Sabotage
Si nous voulons parler de faire tomber la civilisation, nous avons besoin de parler de point d'appui, de pivot. 367
Si vous vous souvenez, Archimède a dit quelque chose sur l'effet « donnez-moi un levier assez long et et un endroit stable et je peux faire bouger le monde. » Et bien, il a été concis ; en insistant sur la longueur du levier et sur la stabilité de l'endroit, il a mis de côté l'autre composant crucial du levier : le pivot. Archimède pouvait avoir la planche la plus longue et la plus solide de tout l'univers, et l'endroit le plus stable sur lequel s'appuyer, il n'aurait pas pu tirer profit de sa force sans ce point de pivot.
L'objectif d'un levier est de transmettre ou de modifier (souvent d'amplifier) la puissance du mouvement. Je peux plier du métal avec un pied-de-biche, je ne pourrais pas le faire avec la seule force de mes muscles. Je peux casser des noix avec un casse-noix, et porter des poids très lourds avec une brouette.
Qu'est-ce que cela a à voir avec le fait de faire tomber la civilisation ?
Tout.
Tant que la culture dominante est encore dominante – par là je veux dire tant que sa mentalité d'exploitation domine sur ce qui reste du cœur et de l'âme de ceux qui font marcher cette culture – il y aura toujours un nombre disproportionné de gens qui voudront tuer pour la perpétrer (pour gagner ou maintenir le pouvoir, ou la promesse d'un pouvoir, associé avec le fait d'exploiter 368) comparé au nombre de ceux qui veulent protéger la vie. Encore et toujours cette phrase de Jefferson revient : « Dans la guerre, ils auront à tuer certains d'entre nous ; nous aurons à les détruire tous. » Et ceux qui veulent, qui sont prêts, et qui ont la plupart du temps soif de détruire ceux qui menacent l'hégémonie de ceux au pouvoir incluent souvent les armes engagées: ceux au pouvoir dans le monde entier possèdent environ 20 millions de soldats et 5 millions de policiers à leurs ordres. Aux États Unis, ces chiffres sont d'environ 1.4 million de soldats et 1.4 millions de policiers (1/3 sont des gardiens de prison), les fonctions premières sont d'employer la violence ou la menace pour servir ceux au pouvoir. Pire encore, nous nous sommes tous autorisés à devenir convaincus de la vertu du Prémisse Quatre de ce livre : que la violence va dans une seule direction, que c'est correct et juste pour les serviteurs du pouvoir de tuer dans ce cadre ( et bien sûr c'est typique des dirigeants de déclarer inévitablement que ces meurtres inévitables sont regrettables), et que c'est blasphématoire pour le reste d'entre nous de riposter. 369
Ceci est aussi vrai pour le puma qui riposte contre ceux qui souhaitent détruire son lieu de vie que pour les humains qui ripostent contre ceux qui souhaitent détruire leur lieu de vie.
Tout cela n'est qu'un détour pour dire que ceux au pouvoir ont le luxe d'employer ce pouvoir de façon inélégante. Ils peuvent, et le font souvent, nous accabler avec une force brutale. (« choquer et impressionner » sont les termes que l'on préfère couramment employer.) Ceux d'entre nous qui se battent pour la vie, par contre, ont besoin d'apprendre comment et où ils peuvent trouver les pivots appropriés pour amplifier nos efforts.
(…)
Si nous voulons parler de pivot, nous avons aussi besoin de parler de goulets d'étranglement. Quiconque a déjà conduit sur une autoroute sait précisément ce qu'est un goulet d'étranglement. Vous roulez tranquille à 110 km/h sur une six voies. Vous arrivez au sommet d'une colline et vous pilez parce que la personne devant a freiné et que la personne devant elle a fait de même. Le trafic ralentit et on roule au pas. Les gens commencent à changer directement de voie, pour trouver celle qui leur fera gagner trois minutes pour sortir de ce merdier. A la fin les gens se rendent compte qu'il faut se mettre sur la voie centrale (vous vous en rendez compte 10 secondes après vous être mis sur la voie de gauche tandis que trois voitures se sont faufilées dans la voie centrale). Au bout d'un moment vous découvrez la raison de tout ça: une voiture s'est crashée dans la voie de gauche et une voiture de police s'est posée sur la voie de droite. Un peu plus tard vous accélérez jusqu'à rouler 4 km/h au-dessus de la vitesse limite, mais avec ces 40 minutes d'embouteillage, vous avez fait l'expérience tant appréciée des automobilistes du goulet d'étranglement. Un exemple de plus. Prenez un tuyau (ou un oléoduc). Tordez-le (ou coupez une station de pompage) dans un endroit, l'eau, ou le pétrole ne coulera plus. Goulet d'étranglement !
Maintenant, quelles sont les applications à une échelle plus large ?
Albert Speech, le ministre de l'Armement pour le IIIème Reich, a commenté plus tard que les bombardements alliés auraient pu être plus efficaces s'ils avaient ciblé plus de goulets d'étranglement. Un petit exemple de cela, quand les Alliés ont bombardé des usines de tracteurs, les Allemands n'ont pas été capables de produire des moteurs pour les chars et les avions jusqu'à ce que les usines soient reconstruites, mais quand les Alliés ont bombardé les usines de roulements à billes, cela a entravé leurs reconstructions d'usines. On a besoin des roulements à billes pour construire des usines de production. Les roulements à billes étaient le goulet d'étranglement pour ce processus.
Voici un exemple où les Alliés n'ont pas frappé de goulet d'étranglement : le bombardement de Hambourg, qui a tué des dizaines de milliers de gens et a détruit une grande partie de la ville, ce qui a coûté moins de mois de production. 377 Comme ils n'ont pas ciblé de goulet d'étranglement, les bombardements alliés n'ont réduit la production allemande que de 9% en 1943, et en construisant de nouvelles usines, les Allemands ont surexploité les usines qui n'avaient pas été touchées et ont dévié les productions destinées à la consommation des citoyens à des fins militaires, de la sorte, ils ont pu atteindre leurs objectifs de production. 378
Mais en fait les roulements à billes sont des cibles bien peu importantes si l'on considère les réseaux de transports, par exemple, qui sont des goulets d'étranglement bien plus pertinents. A la fin les Alliés ont pu détruire environ les 2/3 du réseau ferroviaire allemand. 379 Une analyse américaine a montré plus tard que les difficultés que cela avait causées pour les Allemands à transporter des matières premières et de biens manufacturés ont fait que les attaques des voies ferrées ont été « la cause la plus importante de l’effondrement final de l'économie allemande. » 380
Nous savons tous (et Hitler le savait aussi) que le pétrole est un autre goulet d'étranglement. 381 Vous pouvez posséder les chars les plus puissants du monde, sans carburant, ce ne sont que des gros tas d'acier. Sans pétrole vous n'avez pas d'armée moderne. Purée, sans pétrole, vous n'avez pas de civilisation moderne. Gardez ça en tête. (…)
À présent qu'il est clair pour nous qu'il existe beaucoup de goulets d'étranglement, et qu'avec un peu d'imagination on peut les trouver, en voici un autre de la 2ème Guerre Mondiale: les diamants industriels. Les meulages et les forages industriels sont quasi impossibles sans les diamants. Les Nazis, qui en possédaient un stock pour huit mois, et DeBeers, qui en contrôlait la distribution mondiale, le savaient. DeBeers aurait pu agir pour les stopper – et ainsi effectivement stopper la production de guerre, ce qui auraient signifié stopper la guerre – mais il n'en a rien fait.
Une nouvelle question arrive : quels sont les goulets d'étranglement de la civilisation ?
Quels en sont les facteurs limitatifs ? Comme les réseaux de transport, le pétrole et les diamants industriels pour les Nazis, quels sont les objets et les processus, qui si ils sont proscrits, pourraient faire stopper la civilisation ?
De même, où pouvons-nous trouver des goulets d'étranglement, les point pivots, pour amplifier nos efforts ? Où devons-nous mettre les leviers, qu'utiliserons-nous comme goulets, comment et quand et jusqu'à quel point pouvons-nous pousser cette culture de mort à tomber ?
Est-ce que ces goulets sont psychologiques ? J'entends tout le temps qu'il ne serait pas bon de faire sauter les barrages, par exemple, parce que ça laisserait intacte la mentalité qui les a construits en premier lieu. Nous avons besoin de changer les cœurs et les esprits, on m'a dit, et quand ils seront autres tout rentrera dans l'ordre. La civilisation disparaitra car les gens ne seront plus assez insensés pour en vouloir.
Mais peut-être que cette question est trop vague. Quels cœurs et quels âmes cherchons-nous à atteindre ? (…)
Les leviers sont-ils spirituels? (...) Où plaçons-nous les leviers pour aider les gens à se souvenir qu'ils sont des êtres humains habitant des terres, qu'ils sont animal ?
Ces leviers sont-ils personnels, de sorte que, enlever telle ou telle personne (comme Hitler), causerait un changement tangible ? (…)
Dans le cas où ce ne serait tel ou tel PDG, mais plutôt la position de PDG – où les structures sociales feraient que la plupart des gens qui embrasserait cette position de PDG partagerait cette même façon de voir mortifère qui fait commettre tant d'atrocités – où placer alors les leviers et les goulets?(...) Où sont les leviers pour stopper ce genre de personnes, d'institutions ? Où sont les goulets d'étranglement ?
(…)
Ou peut-être, et c'était également vrai pour les Nazis, certains leviers sont liés aux infrastructures. On cite souvent John Muir : « Dieu a pris soin de ces arbres, les a sauvés de la sècheresse, de la maladie, des avalanches, et de milliers de tempêtes et d'inondations. Mais il ne peut pas les sauver des imbéciles. » (…) Il faut un bon nombre d'imbéciles pour abattre un arbre , et si nous coupons la chaine d'infrastructures à n'importe quel point, ils ne seront plus capables de le faire.
La même chose est vraie, bien sûr, pour le reste des activités destructrices de cette culture, de la vivisection à l'élevage intensif, à la pêche intensive, au bétonnage intensif, à l'irradiation de la planète: tout ce qui participe aux activités destructrices de cette économie requiert une énorme quantité d'énergie et un support économique, structurel, militaire et policier global pour accomplir ses desseins. Si un de ses supports tombe – et je veux souligner, si n'importe lequel de ces supports tombe – les activités destructrices seront enrayées. Où plaçons-nous nos leviers ?
Ou peut-être que ces leviers sont tout ça à la fois. Peut-être que de changer le cœur des gens a un sens. Peut-être en est-il de même pour les autres, et peut-être devrions-nous les poursuivre tous, selon nos dons, nos productions et nos opportunités.
Le bilan en ce qui concerne les leviers et les goulets d'étranglement: que nous faudra-t-il entreprendre pour stopper cette culture de mort avant qu'elle ne tue la planète ?
Endgame, "Leviers", pp.389-394.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
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367 Fulcrum, fulcra, pour les latinistes en herbe.
368 La manière la plus commune est de vouloir amasser de l'argent, mais il en existe plein d'autres.
369 Ou même juste de parler de riposter.
377 Hasting, Max, Bomber Command, Touchstone, NYC, 1979, p.227.
378 Ibid.
379 Keegan, John, The Second World War, Viking Penguin,NYC, 1990, p.430.
380 The Effects of Strategic Bombing on the German War Economy.
The United States Strategic Bombing Survey, Overall Economic Effects Division, 31 octobre 1945, p.13.
381 Comme l'étaient les raffineries de carburant pour l'aviation : pas d'avions, pas de défenses aéroportées.
Cf. Dowling, Nick, http://www.historic-battles.com/Articles/can_the_allies_strategic_bombing.htm
(accès le 5/03/2204).
La joue gauche ou le poing ?
Une grosse dispute a éclaté récemment au sein du groupe de discussion Derrick Jensen, entre ceux qui pensent qu'on doit faire tomber la civilisation maintenant par tous les moyens nécessaires – et ils veulent vraiment dire par tous les moyens nécessaires – et ceux qui « ne cèderont pas », pour reprendre leurs mots, sur le fait qu'il ne faut pas que du sang humain coule, et spécialement, pour reprendre là encore leurs mots, du sang « innocent ». Les membres de ce camp affirment – encore et encore – que si seulement nous ressentions suffisamment de compassion pour ceux qui sont en train de tuer la planète, ils seraient éblouis par le reflet de notre amour lumineux et généreux, et en viendraient à comprendre leurs erreurs et à cesser cette destruction stupide. (…)
Je vais vous parler de la partie de cette discussion que j'ai trouvé la plus intéressante: j'ai imaginé les milliers de discussions quelque peu similaires – certaines même plus animées que celle-ci – tenues dans des milliers de feux de camps et dans des milliers de maisons par les membres de centaines ou de milliers de tribus indigènes alors qu'ils s'efforçaient (et s'efforcent) de trouver des stratégies et des tactiques qui sauveraient (et sauveront) leur vie et leur façon de vivre. Je les vois autour du feu dans des forêts en Europe, se préparant à affronter les phalanges grecques ou plus tard les légions romaines ou encore plus tard les prêtres et missionnaires ( et encore plus tard les marchands et les commerçants : ceux qui s'appelleraient aujourd'hui les hommes d'affaires et les spécialistes en ressources) qui portaient le même message: soumettez-vous ou mourrez. Je les vois dans les forêts et les plaines de Chine en train de choisir s'ils doivent se battre contre une civilisation invasive – il y en a-t-il d'une autre sorte? – ou se retrouver dépossédés, étant donné ce même choix, être assimilés ou mourir. Ou peut-être ont-ils fui, encore et encore, à chaque fois chassés par cette soif insatiable de la civilisation pour les terres, pour le contrôle, pour l'expansion, à chaque fois chassés vers les terres des autres, des indigènes. Ou bien leur choix a-t-il été de simplement disparaître (…).
