Endgame, "Pacifisme", part.2, pp.701-705.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)


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214 Si l'on peut encore faire une distinction entre ces deux termes.
216 Je remercie Lierre Keith pour cette histoire.
218 Bettelheim, Bruno, Introduction to Auschwitz : A Doctor's Eyewitness Account, by Miklos Nyisli, New-York : Frederik Fell, 1960.




Fungi - part 2


















« Gomphidius glutinosus est un champignon mycorhizien gluant qui grandit dans toutes les forêts de conifères de la planète. C'est un hyper accumulateur de césium-137, une substance radioactive que Tchernobyl a rejetée dans l'atmosphère. Les Ukrainiens étaient bien sûr plutôt concernés par la consommation alimentaire des champignons locaux, donc ils analysèrent le taux de radioactivité et des métaux lourds dans plusieurs champignons. Et voilà, ces champignons en question plus haut concentraient un taux de césium-137 plus de 1000 fois supérieur à la contamination environnante. Le champignon devenait vraiment très radioactif. Pourquoi la nature aurait fait cela ? Le champignon est devenu hyper radioactif, mais en faisant cela il vidait l'écosystème environnant de sa radioactivité en la concentrant sur lui. Et voici ce que je pense de ce que les champignons font : ils ont une influence de gestion et de maternage sur l'écosystème qu'ils peuvent désintoxiquer pour le bénéfice de la communauté. (…) Ce que je suis en train de dire c'est que les champignons savent faire attention à une terre afin de garder en tête la santé des populations des organismes faisant prospérer les forêts, lesquelles créent des champs de débris permettant aux champignons de se développer en aval. Ils ont une perception avancée de la gestion et de la santé d'un écosystème, ils essaient d'améliorer la richesse des sols (…) et leur capacité écologique. En augmentant cette capacité, la biodiversité se développe (...) »
 Paul Stamets, communication personnelle, 27 juin 2007.



L'article qui suit parle de lui-même.

Le titre :
« Tchernobyl : ces champignons qui se nourrissent des radiations. » 1

L'article :
« Tchernobyl est une ville abandonnée dans le nord de l'Ukraine, dans la province de Kiev Oblast, près de la frontière avec la Biélorussie. Il y a eu une découverte biologique très intéressante dans la cuve du réacteur de Tchernobyl. A la manière d'un film SF, un robot envoyé à l'intérieur du réacteur a découvert une fine couche noire et gluante en train de pousser sur les murs. Puisque c'était hautement radioactif dans cette cuve, les scientifiques ne s'attendaient pas à tomber sur une forme de vie, encore moins en train de prospérer. Le robot a récupéré des échantillons et leur examen s'est révélé plus extraordinaire encore. Des chercheurs du Albert Einstein College of Medecine (AEC) ont trouvé des preuves que le champignon possédait un talent autre en plus de celui de décomposer la matière : la capacité d'utiliser la radioactivité comme source d'énergie pour fabriquer de la nourriture et se développer. En détaillant cette recherche pour la Bibliothèque Publique de Science ONE, Arturo Casadevall de l'AEC dit que son intérêt s'était éveillé il y a 5 ans lorsqu'il avait lu comment un robot envoyé dans une zone hautement radioactive du réacteur de Tchernobyl était revenu avec des échantillons de champignons noirs, riches en mélanine qui poussaient sur les murs délabrés de la cuve. J'ai trouvé cela très intéressant et ai commencé à discuter avec mes collègues sur la façon dont ce champignon pouvait utiliser les radiations comme source d'énergie.  Cet échantillon, une véritable collection de plusieurs champignons, faisait plus que de survivre dans un milieu radioactif, il utilisait vraiment les rayons gamma comme source nutritive. Les fungi utilisent la mélanine, une substance chimique présente également dans la peau humaine, et qui agit de la même manière que la chlorophylle pour les plantes. Casadevall et ses collègues chercheurs ont mis en place des tests variés en utilisant plusieurs champignons. Deux types – un était poussé à faire de la mélanine (Crytococcus neoformans) et l'autre en contenait naturellement (Wangiella dermatidis) – ont été exposés à des niveaux de radiation environ 500 fois plus fortes que des niveaux seuils. Ces deux espèces contenant de la mélanine ont grandi plus vite, de façon significative, que quand elles ont été exposées à des niveaux seuils de radiations. La molécule de la mélanine a été touchée et sa composition chimique a été altérée. C'est une découverte incroyable, personne n'avait soupçonné que quelque chose de ce genre pouvait se produire. »


Personne exceptés peut-être les champignons eux-mêmes. Ils savaient. Ils savent depuis très longtemps.



