Lentilles de scission


























Quand j'étais enfant, je m'allongeais parfois et je regardais le plafond. En déformant ma vision, des formes apparaissaient. Je voyais des petites boîtes, des démons, des livres, des couteaux, des fleurs, des visages. Je fabriquais des énigmes que je tentais de résoudre avec les indices que je recueillais sur le plafond. Il est possible de trouver des motifs là où il n'en existe aucun.
Quand Descartes disait : « Je suppose, alors que toutes les choses que je voyais étaient fausses », il avait capté quelque chose. Chaque jour nous sommes bombardés par tant d'informations – alors que je suis en train d'écrire, il y a là le bruit du chauffage d'appoint, le noir&blanc de l'écran d'ordinateur, le plastique qui entoure l'écran, des photos de la terre derrière,  et au-dessus d'elles deux coupures de presse (« La provocation d'activistes défendant la guérilla », « Une maman ours charge un train »), le caquètement des poules et les jacassements des oies, le mouvement rapide d'une araignée au plafond, le poids de mes vêtements, l'odeur de poussière sur le dos d'un chat qui vient d'entrer : tout cela et des milliers d'autres dans ce seul moment. Il n'est jamais possible de tenir pour « vraie » quelle qu'interprétation que ce soit, cette ligne de division entre nos associations (i.e. nos projections) et la réalité. Qu'est-ce qui est réel ? Il est toujours possible de voir consciemment ou inconsciemment des choses dans n'importe quoi, si nous le voulons. Je peux regarder le plafond et y voir une image de la vierge Marie, ou je peux regarder le plafond et voir que celui qui l'a retouché, a fait du sacré bon boulot.
La perception est bien sûr intimement reliée à des idées préconçues. J'ai, et c'est vrai pour chacun d'entre nous, des œillères culturelles déterminant à quel degrés nous focalisons, ce qui sera un souvenir flou, ce qui me donne mal à la tête, et ce que je ne peux pas voir. J'ai eu une éducation chrétienne – cette mythologie est ancrée au plus profond de moi-même – et je connais l'histoire du Christ presque aussi bien que je connais la mienne. (…) Je sens comme un pincement à chaque fois que je dis « je ne suis pas un chrétien », une légère appréhension, comme si j'étais allé trop loin. Parfois je lève les yeux en me disant encore que mon blasphème attirera la foudre du ciel.
Blasphémer est bien plus compliqué que de dire des jurons à Dieu. C'est une tentative d'enlever les œillères culturelles, ou au moins d'aiguiser nos lentilles pour rendre notre vision plus large, plus claire. C'est dur d'enlever ces œillères, car sans elles c'est toute notre culture qui tombe en morceaux. Remets en question le christianisme: t'es un maudit païen. Remets en question le capitalisme: t'es un gaucho. Remets en question la démocratie: un pauvre ingrat. Remets en question la science: tu es carrément stupide. Ces attributs – blasphémateur, coco, ingrat, stupide – n'ont pas besoin d'être dit à voix haute. Leur invocation laisse en fait supposer une complète enculturation nldt sur le sujet. Une bonne enculturation rend les œillères indétectables. Les gens croient qu'ils perçoivent le monde tel qu'il est, sans la déformation des lentilles de la culture : Dieu (avec un grand D) est vraiment assis sur un trône au paradis, lequel est situé parmi les étoiles formant la ceinture d'Orion (et donc, m'a-t-on dit, vous pouvez juste en voir la brillance en regardant attentivement); un certain nombre d'humains, tous agissant égoïstement, apporteront la paix, la justice et l'abondance à tous; les États-Unis sont la meilleure démocratie du monde; les humains sont l'apex de la création.
Il y a deux ans, des prospecteurs miniers au Venezuela ont tiré sur environ 70 indiens Yanomami nldt2 qui s'opposaient au vol de leur terre. Tous les articles que j'ai lu sur ces meurtres ont mentionné que les indiens ne pouvaient donner qu'un nombre approximatif des gens tués car ils ne pouvaient compter au-delà de deux. On a supposé que si les Indiens ne pouvaient compter au delà de deux, c'est qu'ils étaient incroyablement stupides – peut-être même des sous-humains. Cette supposition a probablement joué sur la sentence des tueurs finalement arrêtés: 6 mois de prison. Mais – et j'insiste sur cette histoire pour montrer à quel point ces présuppositions culturelles sont profondément ancrées et parfaitement