Il est à noter que j'ai dit que les disputes au sein du groupe de discussion Derrick Jensen étaient en quelque sorte similaires à celles que j'imagine avoir été tenues par d'innombrables indigènes. Il y a plusieurs différences significatives.
La première bien sûr est que les conversations parmi les indigènes ont pris (et prennent) place au sein de communautés opérationnelles et non civilisées, c'est-à-dire de peuples libres, qui ne sont pas esclaves. Il y a tout un monde de différences entre des hommes et des femmes libres (…) en train de décider s'il faut se battre pour sauver leur liberté, s'il faut se battre pour ne pas être réduit en esclavage; et des esclaves en train de décider s'il faut se battre pour (re)trouver une liberté qu'ils n'ont jamais connue. Ces derniers ne seront pas amenés à se battre, parce que leur défaillance, leur expérience, l'état par lequel les autres ont été jugés, relèvent de la soumission. Ils le respirent depuis leur enfance, l'ont bu du sein de leur mère, l'ont consommé à table et appris de leur père. Gagner sa liberté est dans ce cas le fruit d'une longue et dure série d'actions conscientes et volontaires, beaucoup d'entre eux affronteront non seulement leurs propriétaires mais aussi probablement et de façon plus efficiente leur sujétion d'esclave, la myriade d'intériorisations des désirs et des besoins (et des psychoses) de leurs propriétaires, et de manière encore plus efficace tous les chemins qui les ont menés à accepter le statu quo, la défaillance, l'existence du système de l'esclavage qu'on leur présente comme étant tout sauf un système d'esclavage.
Et ceux qui sont encore moins à même de se battre en tant qu'esclaves sont ceux qui ne perçoivent même plus leur asservissement. C'est ceux qu'on appellerait aujourd'hui les gens normaux. (…)
Ce n'est pas trop de dire que la plupart d'entre nous ne peut pas appréhender ce que c'est de vivre libre.(…)
J'ai pu remonter une partie de ma généalogie jusqu’à plusieurs centaines d'années, et bien que je puisse compter parmi mes parents un secrétaire d'Etat américain (William Seward) et un membre de la famille royale danoise, je ne vois pas un seul homme ou une seule femme libre. La liberté est bien loin de couler dans mes veines, d'informer mes cellules et de communiquer avec chacun de mes pas et de mes souffles, et si je souhaite être libre je dois m'efforcer de virer chaque goutte de sang d'esclave que je trouve, filtrer et contrer tout ce que la culture m'a appris: comment me soumettre, comment ne pas faire de vagues, comment craindre l'autorité, comment avoir peur de percevoir ma soumission comme telle, comment avoir peur de mes sentiments, comment avoir peur de percevoir le meurtre de ceux que j'aime comme étant le meurtre de ceux que j'aime (ou peut-être devrais-je dire le meurtre de ceux que j'aimerais si on ne m'avait pas appris, aussi, à avoir peur d'aimer), comment avoir peur de stopper par tous les moyens nécessaires ceux qui sont en train de tuer ceux que j'aime, comment avoir peur et détester la liberté, comment chérir et compter sur des structures morales insanes incrustées dans mon crâne depuis que je suis né. (…)
Une autre façon de dire tout ça, est que la différence entre la conversation du groupe de discussion Derrick Jensen et celles qui ont eu lieu autour des feux de camps réside dans le fait que la plupart des participants autour des feux de camps n'étaient probablement pas insensés. On ne peut pas dire la même chose, et c'est triste, du reste d'entre nous. (…)
La bonne nouvelle est que par delà - et en dessous - ces plusieurs milliers d'années d'inculcation dans cette culture d'esclavage, nos corps portent dans leurs profondeurs les mémoires de cette liberté qui est notre droit imprescriptible à tous, que nous soyons animaux, plantes, roches, rivières ou n'importe quoi d'autre.
Une autre différence entre les conversations du groupe de discussion et celle menées par les indigènes est que les premières ont été menées dans un « espace internet », ce qui signifie dans aucun espace, au contraire extrait de tout espace, de nos corps, des uns des autres.
De plus, la plupart d'entre nous aujourd'hui n'a jamais connu la vie dans une communauté naturelle saine. Nous sommes tous nés dans un monde de fractures, un monde en train d'être assassiné, et nous ne connaissons tout simplement pas ce que ce sera d'être les bénéficiaires et les partenaires bienvenus d'une création en cours qu'est la vie quotidienne d'une forêt, d'une rivière, d'une montagne, d'un désert etc. (…)
Pour le dire autrement, nous avons depuis longtemps gâché notre équilibre mental, nous avons oublié depuis longtemps ce que ça fait d'être libre, la plupart d'entre nous n'a aucune idée de ce que c'est que de vivre dans le monde réel.(...)
Bien, nous savons tous à présent que les civilisés se sont profondément incrustés dans tous les coins et recoins. Nous avons déjà parlé du nombre de soldats et de policiers à disposition des dirigeants. Et nous ne pouvons omettre les technologies comme la vidéo surveillance, les banques d'ADN, les drones, les puces RFID, et tout ce qui va augmenter le contrôle de ceux qui sont au pouvoir. D'une certaine manière, nous aurons besoin d'un niveau bien plus élevé pour stopper la civilisation que de ce dont nous aurions eu besoin deux cents ans plus tôt.
C'est la mauvaise nouvelle.
La bonne nouvelle est que nous n'en aurons peut-être pas besoin. La civilisation, dans son rythme effréné vers la standardisation et le besoin absolu de détruire toute diversité, s'est rendue extrêmement vulnérable à certaines formes d'attaques. Tout système reposant sur la diversité a par définition très peu de goulets d'étranglement, et ces derniers ont un rôle bien moins crucial: la diversité crée des alternatives et entraine l'adaptabilité. Si pour certaines raisons les saumons n'arrivent pas à revenir, les Tolowa devront alors manger plus de wapitis, de crabes et de lamproies. Les systèmes standardisés, bien qu'ils soient en apparence plus efficaces, de par leur nature sont plus susceptibles d'avoir des goulets d'étranglement qui sont bien plus contraignants. Aujourd'hui, s'il n'y a plus de pétrole, les gens qui occupent le territoire des Tolowa mourront de faim: les saumons, les wapitis, les crabes et les lamproies ont disparu, et avec eux le savoir sur la manière de trouver de la nourriture par soi même.454 De plus, une économie globalement interdépendante sera, encore par définition, sujette à bien plus de goulets d'étranglement. Souvenez-vous du nombre d'imbéciles qu'il faut pour couper juste un gros arbre. Cassez un maillon de cette chaine d'imbéciles (chaine d'approvisionnement) et les chaines des tronçonneuses se tairont.
Pour tout ce florilège d'ingénierie de surveillance et de bombes anti-bunker, pour toute cette propagande continuellement émise dans nos maisons et dans nos cœurs, pour tout cet énorme complexe carcéral en cas où les systèmes de propagande échouent, tout le système entier est, comme nous allons l'explorer dans le volume II, bien plus vulnérable qu'à l'époque de Tecumseh, et que toutes les époques depuis son commencement. Dans son empressement à détruire et contrôler le monde, la civilisation nous a donné des leviers, et nous a montré des points d'appui très bien placés et très solides. Dans le cas où vous vous posez des questions, c'est bien sûr une très bonne chose.
Endgame, "Devrions-nous nous défendre?", pp.427-440.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
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454 Ce n'est pas merveilleux de vivre à un si « haut degré de développement social et culturel »?
L'Empathie et ses autres -2-
(…) Lundy Bancroft, ancienne co-directrice d'Emerge, le premier programme national de thérapie pour les hommes violents, écrit dans son livre Pourquoi fait-il ça? Dans l'Esprit des Hommes colériques et manipulateurs,
« D'une manière générale, un homme abusif œuvre comme un magicien. Ses tours consistent en grande partie à vous faire regarder dans la mauvaise direction, à distraire votre attention de façon à ce que vous ne remarquiez pas où se trouve son action réelle... Il vous amène dans un dédale tortueux, et fait de votre relation un labyrinthe de zigzag et de virages. Il veut que vous vous preniez la tête sur lui, comme s'il était une machine merveilleuse mais cassée dont vous devez trouver la panne pour y remédier et l'amener à bien fonctionner. Son désir, bien qu'il ne l'admette pas lui-même, est que vous vous cassiez la tête dans cette voie de façon à ce que vous ne remarquiez pas quels sont les modes et la logique de son comportement, que la conscience reste derrière la folie. »426
Comme j'ai essayé de le montrer dans A Language Older than Words et The Culture of Make Believe, presque tout dans la civilisation nous éloigne de la capacité à penser clairement et à ressentir.
Et si nous étions capables de le faire, nous ne permettrions pas à ceux au pouvoir de tuer le monde, de tuer nos voisins non humains, de tuer les humains que nous aimons, de nous tuer. Et une fois que nous avons été pliés à ce mode de pensée qui n'est pas la pensée, à ce mode de ressenti qui n'en est pas un, la culture n'a pas besoin de faire plus pour continuer à nous confondre. Nous continuerons à nous confondre nous-mêmes dans toute cette non pensée et tout ce non ressenti.
Nous le faisons volontiers, parce que si nous ne nous confondions pas, si nous nous permettions de penser d'une manière qui serait réellement de la pensée, et de ressentir d'une manière qui serait réellement du ressenti, nous comprendrions soudainement que nous pouvons stopper ces horreurs qui nous entourent, et nous comprendrions soudainement ce que nous avons besoin de faire dans le but de stopper ces horreurs – les problèmes ne relèvent pas d'un défi cognitif – et nous commencerions à le faire.
Endgame, "L'Empathie et ses autres", pp.423-424.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
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426 Bancroft, Lundy, Why Does He Do that? Inside the Minds of Angry and Controlling Men, Berkley Books, NYC, 2002, p.21.
L'empathie et ses autres
Lors d'un débat suivant une conférence que j'ai donnée récemment, une femme a dit qu'une partie du problème résidait dans le fait que la plupart des gens qu'elle connaissait et qui se souciaient du bien-être et de la santé des humains oppressés et des saumons et des arbres et des rivières et de la terre – la vie – s'en souciaient parce que, par définition, ils se souciaient des autres. Ils éprouvent de l'empathie. Ils ressentent ce qui les lient aux autres.411 Ceux qui ne se soucient pas de la santé et du bien-être des humains oppressés et des saumons et des arbres et des rivières et de la terre – la vie – ne s'en soucient parce que, également par définition, ils ne se soucient pas des autres. Ils n'éprouvent pas d'empathie. Ils ne ressentent pas ce qui les lient aux autres. C'est un problème, a-t-elle dit.
Elle a raison. C'est un gros problème. Ceux d'entre nous qui estiment la vie au-dessus des choses et du contrôle estiment la vie au-dessus des choses et du contrôle. Ceux qui estiment les choses et le contrôle au-dessus de la vie estiment les choses et le contrôle au-dessus de la vie. C'est sûr, il y a beaucoup d'environnementalistes qui sont des salauds, et je suis sûr que certains PDG sont des gens très sympa. Robert Jay Lifton a fait remarquer que beaucoup de gardes nazis des camps de concentration et même des officiers des plus hauts rangs des SS étaient de bons pères de famille, 413 et beaucoup de gens ont fait remarquer qu'il existe beaucoup de tortionnaires qui font ça « pour gagner leur vie » et qui lorsqu'ils rentrent à la maison sont loin d'être des personnes épouvantables. Lifton a nommé cette scission physique dédoublement, qu'il définit comme étant le résultat de la formation d'une structure mentale en désaccord moral avec celle d'origine.414 C'est un mécanisme de défense qui permet aux gens de continuer à perpétrer la violence, dit-il, qu'elle soit directe comme le meurtre des juifs, ou moins directe, comme l'élaboration ou la fabrication de bombes nucléaires ou d'entreprises. Je respecte énormément Lifton, et j'ai profondément été influencé par son travail fondamental, mais dans le cadre de cette culture extrêmement violente je ne suis pas sûr que ce dédoublement soit aussi éminent qu'on pourrait normalement le penser.