Dreams,"Fungi", pp.87-88.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucinda )




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1    Marcus, "Chernobyl:Fungus that Feeds on Radiation" 





 

Fungi - part 1

















Je crois que le mycélium est une forme innée d'intelligence, pour ce que le mycélium fait, et son habilité à s'adapter, et les produits qu'il fournit pour réparer les écosystèmes, ce qui suppose que c'est bien plus qu'un organisme désintéressé d'une importance relative.
Paul Stamets




J'ai longtemps pensé que l'évolution n'avait strictement pas de hiérarchie. Je n'ai jamais été très patient avec ceux – et ils sont nombreux – qui considèrent que les humains sont l'apex de l'évolution, et qui croient évidemment que toute l'évolution a eu lieu de sorte que nous puissions regarder la télévision. Ah, et que nous puissions détruire la planète (et je vais en parler un peu plus après, ma description actuelle des extinctions de masse m'ennuie pour un certain nombre de raisons, dont l'une est que je ressens cela comme si ça soutenait ces deux erreurs : que l'évolution est progressive et mène à l'humain, et que la destruction industrielle que les humains sont en train de causer est en quelque sorte naturelle. J'en parlerai plus tard). Il a été clair longtemps pour moi que non seulement nous ne sommes pas l'apex de l'évolution mais qu'en plus il n'y a pas d'apex du tout. 
Après avoir lu le livre de Paul Stamets, Mycelium Running : How Mushrooms Can Help Save the World, je n'en suis plus si sûr. Ce n'est pas trop de dire que ce livre a fondalement changé ma façon de percevoir le monde. Oh oui, je crois encore que les humains ne sont pas l'apex de l'évolution, et je crois encore que l'évolution n'est pas hiérarchique, mais depuis que j'ai lu ce livre ( et discuté avec Paul stamets) il est devenu clair pour moi que le mycélium – fungi, champignon, mycota, moisissure, tout cela – sait des choses que nous ne savons pas. Et bien des choses, en fait. Saviez-vous, par exemple, que les fungi sont bien plus anciens que nous – animaux – le sommes, et que nous sommes plus proches des fungi que des plantes ? Saviez-vous – moi je ne savais pas – que nous avons évolué des fungi ? Comme Paul Stamets dit : « Il y a près de 600 millions d'années, nous avons divergé des fungi. La branche des fungi qui a mené aux animaux a évolué pour capturer les nutriments en les enveloppant avec des poches cellulaires, des estomacs primitifs essentiellement. » Les fungi gardent leur estomac à l'extérieur et laisse la nourriture venir à eux, et nous animaux avons grandi autour de nos estomacs et nous sommes mis à nous déplacer pour trouver de la nourriture.
Il continue: « Alors que les espèces émergeaient des habitats aquatiques, les organismes s'adaptèrent en développant des moyens d'éviter les pertes d'humidité. Chez les créatures terrestres, la peau est composée de plusieurs couches des cellules ayant émergé pour faire barrière contre les infections. Ayant évolué différemment, le mycélium a gardé sa structure rétiforme d'entrelacement de chaines cellulaires et a migré dans le sous-sol, formant ainsi une toile nutritionnelle sur laquelle la vie s'est développée. »
D'accord, c'est cool Derrick, mais comment cela change notre perception du monde ? 