limpides – la vérité est que même quelque chose d'aussi simple que 1+1=2 porte en soi des présupposés puissants et cachés. Je soulève l'index de ma main gauche, puis celui de ma main droite. Je les place côte à côte. Est-ce que je soulève deux index? Non. Le premier a une cicatrice d'une petite verrue entre la deuxième et la troisième phalanges. La seconde a une petite tâche à sa base. Les index sont différents ? L'arithmétique présuppose que les unités comptées – les chiffres – sont identiques. Si vous zappez ça parce que c'est trop tiré par les cheveux, alors considérez que Treblinka et autres camps nazis avaient des quotas à assurer – donc beaucoup de gens à tuer chaque jour, à chaque roulement. Les gardes faisaient des concours, les prisonniers gagnants vivaient, et un nombre préétabli de perdants mouraient. Mais c'est juste des chiffres, d'accord ? Pas si vous perdiez. Il est plus facile de tuer un chiffre qu'un individu, que nous parlions de tonnes de poissons, de containers remplis de troncs d'arbres, ou de wagons d'untermenschen.
Je ne dis pas tout ça parce que j'ai quelque chose contre le fait de compter ; c'est simplement pour insister sur le fait que même les plus simples de nos actions – 1,2,3 – sont remplies de présupposés culturels. Je ne dis pas non plus – et voici un point ou Descartes et notre entière culture ont tout faux – qu'il n'y a pas de réalité physique, ou que cette réalité physique est en quelque sorte moins importante que nos présupposés. Le fait que les points de vue de Descartes – comme les vôtres, comme les miens – sont brouillées par les projections et les illusions ne veut pas dire que rien n'existe, ou que, comme Descartes l'a dit, «rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente. » Cela veut simplement dire que nous ne voyons pas les choses clairement.
La vérité est que le monde physique ne peut pas être séparé du monde non physique. Bien qu'il soit certainement vrai que les œillères culturelles portées par les gardiens des camps de la mort leur montraient les Juifs, les Tsiganes, les Russes, les homosexuels, les communistes, les intellectuels et autres comme pouvant être tués, il est également vrai que peu importe la force de nos impératifs sociaux, la réalité physique ne peut être déniée. La perception est liée aux préconceptions. La conception est liée à la perception. C'est une des raisons de l'alcoolisme très répandu parmi les membres des einsatzgruppen – les unités de meurtres nazies – et une raison de l'état d'ivresse généralisé des gardes de beaucoup de camps de la mort, avant qu'ils ne fassent leur sélection. Même les lentilles des nazis ne déformaient pas assez pour éradiquer la vérité.
Aucun anesthésiant était nécessaire pour les gens qui donnaient les ordres d'exécution, ils se leurraient avec le langage de la bureaucratie technocratique qui les distanciait des meurtres. Ainsi les « meurtres en masse » deviennent « la solution finale », « la domination du monde » devient « la défense du monde libre », le ministère de la guerre devient le ministère de la défense, et « l'écocide » devient « le développement des ressources naturelles ». On n'a pas besoin de s'enivrer pour faire ça. Une bonne grosse idéologie et de fortes doses de rationalisation suffisent. Mais il faut un peu plus qu'une simple réticence pour s'écarter du flot de la société, pour penser et agir, et expérimenter pour soi-même – et prendre ses propres décisions.
Laissez-moi en parler différemment. Si Descartes avait été dans un navire ployant sous une grosse tempête, avec le contenu de son estomac remontant dans sa gorge à chaque vague, sa fameuse maxime n'aurait pas été la même. Par là même, s'il avait partagé sa chambre non pas avec un poêle à bois, mais un être cher, il n'aurait peut-être pas cru à ce moment que seulement les pensées vérifient son existence, ni que « les corps, les figures, l’extension, le mouvement et le lieu (n'étaient) que des fictions. »
Le fait est que le monde physique existe vraiment, et c'est à nous d'en détecter le fonctionnement. Et c'est notre boulot de déterminer si les fonctionnements que nous percevons sont vraiment là, ou s'ils sont le résultat de quelques combinaisons de projections et de hasards. C'est aussi à nous de déterminer pour nous-mêmes si les fonctionnements tenus par notre culture conviennent à notre expérience du monde.