Moi j'y verrais plutôt la manifestation typique d'un comportement abusif. Les abuseurs, et c'est vrai pour la plupart d'entre nous vivant dans cette société abusive, sont très sensibles aux structures de pouvoir, ils savent sur qui ils peuvent projeter cette rage informe et vers qui ils doivent s'agenouiller. En d'autres mots, ils ont une relation très intime avec le prémisse Quatre de ce livre, et connaissent les circonstances précises pour lesquelles il est non seulement acceptable mais aussi totalement censé de leur part de perpétrer la violence sur ceux qui sont en dessous d'eux et lécher les bottes de ceux au dessus. Malheureusement, bien peu de gardes SS ont buté leurs officiers. Plus loin, Susan Griffin a beaucoup écrit sur ce qui constituait les structures d'une famille « normale » au sein de cette culture allemande spécifique, et les relations entre les abus familiaux et l'échelle plus globale des violences nazis. 415 Nous pourrions utiliser le même argument aujourd'hui: une famille normale au sein de cette culture est sacrément violente. Ce dédoublement n'est pas aussi dramatique qu'il semble l'avoir été.
Je situerais le problème non pas dans l'abrutissement qui est un état normalisé et nécessairement chronique au sein de cette culture, mais dans l'inculcation dans le monde rigide du Prémisse Quatre, où l'empathie des gens est engourdie par la violence routinière qu'ils subissent et déguisée par l'idéologie et ce que Lifton appelle « au nom de la vertu » – Lifton dit clairement que les gens peuvent commettre des massacres en masse s'ils le font « au nom de ... », donc qu'ils doivent considérer que ce qu'ils commettent ne sont pas des atrocités, mais qu'ils font bien, « au nom de la vertu» 416 – de sorte qu'ils puissent se sentir bien vis-à-vis d'eux mêmes, (ou plutôt qu'ils aient l'impression de se sentir bien vis-à-vis d'eux mêmes) alors qu'ils sont en train d'opprimer les autres afin de maintenir leur train de vie, de rentrer à la maison et de faire sauter leur bébé sur leurs genoux. C'est ainsi que bon nombre de nazis ont pu maintenir un semblant de vie quotidienne alors qu'ils ne tuaient pas des juifs mais purifiaient la race Aryenne. C'est ainsi que bon nombre d'Américains ont pu maintenir des façades de bonheur alors qu'ils ne tuaient pas des Indiens mais accomplissaient leur Destinée Manifeste. C'est comme ça que les civilisés peuvent prétendre être sain émotionnellement alors qu'ils ne commettent pas de génocide ni ne détruisent des terres, mais prennent ce qu'il est nécessaire pour développer leur « société humaine avancée ». C'est de cette façon que nous pouvons tous prétendre que nous sommes tous sensés et que personne ne tue la planète, mais que nous faisons plutôt fructifier les profits et développons des ressources naturelles.
Tout comme je me demande chaque jour si je ferais mieux d'écrire ou d'exploser un barrage, je me demande également si tous mes appels à sauver les saumons, les vieilles plantations et les oiseaux migrateurs ne sont pas juste d'autres revendications au nom de la vertu. Je veux dire, est-ce que ceux au centre de l'empire ne sont-ils pas tout le temps en train de dire qu'ils commettent des actes violents (de défense) seulement contre ceux qui veulent détruire leur417 façon de vivre? Et ne suis-je pas en train de dire que je considère la violence (défensive) nécessaire pour maintenir une façon de vivre que je veux? Il y en a un qui veut des biens de consommation, et un autre qui veut des saumons sauvages. Quelle est la différence? Peut-être que mon désir de libérer les rivières est juste un masque couvrant une pulsion de destruction (…). Je ne me sens pas avoir une pulsion générique de destruction, mais les PDG non plus. C'est une chose merveilleuse avec le déni: en général vous ne savez pas que vous êtes en plein dedans. Mais c'est une raison pour laquelle je m'efforce de poser si explicitement mes prémisses. Je ne veux pas me mentir à moi-même, et je ne veux pas vous mentir.
Chaque jour quand je me demande si mon travail est juste une revendication au nom de la vertu, je reviens toujours à la même réponse: l'eau pure. Nous avons besoin d'avoir accès à de l'eau pure. Nous avons besoin d'eau pure pour survivre. Nous avons besoin d'une terre vivante pour survivre. Nous n'avons pas besoin de biens de consommation pas chers. Nous n'avons pas besoin d'une « race aryenne purifiée ». Nous n'avons pas besoin d'accomplir une Destinée Manifeste pour surpeupler un continent ou le monde. Nous n'avons pas besoin d'un « stade avancé de société humaine » (même si c'était une définition correcte de la civilisation). Nous n'avons pas besoin de maximiser des profits ou de « développer des ressources naturelles ». Nous n'avons pas besoin de pétrole, d'ordinateurs, d'antennes de téléphones potables, de barrages, de voitures, de macadam, d'agriculture industrielle, d’éducation industrielle, de médecine industrielle, de production industrielle, d'industries. Nous n'avons pas besoin de civilisation. Nous – les êtres humains, les animaux humains vivant dans des communautés saines, qui fonctionnent bien – existions très bien sans la civilisation pendant l'écrasante majorité de notre existence. Par contre, nous avons besoin d'une terre vivante. Ce n'est pas une revendication au nom de la vertu. C'est simplement vrai.
Chaque jour je me souviens que je n'ai pas tort car j'en reviens toujours au fait que tous les cours d'eau dans les États-Unis sont maintenant contaminés par des substances cancérigènes. J'en reviens au fait que les saumons sauvages, qui ont survécu des dizaines de millions d'années, durant l'ère glaciaire, les éruptions volcaniques, les inondations du Missoula, (…) ne vont pas survivre à un siècle de cette culture. J'en reviens au fait qu'il y a maintenant des dioxines dans le lait maternel humain. J'en reviens aux faits que les tigres, les grands singes et les amphibiens sont en train d'être exterminés. Maintenant. Tout ça c'est réel. C'est le monde réel.
Chaque jour je comprends à nouveau la naïveté qui amènera quelqu'un à penser que comme les revendications au nom de la vertu sont parfois utilisées pour justifier la violence, alors toutes les justifications de la violence sont artificielles. Je tombe dans ce piège moi-même trop souvent. Trop de gens de cette culture font cela. Mais ce piège n'est que ça, un piège: les mamans souris ndlt me l'ont clairement fait comprendre, comme l'ont fait toutes les autres mères et ceux qui se soucient suffisamment de la santé et du bien-être de ceux qu'ils aiment pour se battre en leurs noms. Il y a des choses qui valent qu'on se batte pour elles, qu'on meure pour elles, qu'on tue pour elles.
Maintenant je comprends que d'adhérer à l'idéologie insensée de la civilisation a amené beaucoup de gens dans cette culture à croire que les autres que cette culture est en train de tuer, ne sont pas vraiment vivants: après tout, une rivière ne ressent rien, non? Ni les animaux dans les zoos ou dans des fermes d'élevage intensif, encore moins les plantes dans les cultures intensives, ou les pierres dans une carrière.
(…)
Parfois je pense que nous pensons trop. Parfois je pense que nous ne pensons pas assez clairement. La plupart du temps je pense que c’est un peu des deux. Notre pensée, qui ne pense pas tant que ça, nous rend fous, nous ligote dans une maille serrée. Ce n'est pas accidentel. C'est commun aux situations abusives.
(…)
Je ne pense pas que les mères non-humaines que j'ai mentionnées plus tôt se soient embarquées dans des débats philosophiques sur la pureté de leurs motivations. 427 Elles savaient jusque dans leurs tripes ce qu'il était nécessaire de faire. Comme nous pouvons le ressentir dans les nôtres.
(…)
Plusieurs milliers d'années d'inculcation et d'idéologie destinées à nous entraîner hors de notre corps et hors de notre âme à la fois, loin de tout sens réaliste de l'auto-défense, nous ont amenés à nous identifier non pas avec nos corps et nos terres, mais avec nos abuseurs, avec les gouvernements, avec la civilisation. Cette mauvaise identification marque notre insanité, elle est une des choses qui nous conduit encore plus loin dans l'insanité, dans la confusion, dans l'inaction.
Briser cette identification, et son action devient bien plus claire.
Elle a raison. C'est un gros problème. Ceux d'entre nous qui estiment la vie au-dessus des choses et du contrôle estiment la vie au-dessus des choses et du contrôle. Ceux qui estiment les choses et le contrôle au-dessus de la vie estiment les choses et le contrôle au-dessus de la vie. C'est sûr, il y a beaucoup d'environnementalistes qui sont des salauds, et je suis sûr que certains PDG sont des gens très sympa. Robert Jay Lifton a fait remarquer que beaucoup de gardes nazis des camps de concentration et même des officiers des plus hauts rangs des SS étaient de bons pères de famille, 413 et beaucoup de gens ont fait remarquer qu'il existe beaucoup de tortionnaires qui font ça « pour gagner leur vie » et qui lorsqu'ils rentrent à la maison sont loin d'être des personnes épouvantables. Lifton a nommé cette scission physique dédoublement, qu'il définit comme étant le résultat de la formation d'une structure mentale en désaccord moral avec celle d'origine.414 C'est un mécanisme de défense qui permet aux gens de continuer à perpétrer la violence, dit-il, qu'elle soit directe comme le meurtre des juifs, ou moins directe, comme l'élaboration ou la fabrication de bombes nucléaires ou d'entreprises. Je respecte énormément Lifton, et j'ai profondément été influencé par son travail fondamental, mais dans le cadre de cette culture extrêmement violente je ne suis pas sûr que ce dédoublement soit aussi éminent qu'on pourrait normalement le penser.
Moi j'y verrais plutôt la manifestation typique d'un comportement abusif. Les abuseurs, et c'est vrai pour la plupart d'entre nous vivant dans cette société abusive, sont très sensibles aux structures de pouvoir, ils savent sur qui ils peuvent projeter cette rage informe et vers qui ils doivent s'agenouiller. En d'autres mots, ils ont une relation très intime avec le prémisse Quatre de ce livre, et connaissent les circonstances précises pour lesquelles il est non seulement acceptable mais aussi totalement censé de leur part de perpétrer la violence sur ceux qui sont en dessous d'eux et lécher les bottes de ceux au dessus. Malheureusement, bien peu de gardes SS ont buté leurs officiers. Plus loin, Susan Griffin a beaucoup écrit sur ce qui constituait les structures d'une famille « normale » au sein de cette culture allemande spécifique, et les relations entre les abus familiaux et l'échelle plus globale des violences nazis. 415 Nous pourrions utiliser le même argument aujourd'hui: une famille normale au sein de cette culture est sacrément violente. Ce dédoublement n'est pas aussi dramatique qu'il semble l'avoir été.
Je situerais le problème non pas dans l'abrutissement qui est un état normalisé et nécessairement chronique au sein de cette culture, mais dans l'inculcation dans le monde rigide du Prémisse Quatre, où l'empathie des gens est engourdie par la violence routinière qu'ils subissent et déguisée par l'idéologie et ce que Lifton appelle « au nom de la vertu » – Lifton dit clairement que les gens peuvent commettre des massacres en masse s'ils le font « au nom de ... », donc qu'ils doivent considérer que ce qu'ils commettent ne sont pas des atrocités, mais qu'ils font bien, « au nom de la vertu» 416 – de sorte qu'ils puissent se sentir bien vis-à-vis d'eux mêmes, (ou plutôt qu'ils aient l'impression de se sentir bien vis-à-vis d'eux mêmes) alors qu'ils sont en train d'opprimer les autres afin de maintenir leur train de vie, de rentrer à la maison et de faire sauter leur bébé sur leurs genoux. C'est ainsi que bon nombre de nazis ont pu maintenir un semblant de vie quotidienne alors qu'ils ne tuaient pas des juifs mais purifiaient la race Aryenne. C'est ainsi que bon nombre d'Américains ont pu maintenir des façades de bonheur alors qu'ils ne tuaient pas des Indiens mais accomplissaient leur Destinée Manifeste. C'est comme ça que les civilisés peuvent prétendre être sain émotionnellement alors qu'ils ne commettent pas de génocide ni ne détruisent des terres, mais prennent ce qu'il est nécessaire pour développer leur « société humaine avancée ». C'est de cette façon que nous pouvons tous prétendre que nous sommes tous sensés et que personne ne tue la planète, mais que nous faisons plutôt fructifier les profits et développons des ressources naturelles.
Tout comme je me demande chaque jour si je ferais mieux d'écrire ou d'exploser un barrage, je me demande également si tous mes appels à sauver les saumons, les vieilles plantations et les oiseaux migrateurs ne sont pas juste d'autres revendications au nom de la vertu. Je veux dire, est-ce que ceux au centre de l'empire ne sont-ils pas tout le temps en train de dire qu'ils commettent des actes violents (de défense) seulement contre ceux qui veulent détruire leur417 façon de vivre? Et ne suis-je pas en train de dire que je considère la violence (défensive) nécessaire pour maintenir une façon de vivre que je veux? Il y en a un qui veut des biens de consommation, et un autre qui veut des saumons sauvages. Quelle est la différence? Peut-être que mon désir de libérer les rivières est juste un masque couvrant une pulsion de destruction (…). Je ne me sens pas avoir une pulsion générique de destruction, mais les PDG non plus. C'est une chose merveilleuse avec le déni: en général vous ne savez pas que vous êtes en plein dedans. Mais c'est une raison pour laquelle je m'efforce de poser si explicitement mes prémisses. Je ne veux pas me mentir à moi-même, et je ne veux pas vous mentir.
