Psychopathologie





























L'isolement a d'étranges conséquences sur l'esprit d'une personne. C'est vrai pour toute créature sociale, humaine ou autre. Des singes enlevés à leur mère dès leur naissance placés seuls dans une chambre en acier inoxydable et privés de tout contact social avec d'autres animaux (…), développent des maladies mentales irréversibles. Comme l'un des experts de cette recherche, Harry Harlow, a dit : « une isolation sociale suffisamment sévère et prolongée réduit ces animaux à un niveau socio-émotionnel dont la première réponse sociale est la peur. »
Harlow et d'autres scientifiques, Stephen Suomi, se sont demandés s'ils pouvaient induire une psychopathologie chez des primates en retirant des bébés singes de leur mère naturelle et en les plaçant dans des cages avec « des vêtements se substituant à la mère et qui pourraient devenir des monstres ». Ils ont créé un substitut de vêtement incarnant une « mère monstrueuse » qui « éjecterait de l'air compressé en quantité » et qui « décollerait presque la peau de l'animal ». Ils en ont créé une autre qui « secouerait le bébé si violemment que sa tête et ses dents s'entrechoqueraient », et finalement une « mère porc-épic » qui sur commande aurait « des pics jaillissant de son ventre ». Dans les premiers cas, les bébés se raidissaient en se cramponnant, parce que, comme les scientifiques le rapportent, « un bébé effrayé se cramponne à sa mère à tout prix.», et dans le dernier cas, le bébé singe se retirait, attendait que les pics rentrent, et revenait se cramponner à ce qu'il percevait comme étant sa mère.
Harlow et Suomi ont finalement découvert que les meilleures mères monstrueuses qu'ils pouvaient créer étaient simplement le produit de leurs précédentes expérimentations : les singes élevés dans l'isolement. Ces singes (…) étaient trop effrayés pour interagir normalement avec leurs semblables, et étaient incapables d'avoir des relations sexuelles. C'est sans problème que les scientifiques ont engrossé des femelles avec ce qu'ils appelaient un « viol-éprouvette ». Quand les bébés sont nés, les mères n'avaient aucune idée de ce qu'il fallait faire d'eux. Beaucoup ont ignoré leur enfant, pendant que d'autres, selon les propos d'Harlow et Suomi, « étaient brutale ou létale. Un de leur truc favori était de croquer le crâne de l'enfant avec leurs dents. Mais le comportement le plus pathologique était de plaquer violemment la tête de l'enfant à terre et de frotter le sol avec. »
Il y a deux semaines j'ai reçu un courrier de l'Executive Summary of the third National Incidence Study of Child Abuse and Neglect. Ce rapport très compréhensible estimait qu'en 1993, environ 614000 enfants américains avaient été physiquement abusés, 300000 sexuellement abusés, 532000 émotionnellement abusés, 507000 physiquement négligés, et 585000 émotionnellement abusés. 565000 de ces enfants ont été tués ou très sévèrement blessés.
Quelle est la relation entre ces chiffres et notre isolement du monde naturel - l'isolement du rapport à autrui, de l'altérité, cet enchâssement social par lequel nous avons évolué- induit par la culture ?





A Language older than Words, Œillères culturelles, pp.38-39.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)









Impardonnable

























Entendu sur:  http://untitled.pnca.edu/multimedia/show/1869/







"and... any book, any piece of art, I think, which doesn't begin with the understanding that the world, theworld, the real world, the real physical real physical world is being murdered and the attempt of doing something about that, is unforgivable."




"et... je pense que tout livre, toute œuvre d'art qui ne commence pas par cette prise de conscience que le monde, le vrai monde, le monde physique et réel est en train d'être massacré,  et par une tentative de faire quelque chose contre ça, est impardonnable."





Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas),
Conférence Edelman 2011, "Civilization and Resistance", au Northwest Pacific College of Art de Portland.
(Extrait pris quelques minutes après le début de sa prise de parole)











Entendu sur:  http://untitled.pnca.edu/multimedia/show/1869/
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psychopathie de la culture dominante

























Je viens d'employer le mot « psychopathe » pour désigner Charles Hurwitz et d'autres qui dirigent cette culture. Et j'emploie très bien ce mot.180  On définit comme psychopathe quelqu'un qui peut causer des dommages sans éprouver de remords: « de tels individus sont impulsifs, insensibles aux besoins des autres, et incapables d'anticiper les conséquences de leur comportement, de poursuivre des objectifs sur le long terme, ou de supporter la frustration. L'individu psychopathe est caractérisé par l'absence de sentiments de culpabilité et d'anxiété qui accompagnent normalement un acte antisocial. »181  Le Dr Robert Hare, qui a étudié longuement les psychopathes, dit clairement que « parmi les agissements psychopathes les plus dévastateurs se trouvent le mépris glacial pour les droits des autres et une propension aux comportements prédateurs et violents. Sans éprouver aucun remord, les psychopathes charment et exploitent les autres pour leur propre bénéfice. Ils n'ont pas d'empathie, ni le sens de la responsabilité, et ils manipulent, mentent et embobinent les autres sans considération aucune pour les sentiments des autres. »182  Hare déclare également « Trop de gens continuent de croire que les psychopathes sont essentiellement des assassins ou des détenus. Le public commun n'a pas été éduqué à dépasser les stéréotypes sociaux pour comprendre que les psychopathes peuvent être des PDG, des politiciens, des entrepreneurs et autres individus à succès qui ne verront probablement pas l'intérieur d'une cellule. »
Vous pouvez piocher dans ces définitions. Les deux marchent pour Hurwitz, pour les entreprises, et ceux qui les font tourner, et pour la culture en général.
(…)
La psychopathologie en action.
Des scientifiques ont finalement réalisé que les oiseaux sont dotés d'intelligence. Selon un article du New york Times : « Aujourd'hui, dans le journal Nature Neuroscience Rewiews, un groupe international d'experts aviaires émettent une prise de position qui pourrait ressembler à un manifeste. Ils disent que presque tout ce qui a été écrit dans les livres d'anatomie sur le cerveau des oiseaux est faux. Le cerveau des oiseaux est complexe, flexible et inventif comme tous les cerveaux des mammifères, disent-ils, et il est temps d'adopter une nomenclature plus exacte, qui reflète une nouvelle compréhension anatomique des cerveaux aviaires et mammifères. »
Jusque là ça va. Bien sûr qu'on n'a pas besoin des scientifiques pour penser que les oiseaux sont intelligents : ils le sont tout à fait, si on y paie attention.
Cette prise de conscience que les oiseaux sont intelligents fait partie d'une révolution, selon le Dr Peter Marler. Encore une fois, jusque là ça va. Mais cette révolution n'est pas la même que la mienne. Voici la sienne : « Je pense que les oiseaux vont remplacer le rat blanc de laboratoire comme cobaye favori pour étudier les fonctions anatomiques. »
Soyons clairs : après toutes ces années, les scientifiques réalisent ce qu'ils auraient dû savoir depuis longtemps, que les oiseaux sont des créatures complexes, intelligentes, qui peuvent ressentir, et que leur première pensée est de les torturer.
Voilà l'essence de la psychopathologie. C'est l'essence de la civilisation.

Précédemment, j'ai parlé des caractéristiques des abuseurs, et démontré qu'on pouvait les appliquer à la culture dans son ensemble, et j'aimerais faire la même chose, beaucoup moins longuement, avec les caractéristiques des psychopathes. Les caractéristiques suivants viennent de la ICD-10 Classification of Mental and Behavioural Behaviors Disorders, Organisation Mondiale de la Santé, Genève, 1992, Section F60 sur les Désordres Antisociaux:
A : reste de marbre face aux sentiments des autres.
B : présente une attitude irresponsable et méprisante pour les normes sociales, les règles et les obligations.
C : est incapable de maintenir des relations sur le long terme, qu'il n'a pourtant aucun mal à établir.
D : ne tolère pas la frustration, et devient agressif très vite, voire violent.
E : est incapable de ressentir la culpabilité et de tirer partie de son expérience, en particulier celle de la punition.
F : est nettement prédisposé à accuser les autres, en argumentant rationnellement sur leur comportement en conflit avec la société.