Saviez-vous que les fungi étaient intelligents ? Je ne le savais pas. Mais Paul Stamets a écrit : « Je crois que le mycélium opère à un degré de complexité qui excède de loin celle du pouvoir informatique de nos ordinateurs les plus avancés. » Il l'explique. Les fugi montrent simplement de l'intelligence (même d'après les mesures de nos propres standards narcissiques) : si vous mettez un peu de moisissure dans un dédale, il grandira au hasard jusqu'à ce qu'il trouve de la nourriture. Si vous prenez un échantillon de cette moisissure pour le replacer dans un dédale similaire, il se souviendra de l'endroit où se trouve la nourriture et grandira direct vers là où elle se trouve, sans se tromper. De plus, si vous comparez l'organisation du transfert d'informations chez le mycélium à celle d'internet, vous trouverez que, comme Paul Stamets l'a dit, « le mycélium est similaire à l'optimisation mathématique que les théoriciens et scientifiques ont développé pour optimiser l'informatique internet. » Ou plutôt l'internet informatique est similaire au mycélium.
J'ai longtemps vécu dans des forêts, et j'ai longtemps été un défendeur des forêts. Ce livre m'a aidé à comprendre que depuis le début je me méprenais sur les forêts. Je ne voyais la forêt, littéralement, que par les arbres, ce qui signifie que je pensais que les arbres étaient ce qui faisait la forêt. Mais à présent je comprends que ce qui fonde les forêts repose dans le sol : les fungi. Encore une fois, Stamets écrit : « Je crois que le mycélium est le réseau neurologique de la nature. Des mosaïques entrelacées de mycéliums avec des membranes permettant des transferts d'informations infusent les habitats. Ces membranes sont conscientes, réagissent au changement, et ont en tête la santé à long terme de l'environnement qui les héberge. »
J'ai dû lire cette dernière phrase trois fois. Mais maintenant je capte.
Ne vous êtes-vous jamais demandé, par exemple, comment les petits arbustes survivaient dans l'ombre de leurs bien plus larges ainés ?
J'ai demandé cela à Paul Stamets. 
Il a répondu : « Si vous avez été dans une forêt ancienne, vous avez probablement vu des tsugas pousser sur des souches moisies. Ils sont habituellement les premiers arbres à émerger dans ces environnements très ombragés. Ils ont très peu d'exposition à la lumière. Quand ces jeunes arbres ont été enlevés et mis dans une serre avec la même exposition à la lumière, ils sont tous morts. La question est devenue, où ces jeunes arbres trouvent-ils leurs nutriments ? Alors des chercheurs ont marqué le carbone par irradiation et ont observé son déplacement dans la forêt. Ils ont trouvé que les bouleaux et les aulnes grandissant dans des milieux lacustres, aux bords des lacs – avec plus de lumière du soleil – fournissaient des nutriments aux tsugas via le mycélium. » 
J'ai dit : « Attends. Sont-ils... » 
Il a dit : « Oui. Le mycélium – qui, si tu te souviens, se développe dans tout le sol de la forêts et assure la connexion entre les différentes parties de la forêts à la manière d'une toile internet – transfèrent des nutriments d'arbres de certaines espèces à d'autres espèces qui en ont besoin pour leur survie. Le mycélium prend soin de la santé de la forêt. Je pense qu'il fait cela parce qu'il comprend que la santé de la biodiversité de l'écosystème permet la survie des populations fongiques. Je pense que ces fungi en sont venus à apprendre à travers l'évolution que la biodiversité et la résilience des écosystèmes sont bénéfiques à tous ses membres et pas qu'à un seul. »
Bien sûr il a raison. Et bien sûr les fungi ont raison. Tout le monde le sait, sauf les membres de cette culture, qui font tout ce qu'ils peuvent pour essayer d'oublier, et essayer de défaire ces liens.



Dreams, "Fungi", pp.83-85.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas )

Le changement ne se monnaye pas
























Article par Derrick Jensen pour Earth Island Journal automne 2011.
Can’t Buy Me Change traduit en français par Les Lucindas.
 
Ndlt: cet article a été écrit en réponse à celui de Kevin Danaher (cofondateur de Greenfestivals), intitulé "Consommer moins, consommer mieux" dans le cadre d'un débat sur la pertinence et le champ d'action réel de la consommation dite éthique et durable.