Chaque jour quand je me demande si mon travail est juste une revendication au nom de la vertu, je reviens toujours à la même réponse: l'eau pure. Nous avons besoin d'avoir accès à de l'eau pure. Nous avons besoin d'eau pure pour survivre. Nous avons besoin d'une terre vivante pour survivre. Nous n'avons pas besoin de biens de consommation pas chers. Nous n'avons pas besoin d'une « race aryenne purifiée ». Nous n'avons pas besoin d'accomplir une Destinée Manifeste pour surpeupler un continent ou le monde. Nous n'avons pas besoin d'un « stade avancé de société humaine » (même si c'était une définition correcte de la civilisation). Nous n'avons pas besoin de maximiser des profits ou de « développer des ressources naturelles ». Nous n'avons pas besoin de pétrole, d'ordinateurs, d'antennes de téléphones potables, de barrages, de voitures, de macadam, d'agriculture industrielle, d’éducation industrielle, de médecine industrielle, de production industrielle, d'industries. Nous n'avons pas besoin de civilisation. Nous – les êtres humains, les animaux humains vivant dans des communautés saines, qui fonctionnent bien – existions très bien sans la civilisation pendant l'écrasante majorité de notre existence. Par contre, nous avons besoin d'une terre vivante. Ce n'est pas une revendication au nom de la vertu. C'est simplement vrai.
Chaque jour je me souviens que je n'ai pas tort car j'en reviens toujours au fait que tous les cours d'eau dans les États-Unis sont maintenant contaminés par des substances cancérigènes. J'en reviens au fait que les saumons sauvages, qui ont survécu des dizaines de millions d'années, durant l'ère glaciaire, les éruptions volcaniques, les inondations du Missoula, (…) ne vont pas survivre à un siècle de cette culture. J'en reviens au fait qu'il y a maintenant des dioxines dans le lait maternel humain. J'en reviens aux faits que les tigres, les grands singes et les amphibiens sont en train d'être exterminés. Maintenant. Tout ça c'est réel. C'est le monde réel.
Chaque jour je comprends à nouveau la naïveté qui amènera quelqu'un à penser que comme les revendications au nom de la vertu sont parfois utilisées pour justifier la violence, alors toutes les justifications de la violence sont artificielles. Je tombe dans ce piège moi-même trop souvent. Trop de gens de cette culture font cela. Mais ce piège n'est que ça, un piège: les mamans souris ndlt me l'ont clairement fait comprendre, comme l'ont fait toutes les autres mères et ceux qui se soucient suffisamment de la santé et du bien-être de ceux qu'ils aiment pour se battre en leurs noms. Il y a des choses qui valent qu'on se batte pour elles, qu'on meure pour elles, qu'on tue pour elles.
Maintenant je comprends que d'adhérer à l'idéologie insensée de la civilisation a amené beaucoup de gens dans cette culture à croire que les autres que cette culture est en train de tuer, ne sont pas vraiment vivants: après tout, une rivière ne ressent rien, non? Ni les animaux dans les zoos ou dans des fermes d'élevage intensif, encore moins les plantes dans les cultures intensives, ou les pierres dans une carrière.
(…)
Parfois je pense que nous pensons trop. Parfois je pense que nous ne pensons pas assez clairement. La plupart du temps je pense que c’est un peu des deux. Notre pensée, qui ne pense pas tant que ça, nous rend fous, nous ligote dans une maille serrée. Ce n'est pas accidentel. C'est commun aux situations abusives.
(…)
Je ne pense pas que les mères non-humaines que j'ai mentionnées plus tôt se soient embarquées dans des débats philosophiques sur la pureté de leurs motivations. 427 Elles savaient jusque dans leurs tripes ce qu'il était nécessaire de faire. Comme nous pouvons le ressentir dans les nôtres.
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Plusieurs milliers d'années d'inculcation et d'idéologie destinées à nous entraîner hors de notre corps et hors de notre âme à la fois, loin de tout sens réaliste de l'auto-défense, nous ont amenés à nous identifier non pas avec nos corps et nos terres, mais avec nos abuseurs, avec les gouvernements, avec la civilisation. Cette mauvaise identification marque notre insanité, elle est une des choses qui nous conduit encore plus loin dans l'insanité, dans la confusion, dans l'inaction.
Briser cette identification, et son action devient bien plus claire.
Endgame, "L'Empathie et ses autres", pp.417-424.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
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411 Pour une brillante analyse sur ce sujet, voir le livre Fallacy of Wildlife Conversation de Livingston.
412 Pouvez-vous vous imaginer que ceux qui font de la vivisection ou de la déforestation puissent éprouver de l'empathie?
413 Diable, Hitler était sympa avec son chien, bien que cela ne puisse signifier autant que cela le pourrait, car plus d'une de ses petites amies se sont suicidées, ce qui est un indicateur bien significatif de sa violence émotionnelle et même physique.
414 Jensen, Listening, 144.
415 Griffin, Susan, A Chorus of Stones; The Private Life of War, Doubleday, NYC, 1992.
416 Et même au nom de la bonne et grande vertu.
417 Le possessif qu'ils utilisent est « notre », mais dans ce cas « notre » veut dire « leur ».
ndlt Nous pensons que Jensen fait référence à un épisode de sa vie qu'il relate dans A Language Older than Words avec des souris dont il avait détruit des nids remplis de bébés souriceaux.
427 Et vous êtes l'une de ces étranges personnes qui pensent inexplicablement que les non humains ne peuvent pas penser, alors je vous propose que cette « pensée » qu'opèrent les humains civilisés ici est pire qu'inutile. Si cela nous amène à hésiter à protéger ceux qu'on aime, c'est pathétique, et si ça nous amène à échouer dans la protection de notre terre, du point de vue de l'évolution, ce n'est pas très adapté.
Le B.A. ba de la b.a.
(...) pourquoi ceux qui profitent de la destruction auront toujours plus d'argent que nous, et seront toujours capables de nous faire dépenser plus. Un exemple pour que ce soit plus clair. Disons que je fais plein de sous en écrivant et en vendant des livres. Oups, oubliez ça, puisque la fabrication des livres – même en papier recyclé imprimé avec de l'encre à base de soja – nécessitent beaucoup d'eau, beaucoup d'énergie (esclave fantôme) et de matériaux bruts. En d'autres mots, c'est très destructeur. D'accord, alors disons qu'à la place je fais plein de sous en fabricant plein de sous (en d'autres mots, j'ai ma propre imprimerie et je me tape le boulot tout seul). Oups je ne peux pas faire ça, puisque la contrefaçon nécessite du papier de très haute qualité et beaucoup d'encres probablement toxiques, beaucoup d'énergie, etc. En d'autres mots, c'est aussi très destructeur. D'accord, donc, au diable tout ça, disons qu'à la place je vais juste à la banque (en portant des vêtements usés piqué dans la poubelle des Emmaüs ndlt) et je prends plein de sous. Je fais ça la nuit, parce que je ne veux pas menacer ou effrayer les guichetiers, ou commettre toute action qui pourrait être interprétée comme étant violente. Et même mieux, je ne vais pas à la banque, mais je me glisse par une porte ouverte la nuit dans un Carrefour ndlt. Je ne veux pas briser de vitre, parce qu'il y en a qui vont considérer ça comme de la violence. Je ne dynamite pas le coffre-fort car il y en a qui vont considérer ça comme de la violence. Mais disons que le coffre-fort est ouvert. Je prends plein de sous. Ou si le coffre-fort n'est pas ouvert, j'embarque un tas d'articles, je me fabrique des tickets (d'accord, ça aussi c'est du papier mais passons là-dessus) et je les retourne quelques jours, quelques semaines, quelques mois après pour avoir plein de sous. Carrefour, avec ses quelques 100 milliards d'euros de chiffre d'affaire, ne va pas en être lésé.408 Le fait est que j'ai en quelque sorte trouvé une façon d'obtenir plein de sous qui a) ne m'amène pas à « produire » – en d'autres mots détruire – quelque chose, et qui b) ne m'amène pas à payer des taxes – en d'autres mots à payer le gouvernement pour qu'il puisse détruire. La question est alors, qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de tout ce liquide? Disons que je fais ce que je ferais vraiment si j'avais plein de sous: j'achèterais une terre et m'y installerais. Laissons de côté le fait qu'en faisant cela je renforce cette idée très dommageable que la terre puisse être achetée et vendue. J'achète un système d'irrigation, et je me mets à travailler un habitat pour les saumons, les cyprès de Lawson, les pumas, les lamproies du pacifique, les grenouilles de Californie etc. Je crée un sanctuaire, un lieu où les salamandres, les tritons, les rainettes, les tohis, les sayornis, les chouettes rayées puisse vivre et prospérer comme c'était le cas avant l'arrivée de notre affreuse culture. J'ai fait une grande bonne action, peut-être aussi grande et bonne que celle qu'Elser a tenté de faire. Mais à présent je me retrouve à vouloir protéger plus de terres, parce que ces créatures ont besoin de plus d'habitats. Qu'ai-je à faire? Puisque j'ai maintenu cette terre hors production, et ainsi je ne « fais pas d'argent » dessus, je dois écrire plus de livres, imprimer plus d'argent, faire plus d'aller-retour à Carrefour, et à moins que j'aie trouvé d'autres façons qui ne soient pas destructrices pour obtenir de l'argent – comme les sessions nocturnes à Carrefour – alors je dois simplement sacrifier d'autres lieux ailleurs, que je ne vois pas pour que la terre que je vois puisse être protégée. (…)
À présent, opposons ça à quelqu'un qui achète tout ce bassin non pas pour créer un sanctuaire de ce genre mais pour couper des arbres. Cette personne « fera de l'argent » avec cette terre en la malmenant, et pourra utiliser cet argent pour acheter plus de terre, pour y couper encore plus d'arbres et faire encore plus d'argent, et utiliser cet argent pour acheter plus de terre, etc jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. (…)
Parce que l'économie civilisée est extractive, parce qu'elle récompense ceux qui exploitent les humains et les non humains, ceux qui ne rendent pas à la terre ce dont elle a besoin, ceux qui se déconnectent de la réciprocité qui caractérise les économies durables (et les relations), ceux qui estiment l'accumulation de l'argent et du pouvoir au-dessus de la vie, auront toujours plus d'argent et de pouvoir que ceux qui estiment la vie plus importante que l'argent ou le pouvoir.
À présent, opposons ça à quelqu'un qui achète tout ce bassin non pas pour créer un sanctuaire de ce genre mais pour couper des arbres. Cette personne « fera de l'argent » avec cette terre en la malmenant, et pourra utiliser cet argent pour acheter plus de terre, pour y couper encore plus d'arbres et faire encore plus d'argent, et utiliser cet argent pour acheter plus de terre, etc jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. (…)
Parce que l'économie civilisée est extractive, parce qu'elle récompense ceux qui exploitent les humains et les non humains, ceux qui ne rendent pas à la terre ce dont elle a besoin, ceux qui se déconnectent de la réciprocité qui caractérise les économies durables (et les relations), ceux qui estiment l'accumulation de l'argent et du pouvoir au-dessus de la vie, auront toujours plus d'argent et de pouvoir que ceux qui estiment la vie plus importante que l'argent ou le pouvoir.
Endgame, "s'investir dans le durable", pp.411-413.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
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ndlt Emmaüs et Carrefour sont des enseignes choisies pour 'traduire' Goodwill et Walmart: la première parce que Goodwill est la friperie la plus répandue aux Etats unis, et bien que ce soit plus un magasin d'occasion et de déstockage, il a aussi des ambitions "sociales" certes floues, mais affirmées (en partenariat avec le Rotary). La seconde à cause du chiffre d'affaire, qui serait équivalent, de même que la poilitique en ressources humaines, soit dit en passant, d'après les sources de Wikipedia:http://fr.wikipedia.org/wiki/Walmart
408 Et oui, et ça ne le fait pas, ça!
Que valez-vous?
Le 17 décembre 1996, des membres du MRTA (Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru) se sont emparés de l'Ambassade du japon et ont retenu 500 otages. Ils ont relâché les femmes et les enfants immédiatement, et d'autres pour des raisons humanitaires les deux semaines d'après. Ils n'ont gardé en tout que 72 otages. Leurs revendications premières portaient sur la libération de leurs membres qui avaient été emprisonnés. Parmi les otages qu'ils retenaient se trouvaient des membres de la Cours Suprême, un ancien chef de la police secrète péruvienne (responsable de la torture et de la mort d'innombrables citoyens) et des responsables régionaux d'entreprises transnationales japonaises.
Comme je m'intéressais à la relation entre la résistance armée et la résistance non armée, j'ai discuté avec Isaac Velazco, un membre de la MRTA depuis 1984. En 1988, Velazco a été arrêté et battu. Il s'est échappé et a fui en Allemagne.