A Language Older Than Words, "Les oeillères culturelles", pp.39-42.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)




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nldt      http://fr.wikipedia.org/wiki/Enculturation 
nldt2    Dans le texte original l'auteur parle des indiens "Yanomanes", 
             nous pensons qu''il s'agit des Yanomami mais cela reste à confirmer.






Psychopathologie





























L'isolement a d'étranges conséquences sur l'esprit d'une personne. C'est vrai pour toute créature sociale, humaine ou autre. Des singes enlevés à leur mère dès leur naissance placés seuls dans une chambre en acier inoxydable et privés de tout contact social avec d'autres animaux (…), développent des maladies mentales irréversibles. Comme l'un des experts de cette recherche, Harry Harlow, a dit : « une isolation sociale suffisamment sévère et prolongée réduit ces animaux à un niveau socio-émotionnel dont la première réponse sociale est la peur. »
Harlow et d'autres scientifiques, Stephen Suomi, se sont demandés s'ils pouvaient induire une psychopathologie chez des primates en retirant des bébés singes de leur mère naturelle et en les plaçant dans des cages avec « des vêtements se substituant à la mère et qui pourraient devenir des monstres ». Ils ont créé un substitut de vêtement incarnant une « mère monstrueuse » qui « éjecterait de l'air compressé en quantité » et qui « décollerait presque la peau de l'animal ». Ils en ont créé une autre qui « secouerait le bébé si violemment que sa tête et ses dents s'entrechoqueraient », et finalement une « mère porc-épic » qui sur commande aurait « des pics jaillissant de son ventre ». Dans les premiers cas, les bébés se raidissaient en se cramponnant, parce que, comme les scientifiques le rapportent, « un bébé effrayé se cramponne à sa mère à tout prix.», et dans le dernier cas, le bébé singe se retirait, attendait que les pics rentrent, et revenait se cramponner à ce qu'il percevait comme étant sa mère.
Harlow et Suomi ont finalement découvert que les meilleures mères monstrueuses qu'ils pouvaient créer étaient simplement le produit de leurs précédentes expérimentations : les singes élevés dans l'isolement. Ces singes (…) étaient trop effrayés pour interagir normalement avec leurs semblables, et étaient incapables d'avoir des relations sexuelles. C'est sans problème que les scientifiques ont engrossé des femelles avec ce qu'ils appelaient un « viol-éprouvette ». Quand les bébés sont nés, les mères n'avaient aucune idée de ce qu'il fallait faire d'eux. Beaucoup ont ignoré leur enfant, pendant que d'autres, selon les propos d'Harlow et Suomi, « étaient brutale ou létale. Un de leur truc favori était de croquer le crâne de l'enfant avec leurs dents. Mais le comportement le plus pathologique était de plaquer violemment la tête de l'enfant à terre et de frotter le sol avec. »
Il y a deux semaines j'ai reçu un courrier de l'Executive Summary of the third National Incidence Study of Child Abuse and Neglect. Ce rapport très compréhensible estimait qu'en 1993, environ 614000 enfants américains avaient été physiquement abusés, 300000 sexuellement abusés, 532000 émotionnellement abusés, 507000 physiquement négligés, et 585000 émotionnellement abusés. 565000 de ces enfants ont été tués ou très sévèrement blessés.
Quelle est la relation entre ces chiffres et notre isolement du monde naturel - l'isolement du rapport à autrui, de l'altérité, cet enchâssement social par lequel nous avons évolué- induit par la culture ?





A Language older than Words, Œillères culturelles, pp.38-39.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)









Impardonnable

























Entendu sur:  http://untitled.pnca.edu/multimedia/show/1869/







"and... any book, any piece of art, I think, which doesn't begin with the understanding that the world, theworld, the real world, the real physical real physical world is being murdered and the attempt of doing something about that, is unforgivable."