Le fait est que cette question – pouvons-nous promouvoir une écologie soutenable en achetant de meilleurs objets? – montre sérieusement l'absurdité de ce genre de discours environnemental. Nous avons besoin d'être clairs : une économie industrielle, et peu importe de quelle manière elle se dit verte, est de façon inhérente insoutenable. Elle est basée sur des ressources non renouvelables et sur l'hyper exploitation des ressources renouvelables. En bref, c'est basé sur le principe de la perte. C'est un peu tard, là, alors que la planète est assassinée, d'avoir à dire ça à des environnementalistes.

Il n'y a jamais eu ici de civilisation soutenable, et la civilisation a été particulièrement désastreuse. La civilisation est aussi inexorablement injuste, car elle est basée sur l'importation des ressources – un mot un peu moins sympathique est vol – des colonies vers le centre de l'empire. Dans le but de voler ces ressources, les peuples indigènes doivent être éloignés de la terre et forcés à entrer dans l'économie de l'argent global. Le fait que des gens ayant bon cœur puissent esquiver cela révèle leur degré d'intériorisation de la logique capitaliste.

Laissez-moi le dire d'une autre façon. Est-ce qu' « acheter de meilleurs objets aurait stoppé les nazis ? » Est-ce que cela aurait stoppé l'apartheid ? Est-ce que cela aurait stoppé l'esclavage aux États-Unis ? Bien sûr que non. Dans les deux derniers cas ça a été tenté et ça a échoué. Pourquoi ? Parce que la question du rôle du pouvoir comme générateur d'injustice a été esquivée.

Avant de blêmir devant ma comparaison entre le capitalisme et les nazis, regardez-y avec le prisme des 200 espèces qui disparaissent chaque jour, qui disparaitront demain, et après-demain, et après après-demain, dans un holocauste aux proportions inimaginables. Regardez-y avec le prisme des millions d'enfants tués chaque année par les conséquences de ce qu'on appelle la dette que doivent les colonies au centre de l'empire. Regardez-y avec le prisme des indigènes forcés de quitter leurs terres. « Acheter du bon matos » ne règle absolument pas ces problèmes.

Le concept d' « acheter de meilleurs objets » relève de cette fausse histoire racontant que les choix personnels peuvent mener au changement social. Ce n'est pas comme ça que ça marche. Je ne cesse de penser à ces phrases de Dom Helder Camara : « Quand je donne de la nourriture aux pauvres, ils m'appellent un saint. Quand je demande pourquoi ils sont pauvres, ils m'appellent un communiste. » Acheter directement au pauvre est sympa, mais ça ne fait rien pour régler leur pauvreté.

Le précepte fondamental des marchés est que les vendeurs essayent de maximiser les prix et que les acheteurs essayent de les minimiser. Et c'est bien et bon de parler de supermarchés écoloverts pour des biens équitables, recyclables, reconditionnés. Mais il y a des raisons pour lesquelles Carrefour et Auchan mettent les commerces locaux hors-circuit. Les économies d'échelle garantissent que Carrefour pourra court-circuiter le petit commerce. Le propriétaire du magasin d'ordinateurs local de ma ville doit avoir un boulot de gardien de prison parce que Carrefour peut vendre des ordinateurs encore moins cher que lui peut les acheter. Le seul moyen pour moi de soutenir le commerce local c'est de dépenser plus. C'est la même chose pour le café, le thé, les t-shirts et ce que vous voulez. Le capitalisme garantit que le commerce équitable reste un créneau de luxe qui ne pourra jamais affecter un changement social à grande échelle.