Je lui ai demandé pourquoi le MRTA avaient été créé. Il a dit:
« Tupac Amaru a été créé parce qu'il n'y a rien qui ressemble à de la démocratie pour les citoyens du Pérou. Pour les quelques 3 millions de Péruviens privilégiés, il y a une démocratie; mais leur démocratie à eux est notre dictature à nous, une continuation de la destruction irraisonnée qui perdure au Pérou depuis 500 ans.J'ai demandé ce que le MRTA voulait pour le Pérou. Il a répondu:
Avant l'arrivée des Européens, le Pérou abritait les cultures les plus avancées d'Amérique, au sein desquelles le problème de la faim était réglé par une gestion collective des moyens de production. Oui, les Incas assujettissaient d'autres peuples, souvent avec violence, et ils rencontraient parfois une résistance violente. Mais des spécialistes plus érudits que moi ont montré que même les classes dirigeantes montraient du respect pour la terre et pour les enfants. Ils assuraient l'alimentation de tous par un réseau très sophistiqué d'entrepôts. Cela n'est pas le cas aujourd'hui, où 18% des enfants au Pérou meurent de maladies curables avant l'âge de 5 ans, et les adultes meurent dans les jungles de Madre Rio à chercher l'or comme des esclaves. Un rapport du FAO dit que la pauvreté sera éliminée du Pérou d'ici 2025, non pas grâce à l'amélioration des conditions de vie, mais parce que tous le monde sera mort de faim. Notre pays est en train de se transformer en immense camp de concentration.. »
« Je ne suis pas sûr de comprendre ce que vous dites. Nous sommes le Pérou. Nous ne voulons rien du Pérou. Il y en a d'autres qui veulent beaucoup du Pérou: notre pétrole, notre bois, nos poissons, notre or. Nos vies. Le capitalisme est en train de prendre ce qui est fondamental à nos vies: nos terres, nos rivières, nos forêts sont en train d'être violées par des institutions et des individus qui restent sourds à ce que tout ça vaut à nos yeux. La majorité des gens au Pérou vivaient traditionnellement de la chasse et de la pêche, de l'agriculture locale, en cultivant des bananiers, du manioc et des fruits. Ces gens ne récoltent pas les bénéfices – quels qu'ils soient – du 'développement' néolibéral. On est en train de les/nous tuer. Nous voulons stopper cette annihilation de notre peuple, et nous voulons que notre peuple – cette majorité que la soit-disante démocratie tait – soit entendu.Je lui ai demandé comment il en est venu à un engagement politique.
La vérité, comme quelqu'un l'a dit une fois, est révolutionnaire. C'est une des raisons pour laquelle ceux qui sont au pouvoir mentent quotidiennement. La prise d'otage de l'Ambassade du japon et la révélation conséquente des conditions aberrantes des prisonniers au Pérou, qui jusque là avaient été ignorées, montrent bien que ceux qui sont au pouvoir mentent, la seule façon de mener un dialogue qui fassent sens est de les forcer à être responsables. Et même alors vous ne serez sûrs qu'ils ne reprendront pas leurs mensonges que si vous les tenez bien serrés entre vos mains. »
« Parce que chacun de nous est né dans un système politique déjà installés, nous sommes tous politisés: chacun d'entre nous doit accepter (parfois par défaut) ou rejeter le système politique au sein duquel nous sommes nés. Ceux qui sont nés dans des lieux plus éloignés des centres politiques seront moins à même d'être influencés par toute cette politique d'esclavage et de servitude.Si le gouvernement venait à disparaître, ai-je demandé, et que le MRTA gouvernait, que feriez-vous?
Cela fait depuis longtemps que je m'oppose au capitalisme et à ses effets sur mon peuple. J'ai essayé la résistance non armée, mais j'ai vite vu que ça ne servait à rien. Assister à la mort de ses camarades, qui n'avaient pas d'armes pour se défendre, amène vite à comprendre que ce type de résistance est vaine. Presque tous les membres du MRTA ont vécu cette expérience à travers la disparition de leurs parents, la torture de leurs frères, le viol de leurs sœurs; d'autres ont souffert directement de cette violence. »
« Notre but est de construire une société qui respecte l'autonomie de chaque région. Nous continuerions notre programme actuel qui est de respecter les organisations locales de chaque village, nous les assisterions pour qu'ils élisent leurs propres représentants et ensemble nous développerions la production alimentaire et d'autres nécessités. Nous savons déjà comment faire. Nous avons simplement besoin qu'on nous le permette. »Je lui ai demandé si l'écriture pouvait aider à amener des changements sociaux.
« Dans nos villages une grande partie des gens ne lisent ni n'écrivent. Mais il est important qu'une personne comme vous, qui sait comment le faire, écrive pour que les personnes des classes moyennes et aisées qui y sont sensibles puissent comprendre qu'il est possible de vivre dans un monde où les existences – et les façons de vivre – de tous les êtres sont respectées. Cela ne veut pas dire que cela implique qu'il est incompatible d'écrire et de prendre les armes. Beaucoup de poètes et d’intellectuels sensibles et conscients ont fait ça au Pérou et ailleurs. »
Le guêpier de l'Ambassade a pris fin le 22 avril – jour de la Terre ici aux États Unis – du printemps suivant. Ça a pris fin de la même façon qu'une impasse aboutit entre les « décents » et les « indécents »: avec le massacre des décents par les indécents. Un seul incident a eu un écho: alors que les soldats péruviens faisaient irruption dans la résidence de l'ambassadeur du japon, l'un des membres de la MRTA accourut dans la pièce où se trouvait une partie des otages. Il les a visés avec son arme, s'est arrêté, les a fixé puis est sorti de la pièce. Plus tard il a été abattu alors qu'il essayait de se rendre.
Je ne peux pas sortir cette image de ma tête. Encore et encore je me le figure en train de viser les otages et de baisser son arme au dernier moment pour s'en aller. Je me le figure mort. Je peux que penser que ça illustre bien la raison pour laquelle le monde est en train de mourir, ou plutôt d'être tué, et pourquoi les efforts les meilleurs les plus sincères de ceux qui luttent pour la justice et contre l'insanité finissent si souvent par une trahison, des pertes et des bains de sang – inévitablement notre sang et celui de ceux que nous essayons de protéger.
Il y a quelque chose qui doit être clair à présent, c'est qu'alors que beaucoup d'entre nous entrent dans cette lutte parce que la vie, le vivant nous importent, la vérité est que nos ennemis, ceux qui sont en train de détruire la vie sur cette planète, la « race des indécents », les cannibales, ont montrés qu'ils voulaient et désiraient tuer pour augmenter leur pouvoir. C'est aussi simple que cela.
Le siège à l'ambassade a duré un peu moins de 4 mois.
Durant ces mois-là les prisonniers retenus par la MRTA ont joué aux échecs, ont donné et reçu des cours de cuisine et de musique, se sont souhaités bon anniversaire et ont comparé leur emprisonnement à une « fête sans alcool. » Lors de leur remise en liberté, la plupart d'entre eux sont allés volontairement serrer la main de Nestor Cerpa, le chef du commando de la MRTA qui avait mené cette action et lui ont souhaiter bonne continuation. Beaucoup ont demandé un autographe. Après leur libération, beaucoup se sont montrés solidaires de la MRTA. Ces signes explicites de connivences ont duré suffisamment longtemps pour démontrer l'improbabilité d'un syndrome de Stockholm, et surtout pour être réprimés par les forces du gouvernement.
Durant ces mêmes 4 mois, les membres de la MRTA emprisonnés par le Pérou ont poursuivi leur existence dans les tombes de la prison du « président » Fujimori ( « président » est entre guillemets car celui-ci – et cela n'a pas été rapporté par la presse officielle – a dissout la législation, renversé la Constitution et orchestré son propre coup d'Etat en 1992). « Ils y pourriront, a-t-il dit, et n'en sortiront que morts. »
Durant ces 4 mois, Victor Polay – le fondateur de la MRTA – et d'autres prisonniers à la base navale de Callao, ont continué à être confinés dans des cellules exigües enterrés 7 mètres sous terre avec l'autorisation de marcher dehors seuls, avec une cagoule, 30 minutes par jour. Dans ces 4 mois, les prisonniers de Yanamayo (3657 m) et de Chacapalca (4475 m et à 8 heures du plus proche village) ont souffert d'un froid terrible, confinés eux aussi dans des cellules aux fenêtres sans carreaux.
Durant ces 4 mois, des membres de la MRTA – ou plutôt des paysans et indiens qui n'ont pas eu de chance et ont attiré l'attention de la police secrète – ont été capturés, torturés et tués. Les survivants seront probablement condamnés, par des juges militaires sans visages lors de procès qui dureront moins d'une minute, à l'emprisonnement à vie dans ces prisons surnommées les « tombes ».
Durant ces 4 mois, les responsables de ces escadrons de la mort qui ont tué des milliers de Péruviens continuent à mener une vie confortable, sans être inquiétés grâce à une amnistie générale déclarée le 16 juin 1995 par Fujimori et qui a réprimé toute investigation et toute inculpation pour violation des droits de l'homme qui se seraient passées après le mois de mai 1980. Les otages relâchés par la MRTA et qui leur ont exprimé leur sympathie ont reçu des menaces de mort de la part de la police secrète péruvienne. Un reporter radio qui a critiqué les militaire a été kidnappé et torturé.
Durant ces 4 mois, le gouvernement péruvien, acteur central du marché de la drogue, a continué son trafic de cocaïne; en 1996, 169 kilos de cocaïne ont été trouvés dans l'avion présidentiel, 120 kilos dans un navire militaire péruvien, et 62 dans un autre. Cette même année, Demetrio Chavez Petaherrera, un des plus gros dealer de l'Amérique latine, a témoigné lors d'une conférence publique que depuis 1991 il payait le tsar de la drogue Vladimiro Montesinos ( un ancien informateur de la CIA lié à la drogue, les escadrons et la torture de civils) 50000$ par mois pour obtenir des informations sur les activités de l'Agence américaine de la lutte contre la drogue. Quelques jours après, il a été amené à Callao pour y être torturé jusqu'à ce qu'il revienne sur ses propos. Santiago, un frère de Fujimori, et son neveu, Isidro Kagami Fujimori, et d'autres parents ont continué le trafic de cocaïne sous la couverture de fausses entreprises. Une partie des profits ont servi à acheter au marché noir les hélicoptères servant à tuer des civils.
Les enfants du Pérou continuent à mourir de faim, les forêts continuent d'être rasés, et les stocks de poissons continuent d'être vidés. En d'autres mots, Fujimori continue sa politique génocidaire et écocidaire pour le bénéfice des entreprises transnationales. En d'autres mots, c'est ce qui se passe quotidiennement dans le mot civilisé et industrialisé.
Alors qu'ils prétendaient négocier, Fujimori et ses militaires ont creusé 5 tunnels sous l'ambassade. Deux des mineurs qui ont été employés pour les creuser sont morts et les autres ont disparu: leur famille n'ont aucune idée de ce qu'il leur est arrivé. Les membres des forces de sécurité – entraînés aux États-unis aux frais des contribuables et portant leurs gilets de sécurité (un de leur instructeurs américains a nommé cela de « l'argent bien dépensé ») – ont préparé l'attaque en espionnant du sous-sol grâce à des microphones placés dans une guitare qu'un des otages avait réclamé (tout comme ceux qui avaient été placé dans le jeu d'échecs et autres agréments offerts pour aider les otages à passer le temps). La CIA a aidé Fujimori à préparer le massacre.
Durant ou après l'attaque, tous les membres de la MRTA ont été sommairement exécutés. Les microphones militaires ont enregistré deux des guérilleros – des filles de 16 ans – suppliant les soldats de ne pas tirer. Elles ont été bien sûr abattues. D'autres rebelles, dont Nestor Cerpa, ont été abattus à bout portant d'une balle dans la tête. Un des soldats qui avait participé au massacre a dit : « L'ordre avait été donné: pas de survivant. Nous avons compris: pas de prisonnier. » Les parents venus réclamé les corps ont été battus et arrêtés à l'hôpital militaire. La tante de Nestor Cerpa a été autorisée à venir voir les cadavres. Tous à part deux ont été découpés en morceaux et placés dans des sacs plastiques. Elle a compté 30 balles dans la tête de son neveu. Les cadavres démembrés de la plupart des rebelles ont été éparpillés dans des tombes anonymes et les parents qui ont cherché à venir voir les tombes nommées ont été arrêtés.
Stopper le génocide et l'écocide qui caractérisent – et a toujours caractérisé – notre culture, requiert que nous apprenions à entièrement intérioriser les implications d'un fait très important: nous et eux – ceux qui sont en train de détruire le monde – opérons sous deux systèmes totalement différents et incompatibles. Comme Frankl l'a dit, il y a ceux qui sont décents et ceux qui sont indécents. Nous accordons de la valeur à la vie et au vivant, et eux accordent de la valeur au pouvoir et au contrôle. À une échelle plus large c'est aussi simple (à l'échelle individuelle c'est bien plus complexe – les droits de l'homme et les organisations environnementales sont régis par des conflits d'intérêts mesquins, et probablement existe-t-il quelques personnes qui ont du pouvoir et gardent un certain degré de décence). Encore et encore nous nous montrons prêts à donner notre mort ou notre vie pour soutenir la justice économique et écologique, et une certaine salubrité mentale, et encore et encore nos ennemis – les indécents, ceux qui détruisent – se montrent prêts à mentir et à tuer pour maintenir le contrôle.