Je suis sûr que vous pouvez voir comment appliquer ceci à la culture dans sa globalité, et à ceux qui la font tourner. Parcourons vite fait cette classification.

Rester de marbre face aux ressentis des autres. (…) Est-ce que les civilisés se sont déjà souciés des sentiments des indigènes dont ils ont volé les terres ? Et le demi millions d'enfants irakiens morts, parce que « c'est le prix à payer », selon Madame Albright ?
Combien de fois avons-nous entendu que toute émotion devait être bannie des études scientifiques? Combien de fois nous a-t-on dit que les émotions ne devaient jamais interférer avec les décisions mettant en jeu de l'argent ?
(…) Les poulets en batterie ressentent-ils quelque chose ? Et les porcs ? Et les singes de laboratoire ? Et les arbres ? Et les rivières ? Et les pierres ? Cette culture reste non seulement de marbre face aux ressentis des autres, mais en plus elle les dénie.

Ensuite, une attitude irresponsable et méprisante pour les normes sociales, les règles et les obligations. Manifestement les civilisés sont irresponsables : je ne pense pas qu'il y ait de plus irresponsable que de tuer la planète. Quant à l'objet de cette irresponsabilité dans cette définition, puisque c'est la société entière qui souffre de ce désordre, ses règles, ses normes et ses obligations ne peuvent pas être les repères par lesquels nous jugeons de ce que doivent être des normes, des règles et des obligations. Cela reviendrait à se demander si Ted Bundy a agi en accord avec ses normes, ses règles et ses obligations à lui, quand il a violé et tué des femmes. Et quels sont les normes sociales, les règles et les obligations de cette culture ? Normes : le viol des femmes, l'abus des enfants, la destruction des terres. Règles : les lois sont faites par ceux qui ont du pouvoir, pour eux et dans le but de les y maintenir. Obligations : d'amasser le plus de pouvoir possible, de ne jamais dévier du prémisse quatre de ce livre : toujours – toujours – protéger les abuseurs et les structures sociales abusives.

Parlons des normes, règles et obligations à plus large échelle, celle de vivre de façon soutenable sur cette planète, en accord avec le principe fondamentale de la relation proie-prédateur 191, de donner autant sinon plus à la terre qui te nourrit, de vivre au sein d'une communauté humaine et non humaine dans la coopération. J'ai lu bien des constats de la part des indigènes sur le fait que les civilisés ne respectent même pas les règles du vivant. Rappelez-vous des propos de Sauk Makataimeshiekiakiak (Black Hawk)192 « Un Indien qui est aussi mauvais qu'un homme blanc ne pourrait pas vivre dans nos nations ; il serait mis à mort, et donné en pâture aux loups. Les hommes blancs sont de mauvais pédagogues ; ils distribuent des livres faux, et marchandent faussement ; ils sourient aux pauvres indiens pour les trahir ; ils leur serrent la main pour avoir leur confiance, pour les rendre ivres, pour les tromper et ruiner nos femmes. Nous leur avons dit de nous laisser tranquilles, et de rester loin de nous ; mais ils nous ont suivis, nous ont harcelés, jusqu'à nous étouffer, comme le serpent. Ils nous ont empoisonnés en nous touchant. Nous n'étions plus en sécurité. Nous étions en danger. Nous sommes devenus comme eux, hypocrites et menteurs, adultérins, des zombis, des causeurs, mais pas des travailleurs. »193

Ensuite, les psychopathes sont dans l'incapacité de maintenir des relations dans le long terme, alors qu'ils n'ont pas de difficulté à les établir. Depuis combien de temps cette culture est sur ce continent ? Je vis sur la terre des Tolowa, et les Tolowa vivaient là depuis au moins 12000 ans (si vous croyez les scientifiques, ou depuis le commencement, si vous en référez aux mythes Tolowa). Ils avaient une relation durable avec leur environnement humain et non humain. Nous non. C'est dur de maintenir des relations durables avec ceux que vous exploitez.