L'économie globale est essentiellement une économie dirigeante, basée sur la force. Prétendons qu'une communauté est capable d'établir une économie verte à 100% soutenable. Présumons que les gens qui y vivent sont satisfaits de leur train de vie, et ne veulent pas en changer. Donnons-leur un nom. Appelons-les les « Tolowa », ou « Yurok » ou « Dakota ». Ou disons que c'est les « Kayopo », vivant sur les bords de la rivière Xingu. Et maintenant disons que ceux au pouvoir décident qu'ils veulent les terres sur lesquelles (ou plutôt avec lesquelles) cette communauté vit. Que se passe-t-il ensuite ? Est-ce quelqu'un croit vraiment que ceux qui sont au pouvoir ne vont pas détruire la communauté et voler les ressources ? Ce génocide n'appartient pas au passé : les Kayopo sont délogés de leurs terres, là, maintenant, pour laisser la place au barrage du Monte Belo.

Kevin Danaher demande « si vous et moi allons dans un pays pauvre dans le monde, et vous avez la meilleure critique du capitalisme jamais énoncées, et moi j'offre des boulots écolo payés décemment, qui aura le plus d'alliés ? » Cette question est problématique pour un certain nombre de raisons. La première, c'est qu'elle accepte le capitalisme industriel global et l'économie de salaire comme données. La deuxième, et c'est la plus dérangeante, c'est qu'elle esquive le fait que ce qui est soutenable n'est pas déterminé par ce qui a le plus d'amis. Ce qui est soutenable est déterminé par ce qui est physiquement possible. Quelque chose est soutenable si ça aide la planète à devenir plus viable. Que cette personne-là soit votre amie n'est pas pertinent.

Pourquoi ne pas se demander à la place : « Si nous allons dans un pays pauvre, et que j'ai la meilleure critique du capitalisme jamais énoncée, et que je fournis une solidarité tangible avec les efforts organisés des gens pour qu'ils récupèrent leurs terres, que vous offrez des boulots écolos payés décemment, qui aura le plus d'amis ? » La réponse sera : ceux qui ont fourni une solidarité tangible. Ce n'est pas de la théorie. Les Adivasis – un peuple indigène en Inde – ont rejoint en masse les Maoïstes Naxalites non pas parce qu'ils sont maoïstes, mais parce qu'ils sont en train de résister.

Danaher déclare également : « Les gens ont besoin de boulots et de revenus, pas de théories radicales d'intellectuels privilégiés. » Et bien, en fait, non – ils n'ont pas besoin d'un boulot et d'un revenu. Ce dont ils ont besoin c'est de la nourriture, des vêtements et un toit. Ce dont ils ont besoin c'est d'accéder à leur terre. En accédant à leur terre, ils n'ont ni besoin de boulot, ni de revenus. Ce n'est pas de la théorie radicale d'intellectuel privilégié. C'est ce qu'ont toujours dit les peuples indigènes depuis que la culture dominante a commencé à les déposséder.

Il y a des années j'ai demandé à un membre des Tupacaramaristas ce qu'ils voulaient pour le peuple du Pérou. Il m'a dit : « Nous voulons pouvoir faire pousser et distribuer notre propre nourriture. Nous savons déjà comment nous y prendre. Nous avons simplement besoin qu'on nous permette de le faire. » Il n' a pas mentionné les boulots écolos.

Ce que les gens des colonies veulent, ce n'est pas avoir un boulot servant l'élite globale. Ce qu'ils veulent c'est qu'on les laisse tranquilles, et ce qu'ils veulent de ceux d'entre nous qui se proclament révolutionnaires, c'est qu'on force les empires à se retirer de leur territoire. Nous n'avons pas besoin de perpétrer le fardeau de l'Homme Blanc en utilisant notre propre privilège pour rehausser plus ou moins le train de vie des frères et sœurs qui auront la chance de vivre à peu près comme nous. Voici le nouveau fardeau réel, moralement et écologiquement responsable d'être un homme blanc : réparer les dommages causés par la culture dominante et détruire l'habilité des riches à voler les pauvres en premier lieu.




 Derrick Jensen     "Le changement ne se monnaye pas."

 Can’t Buy Me Change traduit en français par Les Lucindas


Ndlt: cet article a été écrit en réponse à celui de Kevin Danaher (cofondateur de Greenfestivals), intitulé "Consommer moins, consommer mieux" dans le cadre d'un débat sur la pertinence et le champ d'action réel de la consommation dites éthique et durable.