Durant tout le siège, les membres du MRTA ont traité leurs otages avec humanité et délicatesse. En réponse on leur a menti et on les a trahi. Je ne connais pas d'activistes aguerris qui n'aient pas fait l'expérience de ce même genre d'attitudes, de mensonge et de trahison, bien que pour beaucoup d'entre nous dans les secteurs les plus privilégiés du monde, les conséquences de telles attitudes de la part de nos ennemis se résument à être ramenés chez nous de force et sans concession, avec cette brutalité sèche réservée aux colonies.
J'ai énormément pensé non seulement à ce siège mais aussi à ce que nous pouvons en apprendre. Les propos d'Isaac Velazco tournent et retournent dans ma tête:
« Quand ceux au pouvoir mentent, la seule façon de les conduire à avoir un dialogue significatif est d'avoir en main le moyen de les mettre en face de leurs responsabilités. Et même alors, vous ne serez sûrs qu'ils ne reprendront pas leurs mensonges que si vous les tenez bien serrés entre vos mains.»Ces affirmations, et le massacre, impliquent beaucoup de choses.
La première est que, in fine, les négociations sont vouées à l'échec. Vous ne pouvez pas négocier avec quelqu'un qui systématiquement vous ment. Si vous gagnez des points durant les négociations, les accords seront brisés. Les Indiens l'ont vu, tout comme les militants pour les forêts, les militants contre les empoisonnements chimiques, contre le nucléaire, contre la guerre etc. Ce n'est pas pour dire que nous ne devrions pas chercher à négocier. Mais s'attendre à pouvoir le faire dans un cadre équitable avec ceux qui n'ont montré aucun scrupule à mentir et à user de la force pour prendre ce qu'ils convoitaient, c'est croire à la magie. C'est illusoire. C'est, pour reprendre l'illustration d'une famille déséquilibrée, jouer le rôle du partenaire victime et dépendant de son conjoint violent dans une relation parasite et brutale. C'est participer à notre propre victimisation.
La vérité plus amère est que la plupart d'entre nous est incapable d'affronter le fait que nos ennemis sont institutionnellement et très souvent individuellement psychopathologiques. Ils ont la maladie du cannibale. Les vies de ceux qu'ils tuent n'existent tous simplement pas dans leur esprit. C'est aussi vrai pour des victimes que pour le département et les industries forestières quand ils parlent de longueurs de planches plutôt que de forêts vivantes, pour les agro industries quand ils parlent de 10000 « unités » en confinement plutôt que de pourceaux vivants, pour les médias officiels quand ils rapportent que les avions militaires américains ont causé des « dégâts collatéraux » en Irak – la mort de dizaines de milliers d'hommes, de femmes, d'enfants dans leurs appartements, dans des bus, dans des abris. Ainsi après l'attaque, Fujimori a déclaré qu'il était « vraiment désolé pour la perte des trois vies humaines », désignant seulement les deux soldats et l'unique otage morts pendant l'assaut (l'otage qui est mort était un membre de la Cour suprême de Justice qui avait voté contre l'amnistie de Fujimori pour les chefs des escadrons de la mort: les rapports varient sur les causes de sa mort: attaque cardiaque ou balles perdues; l'organisation des droits de l'homme au Pérou affirme qu'il a été tué par les militaires). Les autres morts causées par Fujimori n'étaient vraisemblablement pas à classer dans la catégorie « humaine ». Les représentants des diverses entreprises transnationales qui ont des intérêts dans les ressources péruviennes ont affirmé qu'elles ne changeraient rien à leur politique génocidaire et écocidaire. La plupart des transnationales ont soutenu totalement la décision de l'usage de la force. Un représentant de Mitsubishi a dit qu' "il n'y avait pas d'autres solutions" pour faire cesser la crise. Un représentant de Mitsui Metal and Smelting a dit que c'était « très regrettable » qu'un des otages péruvien meure. Il ne regrette rien, bien sûr, des meurtres des membres du MRTA. Qu'il y avait-il à regretter?
Ceux d'entre nous aux États Unis, ceux qui sont quelque peu privilégiés – probablement blancs, des hommes, si possible riches ou du moins pas aussi affamés que des enfants péruviens – doivent reconnaître que dans un monde où les ressources s'amenuisent, il n'est qu'une question de temps avant que les fusils ne pointent leur cible vers nous. Quelqu'un, une fois, a demandé à John Stockwell, un ancien agent de la CIA que la conscience a forcé à parler, pourquoi il n'avait pas encore été tué. Il a dit: « Parce que nous sommes en train de gagner. » Nous, qui sommes relativement privilégiés, avons besoin de demander ce que nous sommes prêts à laisser, quel degré de sécurité sommes-nous prêts à sacrifier pour changer le statu quo. Dans le sillage de cette action du MRTA, et les morts conséquentes de ceux qui étaient impliqués, nous – chacun d'entre nous – avons besoin de nous demander ce que nous pouvons faire pour aider à améliorer les choses, et stopper cette destruction insensée.
Durant ces 4 mois, 14 membres du MRTA ont retenu l'attention du monde, et ils ont retenu, bien qu'un court instant, et bien que dans le très précis espace d'une ambassade précise dans un pays précis, la marche incessante de notre culture qui détruit tout ce qu'elle rencontre. Pendant ce court instant, le monde a vu une alternative possible dans la résistance déterminée et totale d'êtres humains, de gens se battant pour la condition qu'ils se sont choisie. Que se passerait-il si nous étions 14 de plus, ou 14 de plus encore, ou 14 multipliés par dix? Que se passerait-il si chacun de nous individuellement commençait à organiser, en connaissant pleinement toutes les conséquences potentielles – les bonnes et les mauvaises – de nos actions? Que se passerait-il si nos organisations disaient à ceux qui dirigent le pays, les entreprises, qui accompagnent cette destruction, font tourner la machine :
« Vous ne passerez pas. C'est là où je vis, et c'est là, si tel doit être le cas, où je mourrai. » et que se passerait-il si nous nous mettions à exécution?
Nous sommes en train de perdre une guerre défensive que nous seuls menons. Si nous ne devons retenir qu'un seul enseignement de la bravoure et des morts des 14 tupacamartistas, c'est que nous devons prendre l'offensive, nous devons lutter – ne jamais s'éloigner des valeurs que nous accordons à la vie – et porter cette lutte sur leurs seuils et non pas sur les nôtres. Nous devons apprendre aussi que la résistance n'est jamais futile, et que nous n'avons pas d'autre option en tant qu'êtres humains que de lutter comme si nos vies en dépendaient – et bien sûr qu'elles en dépendent – pour assurer que chacun d'entre nous tous a le droit d'exister. Notre but ne doit être rien d'autre que la redécouverte de ce que ça signifie d'être un habitant humain dans ce monde dans lequel nous sommes nés. La planète nous attend pour la redécouvrir, nous attend pour pouvoir juste exister. Elle nous rendra la même faveur en retour – tout autre option entraînera notre disparition totale, et elle n'est pourtant pas nécessaire.
A Language Older than Words, Violence, pp.199-207.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
Décents et indécents
Viktor Frankl est mort hier. Bien qu'il soit plus connu pour son livre Man's Search for Meaning, dans lequel il parle de son expérience de prisonnier à Auschwitz et explique comment il a compris que ceux qui avaient trouvé un sens à leur vie et à leur souffrance étaient plus à même de survivre aux horreurs du camp, je le mentionne à cause de quelque chose qu'il a dit vers la fin de sa vie:
Il y a ceux qui vont bien, et ceux qui sont malades. La distinction est vraiment nette. Considérer cette distinction amène encore une fois à la question centrale de notre époque, reformulée: Comment ceux d'entre nous qui vont bien peuvent apprendre à répondre à ceux qui vont mal? Comment le décent répond à l'indécent? Si nous ne réussissons pas à répondre à cette question, ceux qui sont en train de tout détruire vont à la fin éteindre toute vie sur la planète, ou du moins toute la vie qu'ils peuvent. La finitude de la planète implique que la fuite n'est plus une réponse suffisante. Ceux qui détruisent doivent être stoppés. La question: comment?
« il n'y a que deux races humaines – la race des décents et la race des indécents. »Il a raison, bien sûr. Pour le reformuler dans les termes de l'exploration de ce livre: il y a ceux qui écoutent et ceux qui n'écoutent pas; ceux qui accordent une valeur à la vie et ceux qui ne lui en accordent pas; il y a ceux qui ne détruisent pas et ceux qui détruisent. L'auteur indigène Jack Forbes décrit ceux qui sont portés à détruire comme souffrant d'une véritable maladie, un mal virulent et contagieux qu'il nomme wétiko, ou pathologie cannibale, parce que ceux qui en sont atteints consument la vie des autres – humains et non humains – pour des projets ou profits privés, et le font sans rendre la pareille de leur propre vie.
Il y a ceux qui vont bien, et ceux qui sont malades. La distinction est vraiment nette. Considérer cette distinction amène encore une fois à la question centrale de notre époque, reformulée: Comment ceux d'entre nous qui vont bien peuvent apprendre à répondre à ceux qui vont mal? Comment le décent répond à l'indécent? Si nous ne réussissons pas à répondre à cette question, ceux qui sont en train de tout détruire vont à la fin éteindre toute vie sur la planète, ou du moins toute la vie qu'ils peuvent. La finitude de la planète implique que la fuite n'est plus une réponse suffisante. Ceux qui détruisent doivent être stoppés. La question: comment?
A Language Older than Words, Violence, pp.198-199.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
Violence: un mot, plusieurs applications.
Je suis sûr que nous avons tous aujourd'hui entendu parler du cliché des Esquimaux, qui auraient dans leur langage près de 97 mots désignant la neige. Qu'on en finisse avec ce genre de conneries! Premièrement, ce ne sont pas des Esquimaux mais des Inuits. Deuxièmement, les traductions de ces mots sont loin d'être excitantes, du genre « neige poudreuse », « neige dure », « neige froide ». Comme ils ont plein de mots différents pour désigner la neige, ils n'ont pas besoin de formes adjectivales que l'anglais doit solliciter.
En suivant ces lignes, cependant, je pense que nous avons besoin de plus de mots pour désigner la violence. C'est absurde de voir que ce même mot est utilisé pour désigner quelqu'un perpétrant le viol, la torture, la mutilation ou le meurtre d'un enfant; et quelqu'un stoppant ce criminel en lui tirant une balle dans la tête. Le même mot utilisé pour désigner un lion des montagnes tuant une biche d'un rapide coup de crocs dans la colonne vertébrale et pour désigner un humain civilisé utilisant la méthode du « smackyface » sur l'enfant d'un suspect, ou bombardant des familles avec du BLU-82. Le même mot est souvent employé pour désigner une vitre brisée comme le meurtre d'un PDG, est employé pour décrire la production par ce PDG de toxines donnant le cancer aux gens du monde entier. Notez ça: on n'appelle pas le dernier fait énuméré violence mais production.
Parfois les gens me disent qu'ils sont contre toute forme de violence. Il y a quelques semaines, un activiste pacifiste m'a appelé et m'a dit que « la violence n'accomplit jamais rien, et en plus c'est vraiment stupide. »
Je lui ai demandé: « Vous êtes contre quels types de violences?
Tous les types de violence.
Comment mangez-vous? Et vous déféquez? Du point de vue des carottes et de la flore intestinale, respectivement, ces actions sont très violentes.
Ne soyez pas absurde, a-t-il dit, vous voyez ce que je veux dire. »
Vraiment non, je ne voyais pas. Les définitions de violence que nous employons normalement sont horriblement floues, spécialement pour ce mot si chargé émotionnellement, si vital ontologiquement, et si important en politique. Ce ventre mou sémantique rend nos discours entourant la violence encore plus vides de sens qu'ils devraient l'être, ce qui en dit beaucoup.
La conversation avec le pacifiste m'a vraiment amené à penser, d'abord à la définition de violence, et ensuite aux catégories. Il y a ceux qui montrent, avec raison, la relation entre les mots violence et forcer/violer/enfreindre (ndlt: violate) et disent qu'un lion des montagnes ne force/viole/enfreint pas une biche mais la tue simplement pour manger, ce qui n'est pas vraiment de la violence. De même, un humain qui tuait une biche ne commettrait pas un acte de violence, tant que le prédateur, dans ce cas l'humain, ne viole pas la relation fondamentale qui lie le prédateur et sa proie, autrement dit tant que le prédateur assure la continuation de la communauté de la proie. La violation, et donc la violence, viendrait seulement si ce lien est brisé. J'aime beaucoup cette définition.387
Une autre définition que j’apprécie, pour des raisons différentes: « Un acte de violence serait tout acte qui cause du mal, psychologique ou physique à autrui. »388 J'aime bien cette définition parce que son exhaustivité nous ramène à l'ubiquité de la violence, et je pense la démystifie un peu. Donc vous disiez que vous vous opposiez à la violence? Et bien dans ce cas vous vous opposez à la vie. Vous vous opposez à tout changement. La question d'importance devient alors: à quels types de violence vous opposez-vous?