"et... je pense que tout livre, toute œuvre d'art qui ne commence pas par cette prise de conscience que le monde, le vrai monde, le monde physique et réel est en train d'être massacré,  et par une tentative de faire quelque chose contre ça, est impardonnable."





Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas),
Conférence Edelman 2011, "Civilization and Resistance", au Northwest Pacific College of Art de Portland.
(Extrait pris quelques minutes après le début de sa prise de parole)











Entendu sur:  http://untitled.pnca.edu/multimedia/show/1869/
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psychopathie de la culture dominante

























Je viens d'employer le mot « psychopathe » pour désigner Charles Hurwitz et d'autres qui dirigent cette culture. Et j'emploie très bien ce mot.180  On définit comme psychopathe quelqu'un qui peut causer des dommages sans éprouver de remords: « de tels individus sont impulsifs, insensibles aux besoins des autres, et incapables d'anticiper les conséquences de leur comportement, de poursuivre des objectifs sur le long terme, ou de supporter la frustration. L'individu psychopathe est caractérisé par l'absence de sentiments de culpabilité et d'anxiété qui accompagnent normalement un acte antisocial. »181  Le Dr Robert Hare, qui a étudié longuement les psychopathes, dit clairement que « parmi les agissements psychopathes les plus dévastateurs se trouvent le mépris glacial pour les droits des autres et une propension aux comportements prédateurs et violents. Sans éprouver aucun remord, les psychopathes charment et exploitent les autres pour leur propre bénéfice. Ils n'ont pas d'empathie, ni le sens de la responsabilité, et ils manipulent, mentent et embobinent les autres sans considération aucune pour les sentiments des autres. »182  Hare déclare également « Trop de gens continuent de croire que les psychopathes sont essentiellement des assassins ou des détenus. Le public commun n'a pas été éduqué à dépasser les stéréotypes sociaux pour comprendre que les psychopathes peuvent être des PDG, des politiciens, des entrepreneurs et autres individus à succès qui ne verront probablement pas l'intérieur d'une cellule. »
Vous pouvez piocher dans ces définitions. Les deux marchent pour Hurwitz, pour les entreprises, et ceux qui les font tourner, et pour la culture en général.
(…)
La psychopathologie en action.
Des scientifiques ont finalement réalisé que les oiseaux sont dotés d'intelligence. Selon un article du New york Times : « Aujourd'hui, dans le journal Nature Neuroscience Rewiews, un groupe international d'experts aviaires émettent une prise de position qui pourrait ressembler à un manifeste. Ils disent que presque tout ce qui a été écrit dans les livres d'anatomie sur le cerveau des oiseaux est faux. Le cerveau des oiseaux est complexe, flexible et inventif comme tous les cerveaux des mammifères, disent-ils, et il est temps d'adopter une nomenclature plus exacte, qui reflète une nouvelle compréhension anatomique des cerveaux aviaires et mammifères. »
Jusque là ça va. Bien sûr qu'on n'a pas besoin des scientifiques pour penser que les oiseaux sont intelligents : ils le sont tout à fait, si on y paie attention.
Cette prise de conscience que les oiseaux sont intelligents fait partie d'une révolution, selon le Dr Peter Marler. Encore une fois, jusque là ça va. Mais cette révolution n'est pas la même que la mienne. Voici la sienne : « Je pense que les oiseaux vont remplacer le rat blanc de laboratoire comme cobaye favori pour étudier les fonctions anatomiques. »
Soyons clairs : après toutes ces années, les scientifiques réalisent ce qu'ils auraient dû savoir depuis longtemps, que les oiseaux sont des créatures complexes, intelligentes, qui peuvent ressentir, et que leur première pensée est de les torturer.
Voilà l'essence de la psychopathologie. C'est l'essence de la civilisation.