Ce qui mène évidemment à l'autre chose à laquelle je pensais: les catégories de violences. Au risque de donner dans l'ad hoc, on peut facilement la diviser en différents types. Il y a, par exemple, la distinction entre violence volontaire et violence involontaire: la différence entre écraser un escargot par accident ou le faire intentionnellement. Alors il y aurait la catégorie de violence involontaire mais totalement prévisible: à chaque fois que je conduis je sais bien que des insectes vont s'écraser contre le pare-brise ( la mort de tel ou tel papillon de nuit est accidentelle, mais la mort des papillons de nuit est inévitable, si je conduis). Il y aurait à faire une distinction entre la violence directe, celle que je commets moi-même, et celle que j'ordonne de commettre. Sans doute G.W. Bush n'a asphyxié aucun enfant irakien, mais de part ses ordres il a entraîné la mort de ces enfants lors de l'invasion de leur pays (la mort de tel ou tel enfant peut être considérée comme accidentelle, mais la mort de ces enfants est inévitable, vu ce qu'il a ordonné). Un autre type de violence serait systématique, et par conséquent souvent caché: je sais depuis longtemps que la fabrication du disque dur de mon ordinateur résulte d'un procédé extrêmement toxique, et cause des cancers chez les femmes en Thaïlande et toute personne les assemblant, mais jusqu'à aujourd'hui je ne savais pas que la confection de la plupart des ordinateurs sollicite environ deux tonnes de matières premières (250 litres de carburants; 24 kilos de produits chimiques; 1800 litres d'eau; 2 litres de carburant et de produits chimiques et 35 litres d'eau sont nécessaires juste pour fabriquer deux puces de mémoire).389 L'achat que je fais d'un ordinateur contient toute cette violence cachée.
Il y a aussi la violence par omission: en ne suivant pas l'exemple de Georg Elser pour tenter de faire tomber Hitler, les bons Allemands ont été coupables des impacts de son règne sur le monde. En ne faisant pas tomber les barrages je suis coupable de leurs impacts sur ma terre.
Il y a la violence causée par le silence. Je vais vous parler de quelque chose que j'ai fait, ou plutôt que je n'ai pas fait, qui m'a causé plus de honte que tout ce que j'ai fait ou n'ai pas fait dans ma vie. Je marchais une nuit il y a plusieurs années pour me rendre à une supérette. Un homme qui était clairement SDF et tout aussi clairement alcoolique (et en état d'ébriété) est venu vers moi et m'a demandé de l'argent. Je lui ai répondu en toute honnêteté que je n'avais pas de liquide. Il m'a tout de même respectueusement salué et m'a souhaité bonne soirée. J'ai continué ma route. Je l'ai entendu adresser la parole à la personne qui se trouvait derrière moi. Et là j'ai entendu la voix d'un homme dire: « Casse-toi de là! » suivi par le bruit étouffé d'un coup de poing. Je me suis retourné et j'ai vu un jeune aux cheveux noirs bien lissés et portant un costume en train de cogner le SDF au visage. J'ai fait un pas vers eux. Et alors? Je n'ai rien fait. J'ai regardé l'homme d’affaire lui remettre deux coups, s'essuyer les mains sur son pantalon et s'éloigner, la tête haute, vers sa voiture. Son regard montrait qu'il ne ressentait rien. Je n'ai pas dit un mot. Je suis rentré chez moi.
Si c'était à refaire, je n'aurais pas laissé cette violence se commettre en ne faisant et en ne disant rien. Je me serais interposé, et j'aurais dit au jeune: « Si tu veux frapper quelqu'un, trouve quelqu'un qui puisse se défendre. »
Il y a la violence que l'on commet en mentant. Quelques pages avant j'ai mentionné ce journaliste Julius Streicher qui a été accusé au procès de Nuremberg pour son rôle dans l'holocauste nazi. Voici ce qu'un des procureurs a dit sur le rôle qu'il a joué:
Pendant des années je me suis demandé (et à mes lecteurs) si ces propagandistes – que l'on appelle communément presse d’entreprise ou journalistes capitalistes – sont mauvais ou stupides. J'hésitais pour l'un ou l'autre. La plupart du temps je pensais qu'ils étaient les deux à la fois. Mais aujourd'hui je pense qu'ils sont mauvais. Vous avez peut-être entendu parler de John Stossel. C'est un spécialiste, qui est à présent le présentateur d'un programme télévisé nommé 20/20, et qui très connu pour son émission « Lâchez nous! », dans laquelle, pour reprendre ses termes, il démystifie des idées reçues. La plupart d'entre nous appellerait ça « mentir pour servir les intérêts des entreprises ». Par exemple, dans l'une de ses émissions, il déclarait que d' « acheter (des légumes) bio pouvait vous tuer » . Il affirmait que des études spécialement dédiées n'avaient non seulement pas trouvé de résidus de pesticides ni dans le bio ni dans le non bio, mais qu'en plus le bio contenait un plus fort taux d'E.coli. Mais les chercheurs cités par Stossel ont plus tard affirmé qu'il avait mal interprété leurs recherches. La raison pour laquelle ils n'avaient trouvé aucun pesticide est tout simplement parce qu'on ne leur avait pas demandé d'en chercher. De plus, ils ont dit que Stossel avait mal interprété les tests concernant l'E.coli. Stossel a refusé de publier cette erreur. Pire, le réseau a diffusé cette émission à deux reprises. Et pire encore, le directeur exécutif de l'émission 20/20, Victor Neufel était au courant de cela trois mois avant les diffusions. 391
Ce n'est pas inhabituel de la part de Stossel et compagnie.392 (…) Il y a quelques temps de cela un reporter de 20/20 m'a appelé, qui voulait me parler de déforestation. Le prochain « mythe » que Stossel voulait démystifier, a-t-elle dit, est que le continent est en train d'être déforesté. Après tout, et toutes les industries forestières le disent, il y a bien plus d'arbres sur ce pays aujourd'hui qu'il y en avait 70 ans plus tôt. Elle voulait la réponse d'un environnementaliste. Je lui ai dit que 95% des forêts natives de ce continent avait disparu, et que les créatures qui y vivaient, allaient disparaître aussi.
Elle a répété ce que les industries avaient affirmé et dit que Stossel allait se servir de ça pour dire : « Lâchez-nous! Il n'y pas de déforestation! » J'ai dit que ces affirmations reposaient sur deux prémisses qui n’avaient pas été énoncés et lui ai rappelé les premières règles de la propagande: si vous pouvez glisser vos prémisses dans la têtes des gens, vous les possédez. Le premier prémisse est la présomption insensée qu'une pousse de 24 centimètres vaut bien un arbre de 200 ans. C'est Sûr, il y a plus de jeunes pousses aujourd'hui, mais il y a bien moins d'anciens arbres. Et beaucoup d'industries font des rotations de 50 ans, ce qui veut dire que les arbres n'atteindront jamais l'âge de l'adolescence tant que la civilisation sera là. Le second prémisse est la présomption tout aussi insensée que des sapins Douglas sur une exploitation de monoculture (sur une rotation de 50 ans!)393 équivalent à une forêt saine, qu'une forêt est juste un tas d'arbres de même espèce poussant sur une colline alors que c'est plutôt un ensemble lié d'interrelations harmonieuses entre les saumons, les mulots, les champignons, les salamandres, les guillemots, les arbres, les fougères etc travaillant et vivant ensemble. Du basique.
Elle a répondu en demandant s'il n'y avait d’autres formes de vie sauvages qui n'étaient pas plus importantes aujourd'hui? Je lui ai rétorqué que le mensonge classique des industries forestières affirmait que parce qu'il y avait plus de chevreuils maintenant qu'avant, ça voulaient dire que les forêts se portaient mieux. Le problème est que les chevreuils aiment les lisières qui délimitent les forêts, donc cela veut dire qu'il n'y a pas plus de forêts mais plus de lisières, donc plus de déforestations. Affirmer cela est simplement mentir, ai-je rajouté. Je lui ai parlé pendant plus d'une heure, et à la fin elle semblait réellement comprendre ces problèmes. J'ai bien clairement fait comprendre que pour faire un appel tel que Stossel a fait – dire qu'il y avait bien plus d'arbres aujourd'hui qu'il y a 70 ans, qu'il n'a avait pas de déforestation – il fallait ignorer ces prémisses ou mentir. Comme nous l'avons écrit avec Georges Draffan dans Strangely Like War:
Tous les écrivains sont des propagandistes. Cela ne signifie pas qu'ils sont tous des menteurs. Certains le sont. D'autres non.
Je ne devrais probablement pas bloquer sur Stossel. Il n'est pas le seul menteur. Toute la culture est fondée sur des mensonges, du plus intime ou plus global. Les meilleures lignes que j'ai écrites sont dans A Language Older than Words:
Stossel n'est pas le seul menteur.
Endgame, "Violence", pp.399-404.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
En suivant ces lignes, cependant, je pense que nous avons besoin de plus de mots pour désigner la violence. C'est absurde de voir que ce même mot est utilisé pour désigner quelqu'un perpétrant le viol, la torture, la mutilation ou le meurtre d'un enfant; et quelqu'un stoppant ce criminel en lui tirant une balle dans la tête. Le même mot utilisé pour désigner un lion des montagnes tuant une biche d'un rapide coup de crocs dans la colonne vertébrale et pour désigner un humain civilisé utilisant la méthode du « smackyface » sur l'enfant d'un suspect, ou bombardant des familles avec du BLU-82. Le même mot est souvent employé pour désigner une vitre brisée comme le meurtre d'un PDG, est employé pour décrire la production par ce PDG de toxines donnant le cancer aux gens du monde entier. Notez ça: on n'appelle pas le dernier fait énuméré violence mais production.
Parfois les gens me disent qu'ils sont contre toute forme de violence. Il y a quelques semaines, un activiste pacifiste m'a appelé et m'a dit que « la violence n'accomplit jamais rien, et en plus c'est vraiment stupide. »
Je lui ai demandé: « Vous êtes contre quels types de violences?
Tous les types de violence.
Comment mangez-vous? Et vous déféquez? Du point de vue des carottes et de la flore intestinale, respectivement, ces actions sont très violentes.
Ne soyez pas absurde, a-t-il dit, vous voyez ce que je veux dire. »
Vraiment non, je ne voyais pas. Les définitions de violence que nous employons normalement sont horriblement floues, spécialement pour ce mot si chargé émotionnellement, si vital ontologiquement, et si important en politique. Ce ventre mou sémantique rend nos discours entourant la violence encore plus vides de sens qu'ils devraient l'être, ce qui en dit beaucoup.
La conversation avec le pacifiste m'a vraiment amené à penser, d'abord à la définition de violence, et ensuite aux catégories. Il y a ceux qui montrent, avec raison, la relation entre les mots violence et forcer/violer/enfreindre (ndlt: violate) et disent qu'un lion des montagnes ne force/viole/enfreint pas une biche mais la tue simplement pour manger, ce qui n'est pas vraiment de la violence. De même, un humain qui tuait une biche ne commettrait pas un acte de violence, tant que le prédateur, dans ce cas l'humain, ne viole pas la relation fondamentale qui lie le prédateur et sa proie, autrement dit tant que le prédateur assure la continuation de la communauté de la proie. La violation, et donc la violence, viendrait seulement si ce lien est brisé. J'aime beaucoup cette définition.387
Une autre définition que j’apprécie, pour des raisons différentes: « Un acte de violence serait tout acte qui cause du mal, psychologique ou physique à autrui. »388 J'aime bien cette définition parce que son exhaustivité nous ramène à l'ubiquité de la violence, et je pense la démystifie un peu. Donc vous disiez que vous vous opposiez à la violence? Et bien dans ce cas vous vous opposez à la vie. Vous vous opposez à tout changement. La question d'importance devient alors: à quels types de violence vous opposez-vous?
Ce qui mène évidemment à l'autre chose à laquelle je pensais: les catégories de violences. Au risque de donner dans l'ad hoc, on peut facilement la diviser en différents types. Il y a, par exemple, la distinction entre violence volontaire et violence involontaire: la différence entre écraser un escargot par accident ou le faire intentionnellement. Alors il y aurait la catégorie de violence involontaire mais totalement prévisible: à chaque fois que je conduis je sais bien que des insectes vont s'écraser contre le pare-brise ( la mort de tel ou tel papillon de nuit est accidentelle, mais la mort des papillons de nuit est inévitable, si je conduis). Il y aurait à faire une distinction entre la violence directe, celle que je commets moi-même, et celle que j'ordonne de commettre. Sans doute G.W. Bush n'a asphyxié aucun enfant irakien, mais de part ses ordres il a entraîné la mort de ces enfants lors de l'invasion de leur pays (la mort de tel ou tel enfant peut être considérée comme accidentelle, mais la mort de ces enfants est inévitable, vu ce qu'il a ordonné). Un autre type de violence serait systématique, et par conséquent souvent caché: je sais depuis longtemps que la fabrication du disque dur de mon ordinateur résulte d'un procédé extrêmement toxique, et cause des cancers chez les femmes en Thaïlande et toute personne les assemblant, mais jusqu'à aujourd'hui je ne savais pas que la confection de la plupart des ordinateurs sollicite environ deux tonnes de matières premières (250 litres de carburants; 24 kilos de produits chimiques; 1800 litres d'eau; 2 litres de carburant et de produits chimiques et 35 litres d'eau sont nécessaires juste pour fabriquer deux puces de mémoire).389 L'achat que je fais d'un ordinateur contient toute cette violence cachée.