Précédemment, j'ai parlé des caractéristiques des abuseurs, et démontré qu'on pouvait les appliquer à la culture dans son ensemble, et j'aimerais faire la même chose, beaucoup moins longuement, avec les caractéristiques des psychopathes. Les caractéristiques suivants viennent de la ICD-10 Classification of Mental and Behavioural Behaviors Disorders, Organisation Mondiale de la Santé, Genève, 1992, Section F60 sur les Désordres Antisociaux:
A : reste de marbre face aux sentiments des autres.
B : présente une attitude irresponsable et méprisante pour les normes sociales, les règles et les obligations.
C : est incapable de maintenir des relations sur le long terme, qu'il n'a pourtant aucun mal à établir.
D : ne tolère pas la frustration, et devient agressif très vite, voire violent.
E : est incapable de ressentir la culpabilité et de tirer partie de son expérience, en particulier celle de la punition.
F : est nettement prédisposé à accuser les autres, en argumentant rationnellement sur leur comportement en conflit avec la société.

Je suis sûr que vous pouvez voir comment appliquer ceci à la culture dans sa globalité, et à ceux qui la font tourner. Parcourons vite fait cette classification.

Rester de marbre face aux ressentis des autres. (…) Est-ce que les civilisés se sont déjà souciés des sentiments des indigènes dont ils ont volé les terres ? Et le demi millions d'enfants irakiens morts, parce que « c'est le prix à payer », selon Madame Albright ?
Combien de fois avons-nous entendu que toute émotion devait être bannie des études scientifiques? Combien de fois nous a-t-on dit que les émotions ne devaient jamais interférer avec les décisions mettant en jeu de l'argent ?
(…) Les poulets en batterie ressentent-ils quelque chose ? Et les porcs ? Et les singes de laboratoire ? Et les arbres ? Et les rivières ? Et les pierres ? Cette culture reste non seulement de marbre face aux ressentis des autres, mais en plus elle les dénie.

Ensuite, une attitude irresponsable et méprisante pour les normes sociales, les règles et les obligations. Manifestement les civilisés sont irresponsables : je ne pense pas qu'il y ait de plus irresponsable que de tuer la planète. Quant à l'objet de cette irresponsabilité dans cette définition, puisque c'est la société entière qui souffre de ce désordre, ses règles, ses normes et ses obligations ne peuvent pas être les repères par lesquels nous jugeons de ce que doivent être des normes, des règles et des obligations. Cela reviendrait à se demander si Ted Bundy a agi en accord avec ses normes, ses règles et ses obligations à lui, quand il a violé et tué des femmes. Et quels sont les normes sociales, les règles et les obligations de cette culture ? Normes : le viol des femmes, l'abus des enfants, la destruction des terres. Règles : les lois sont faites par ceux qui ont du pouvoir, pour eux et dans le but de les y maintenir. Obligations : d'amasser le plus de pouvoir possible, de ne jamais dévier du prémisse quatre de ce livre : toujours – toujours – protéger les abuseurs et les structures sociales abusives.

Parlons des normes, règles et obligations à plus large échelle, celle de vivre de façon soutenable sur cette planète, en accord avec le principe fondamentale de la relation proie-prédateur 191, de donner autant sinon plus à la terre qui te nourrit, de vivre au sein d'une communauté humaine et non humaine dans la coopération. J'ai lu bien des constats de la part des indigènes sur le fait que les civilisés ne respectent même pas les règles du vivant. Rappelez-vous des propos de Sauk Makataimeshiekiakiak (Black Hawk)192 « Un Indien qui est aussi mauvais qu'un homme blanc ne pourrait pas vivre dans nos nations ; il serait mis à mort, et donné en pâture aux loups. Les hommes blancs sont de mauvais pédagogues ; ils distribuent des livres faux, et marchandent faussement ; ils sourient aux pauvres indiens pour les trahir ; ils leur serrent la main pour avoir leur confiance, pour les rendre ivres, pour les tromper et ruiner nos femmes. Nous leur avons dit de nous laisser tranquilles, et de rester loin de nous ; mais ils nous ont suivis, nous ont harcelés, jusqu'à nous étouffer, comme le serpent. Ils nous ont empoisonnés en nous touchant. Nous n'étions plus en sécurité. Nous étions en danger. Nous sommes devenus comme eux, hypocrites et menteurs, adultérins, des zombis, des causeurs, mais pas des travailleurs. »193

Ensuite, les psychopathes sont dans l'incapacité de maintenir des relations dans le long terme, alors qu'ils n'ont pas de difficulté à les établir. Depuis combien de temps cette culture est sur ce continent ? Je vis sur la terre des Tolowa, et les Tolowa vivaient là depuis au moins 12000 ans (si vous croyez les scientifiques, ou depuis le commencement, si vous en référez aux mythes Tolowa). Ils avaient une relation durable avec leur environnement humain et non humain. Nous non. C'est dur de maintenir des relations durables avec ceux que vous exploitez.

Les psychopathes ne supportent guère la frustration et montent vite en agressivité, et en violence. Combien de fois les États unis ont-ils envahi d'autres pays ? Combien d'indigènes ont-ils été massacrés par les civilisés ? Quelles genres d'excuses a-t-on invoquées à la légère pour ça ?

La caractéristique suivante est l'incapacité à ressentir de la culpabilité, et de tirer profit du vécu, surtout de la punition. Charles Hutwitz se sent-il coupable des déforestations des forêts anciennes de séquoias? Après avoir déforesté le moyen orient, le bassin méditerranéen, l'Europe de l'ouest, la Grande Bretagne, l'Irlande, la plupart des Amériques, l'Afrique, l'Océanie et l'Asie, dont les dommages collatéraux ne font que de s’aggraver, pouvons-nous dire honnêtement que nous tirons des leçons du passé ? Combien ont tiré profit des dommages causés par des technologies en introduisant d'autres technologies qui n'ont fait qu'empirer la destruction ? Avons-nous appris du changement climatique induit par les énergies fossiles ? Cela nous a-t-il stoppé dans l'ingénierie génétique ? Et la nanotechnologie ? Et la bombe atomique ? Les pesticides ? Les barrages ? Bien sûr que non.

Finalement, il y a cette propension très nette à blâmer les autres ou à rationaliser le comportement qui met le psychopathe en conflit avec la société. Quelle responsabilité Hurtwitz a endossé pour sa violence ? Et G.W. Bush ? Et le violeur ? Bush justifie la déforestation par les risques d'incendie. Clinton et les entreprises accusent les coléoptères. C'est la même chose pour les histoires des psychopathes. Et ça me rend malade.


J'ai longtemps comparé le fait de vivre sur une planète limité avec cette culture dominante au fait de vivre enfermé dans une pièce avec un psychopathe.194 Il n'y a pas d'échappatoire, et bien que le psychopathe choisira d'autres cibles d'abord, ce sera finalement notre tour. Finalement nous devrons nous battre. Il n'y a pas d'alternative. Et le plus tôt nous riposterons – le plus tôt nous tuerons ce psychopathe – le plus de vie pourra être maintenue.



Endgame, Psychopathologie, pp. 663-671.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)



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180   Bien que dans l'industrie de la psychologie et de la psychiatrie, le terme « sociopathe » soit plus utilisé que « psychopathe » pour désigner à peu près la même chose, j'ai choisi « psychopathe » car il est plus présent dans le langage courant.
181  
New Columbia Encyclopedia, 4ème édition.
182   Ramsland, Katherine, « Dr Robert Hare : expert en psychopathie », chap.5, « Définition du Psychopathe », Bibliothèque CourtTV de criminologie : mentalités et méthodes criminelles. Http://www.crinelibrary.com/criminal_mind/psychologie/robert_hare/5.html?sect=19 (accès le 6/08/2006).
191   Si tu consommes la chair des autres, tu est responsable de la survie de leur communauté.
192   Ce nom a bien sûr été volé par l'armée américaine pour désigné un hélicoptère utilisé pour tuer ceux qui se révoltent contre ceux qui sont au pouvoir. Ai-je déjà dit que je détestais cette culture ?
193   Blaisdell, Bob, ed.
Great speeches by Natives Americans, Mineola, NY : Dover, 2000, pp.84-85.
194   J'ai emprunté cette comparaison à Ward Churchill.