Il y a aussi la violence par omission: en ne suivant pas l'exemple de Georg Elser pour tenter de faire tomber Hitler, les bons Allemands ont été coupables des impacts de son règne sur le monde. En ne faisant pas tomber les barrages je suis coupable de leurs impacts sur ma terre.
Il y a la violence causée par le silence. Je vais vous parler de quelque chose que j'ai fait, ou plutôt que je n'ai pas fait, qui m'a causé plus de honte que tout ce que j'ai fait ou n'ai pas fait dans ma vie. Je marchais une nuit il y a plusieurs années pour me rendre à une supérette. Un homme qui était clairement SDF et tout aussi clairement alcoolique (et en état d'ébriété) est venu vers moi et m'a demandé de l'argent. Je lui ai répondu en toute honnêteté que je n'avais pas de liquide. Il m'a tout de même respectueusement salué et m'a souhaité bonne soirée. J'ai continué ma route. Je l'ai entendu adresser la parole à la personne qui se trouvait derrière moi. Et là j'ai entendu la voix d'un homme dire: « Casse-toi de là! » suivi par le bruit étouffé d'un coup de poing. Je me suis retourné et j'ai vu un jeune aux cheveux noirs bien lissés et portant un costume en train de cogner le SDF au visage. J'ai fait un pas vers eux. Et alors? Je n'ai rien fait. J'ai regardé l'homme d’affaire lui remettre deux coups, s'essuyer les mains sur son pantalon et s'éloigner, la tête haute, vers sa voiture. Son regard montrait qu'il ne ressentait rien. Je n'ai pas dit un mot. Je suis rentré chez moi.
Si c'était à refaire, je n'aurais pas laissé cette violence se commettre en ne faisant et en ne disant rien. Je me serais interposé, et j'aurais dit au jeune: « Si tu veux frapper quelqu'un, trouve quelqu'un qui puisse se défendre. »
Il y a la violence que l'on commet en mentant. Quelques pages avant j'ai mentionné ce journaliste Julius Streicher qui a été accusé au procès de Nuremberg pour son rôle dans l'holocauste nazi. Voici ce qu'un des procureurs a dit sur le rôle qu'il a joué:
« Il se peut que cet accusé soit moins directement lié dans les crimes commis contre les juifs. L'inculpation tient compte de ce fait pour dire que son rôle n'est pas le pire. Mais aucun gouvernement dans le monde (…) ne peut mettre en place une politique d'extermination de masse sans les personnes qui les soutiennent. Il incombait à Streicher d'inculquer aux gens le meurtre, à les pourrir avec la haine. Depuis le début il prêchait la persécution. Et quand la persécution a été mise en place il a alors prêché l'extermination et l'annihilation totale (…) Ces crimes (…) ne se seraient jamais passés si des gens comme lui n'y avaient pas œuvré. Sans lui, les Kaltenbrunners, les Himmlers (…) n'auraient eu personnes pour exécuter leurs ordres. »390La même chose est vraie bien sûr aujourd'hui pour le rôle de la presse d'entreprise dans les atrocités commises par les gouvernements et les grands groupes industriels, dans la mesure où il y a une différence très significative.
Pendant des années je me suis demandé (et à mes lecteurs) si ces propagandistes – que l'on appelle communément presse d’entreprise ou journalistes capitalistes – sont mauvais ou stupides. J'hésitais pour l'un ou l'autre. La plupart du temps je pensais qu'ils étaient les deux à la fois. Mais aujourd'hui je pense qu'ils sont mauvais. Vous avez peut-être entendu parler de John Stossel. C'est un spécialiste, qui est à présent le présentateur d'un programme télévisé nommé 20/20, et qui très connu pour son émission « Lâchez nous! », dans laquelle, pour reprendre ses termes, il démystifie des idées reçues. La plupart d'entre nous appellerait ça « mentir pour servir les intérêts des entreprises ». Par exemple, dans l'une de ses émissions, il déclarait que d' « acheter (des légumes) bio pouvait vous tuer » . Il affirmait que des études spécialement dédiées n'avaient non seulement pas trouvé de résidus de pesticides ni dans le bio ni dans le non bio, mais qu'en plus le bio contenait un plus fort taux d'E.coli. Mais les chercheurs cités par Stossel ont plus tard affirmé qu'il avait mal interprété leurs recherches. La raison pour laquelle ils n'avaient trouvé aucun pesticide est tout simplement parce qu'on ne leur avait pas demandé d'en chercher. De plus, ils ont dit que Stossel avait mal interprété les tests concernant l'E.coli. Stossel a refusé de publier cette erreur. Pire, le réseau a diffusé cette émission à deux reprises. Et pire encore, le directeur exécutif de l'émission 20/20, Victor Neufel était au courant de cela trois mois avant les diffusions. 391
Ce n'est pas inhabituel de la part de Stossel et compagnie.392 (…) Il y a quelques temps de cela un reporter de 20/20 m'a appelé, qui voulait me parler de déforestation. Le prochain « mythe » que Stossel voulait démystifier, a-t-elle dit, est que le continent est en train d'être déforesté. Après tout, et toutes les industries forestières le disent, il y a bien plus d'arbres sur ce pays aujourd'hui qu'il y en avait 70 ans plus tôt. Elle voulait la réponse d'un environnementaliste. Je lui ai dit que 95% des forêts natives de ce continent avait disparu, et que les créatures qui y vivaient, allaient disparaître aussi.
Elle a répété ce que les industries avaient affirmé et dit que Stossel allait se servir de ça pour dire : « Lâchez-nous! Il n'y pas de déforestation! » J'ai dit que ces affirmations reposaient sur deux prémisses qui n’avaient pas été énoncés et lui ai rappelé les premières règles de la propagande: si vous pouvez glisser vos prémisses dans la têtes des gens, vous les possédez. Le premier prémisse est la présomption insensée qu'une pousse de 24 centimètres vaut bien un arbre de 200 ans. C'est Sûr, il y a plus de jeunes pousses aujourd'hui, mais il y a bien moins d'anciens arbres. Et beaucoup d'industries font des rotations de 50 ans, ce qui veut dire que les arbres n'atteindront jamais l'âge de l'adolescence tant que la civilisation sera là. Le second prémisse est la présomption tout aussi insensée que des sapins Douglas sur une exploitation de monoculture (sur une rotation de 50 ans!)393 équivalent à une forêt saine, qu'une forêt est juste un tas d'arbres de même espèce poussant sur une colline alors que c'est plutôt un ensemble lié d'interrelations harmonieuses entre les saumons, les mulots, les champignons, les salamandres, les guillemots, les arbres, les fougères etc travaillant et vivant ensemble. Du basique.
Elle a répondu en demandant s'il n'y avait d’autres formes de vie sauvages qui n'étaient pas plus importantes aujourd'hui? Je lui ai rétorqué que le mensonge classique des industries forestières affirmait que parce qu'il y avait plus de chevreuils maintenant qu'avant, ça voulaient dire que les forêts se portaient mieux. Le problème est que les chevreuils aiment les lisières qui délimitent les forêts, donc cela veut dire qu'il n'y a pas plus de forêts mais plus de lisières, donc plus de déforestations. Affirmer cela est simplement mentir, ai-je rajouté. Je lui ai parlé pendant plus d'une heure, et à la fin elle semblait réellement comprendre ces problèmes. J'ai bien clairement fait comprendre que pour faire un appel tel que Stossel a fait – dire qu'il y avait bien plus d'arbres aujourd'hui qu'il y a 70 ans, qu'il n'a avait pas de déforestation – il fallait ignorer ces prémisses ou mentir. Comme nous l'avons écrit avec Georges Draffan dans Strangely Like War:
« Et même insinuer qu'une exploitation d'arbres peut ressembler à une forêt vivante est d'une ignorance extraordinaire et délibérée ou d'une malhonnêteté intentionnelle. Dans tous les cas ceux qui font de telles déclarations ne sont pas à même de prendre des décisions concernant les forêts. »394Elle a compris ça. Nous lui avons envoyé une copie du livre. Elle a dit qu'il se pourrait que je sois du programme. Ils ne m'ont pas invité, ce qui est très bien. Mais voici le problème. Stossel a quand même sorti son programme. De plus, il a explicitement dit que ce qui indiquait qu'il n'y avait pas de déforestation était l'augmentation du nombre de chevreuils. Il savait pertinemment que ses affirmations n'étaient pas vraies. Il savait consciemment quels étaient les faits réels. Ces faits (que les pousses n'étaient pas des arbres anciens, que les exploitations d'arbres en monoculture n'étaient pas des forêts, et que la hausse du nombre de chevreuils n'indiquaient pas une hausse des forêts) ne sont pas des controverses ni des défis cognitifs. Ce ne sont pas des opinions. Il y a des faits aussi évidents que ceux qui affirment que l'eau est mouillée et que le feu est chaud, comme le fait que les arbres anciens sont anciens. Cela veut dire qu'il n'a pas la première excuse, celle de l'ignorance.395 Comme Streicher, il commet la violence en mentant: en violant la liberté, en violant ce qui est sacré dans les mots et le discours, en violant nos âmes, et en ouvrant la voie à un plus grande violation des forêts.
Tous les écrivains sont des propagandistes. Cela ne signifie pas qu'ils sont tous des menteurs. Certains le sont. D'autres non.
Je ne devrais probablement pas bloquer sur Stossel. Il n'est pas le seul menteur. Toute la culture est fondée sur des mensonges, du plus intime ou plus global. Les meilleures lignes que j'ai écrites sont dans A Language Older than Words:
« dans le but de maintenir notre train de vie, nous devons nous raconter des mensonges aux uns les autres, et surtout à nous-mêmes. Il n'est pas nécessaire que le mensonge soit particulièrement crédible, il faut juste qu'il ait été érigé comme une barrière empêchant l'accès à la vérité. Ces barrières sont nécessaires parce que sans elles bien des actes déplorables seraient devenus impossibles. Il faut éviter la vérité à tout prix. »396Les membres d'une famille violente se mentent les uns aux autres das le but de protéger ceux qui sont violents (ils se convainquent eux-mêmes – et sont convaincus par ceux qui sont violents et par la structure familiale entière – qu'ils se protègent), et de garder leurs structures sociales violentes intactes. Les membres de cette culture agressive se mentent les uns aux autres et à eux-mêmes dans le but de garder les structures sociales violentes de cette culture. Nous nous disons que nous pouvons détruire la planète – ou plutôt, pour ceux que ça importe, nous autorisons cette destruction – et vivre d'elle. Nous nous disons que nous pouvons perpétuellement utiliser plus d'énergie que celle qui vient du soleil chaque année. Nous nous disons que le fait que 90% des grands poissons des océans aient disparu ne peut pas être excessif. Nous nous disons que si nous restons assez paisibles, ceux qui sont au pouvoir vont cesser ce meurtre. Nous nous disons que la civilisation est la forme d'ordre social la plus désirable, ou vraiment la seule qui existe. Nous nous disons que ça va aller.
Stossel n'est pas le seul menteur.
Endgame, "Violence", pp.399-404.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
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387 Je la dois à Alex Guillotte.
388 Mes remerciements à Redwood Leaverish pour cette définition.
389 Williams, Martyn, «UN Study: Think Upgrade before buying a new PC: new report finds 1.8 tons of material are used to manufacture desktop PC and monitor.» Infoworld, 7/03/2004. http://www.infoworld.com/article/04/03/07/hnunstudy_1.html (accès le 12/03/2004).
390 Conot, 384-85, citant Le Procès des grands criminels de guerre, volume 5, 118.
391 Cook, Kenneth, « Give us a Fake: the case against John Stossel », TomPaine.com, 15/08/2000, http://tompaine.com/feature.cfm/ID/3481 (accès le 13/03/2004).
392 Bien sûr ce n'est pas inhabituel de la part du journalisme d'entreprise/capitaliste, et là, je crois, le problème.
393 Ces sapins, de toute façon, ne se reproduisent pas durablement avant leurs 80 ans. Il n'y en aura plus de cet âge très bientôt sur ce continent.
394 Strangely Like War, 49.
395 C'est peut-être le bon moment de mentionner ce qu'avait proclamé Stossel sur les raisons qui l'avaient poussé à passer des intérêts du consommateurs à ceux des entreprises. « C'est que ça me gave. Et j'ai aussi fait tellement d'argent que ça ne m'intéresse plus de gagner un dollar sur une boite de conserve de petits pois. » Quand on lui mis cette déclaration sous le nez, il a dénié. Mais ça a été enregistré. Russell Mokhiber et Robert Meissman, « Stossel Tries to scam his public. » Les informations essentielles sur: http://lists.essential.org/pipermail/corp-focus/2004/000177.html (accès le 08/04/2004).
396 Jensen, Languages, 2. Cette version ici est légèrement différente car je n'ai pas aimé l'édition du paragraphe dans le livre. De plus, au cas où cela en intéresserait certains, ce paragraphe était à l'origine le premier du livre, mais je l'ai bougé aux 2/3 de la rédaction.