Les psychopathes ne supportent guère la frustration et montent vite en agressivité, et en violence. Combien de fois les États unis ont-ils envahi d'autres pays ? Combien d'indigènes ont-ils été massacrés par les civilisés ? Quelles genres d'excuses a-t-on invoquées à la légère pour ça ?

La caractéristique suivante est l'incapacité à ressentir de la culpabilité, et de tirer profit du vécu, surtout de la punition. Charles Hutwitz se sent-il coupable des déforestations des forêts anciennes de séquoias? Après avoir déforesté le moyen orient, le bassin méditerranéen, l'Europe de l'ouest, la Grande Bretagne, l'Irlande, la plupart des Amériques, l'Afrique, l'Océanie et l'Asie, dont les dommages collatéraux ne font que de s’aggraver, pouvons-nous dire honnêtement que nous tirons des leçons du passé ? Combien ont tiré profit des dommages causés par des technologies en introduisant d'autres technologies qui n'ont fait qu'empirer la destruction ? Avons-nous appris du changement climatique induit par les énergies fossiles ? Cela nous a-t-il stoppé dans l'ingénierie génétique ? Et la nanotechnologie ? Et la bombe atomique ? Les pesticides ? Les barrages ? Bien sûr que non.

Finalement, il y a cette propension très nette à blâmer les autres ou à rationaliser le comportement qui met le psychopathe en conflit avec la société. Quelle responsabilité Hurtwitz a endossé pour sa violence ? Et G.W. Bush ? Et le violeur ? Bush justifie la déforestation par les risques d'incendie. Clinton et les entreprises accusent les coléoptères. C'est la même chose pour les histoires des psychopathes. Et ça me rend malade.


J'ai longtemps comparé le fait de vivre sur une planète limité avec cette culture dominante au fait de vivre enfermé dans une pièce avec un psychopathe.194 Il n'y a pas d'échappatoire, et bien que le psychopathe choisira d'autres cibles d'abord, ce sera finalement notre tour. Finalement nous devrons nous battre. Il n'y a pas d'alternative. Et le plus tôt nous riposterons – le plus tôt nous tuerons ce psychopathe – le plus de vie pourra être maintenue.



Endgame, Psychopathologie, pp. 663-671.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)



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180   Bien que dans l'industrie de la psychologie et de la psychiatrie, le terme « sociopathe » soit plus utilisé que « psychopathe » pour désigner à peu près la même chose, j'ai choisi « psychopathe » car il est plus présent dans le langage courant.
181  
New Columbia Encyclopedia, 4ème édition.
182   Ramsland, Katherine, « Dr Robert Hare : expert en psychopathie », chap.5, « Définition du Psychopathe », Bibliothèque CourtTV de criminologie : mentalités et méthodes criminelles. Http://www.crinelibrary.com/criminal_mind/psychologie/robert_hare/5.html?sect=19 (accès le 6/08/2006).
191   Si tu consommes la chair des autres, tu est responsable de la survie de leur communauté.
192   Ce nom a bien sûr été volé par l'armée américaine pour désigné un hélicoptère utilisé pour tuer ceux qui se révoltent contre ceux qui sont au pouvoir. Ai-je déjà dit que je détestais cette culture ?
193   Blaisdell, Bob, ed.
Great speeches by Natives Americans, Mineola, NY : Dover, 2000, pp.84-85.
194   J'ai emprunté cette comparaison à Ward Churchill.






4 livres par pied carré




























(…) J'ai parlé à l'homme de la démolition du barrage Embry sur le Rappahannock, et des deux essais qu'elle a nécessité. Je lui ai demandé si 600 livres (300kg) d'explosifs faisaient beaucoup. Il m'a demandé si le reportage mentionnait le type d'explosif qui avait été utilisé.
« Non.
- La plupart du temps, a-t-il dit, les reportages restent génériques pour éviter que les mauvaises personnes (les bonnes selon moi) aient l'information.
- Un gamin en Californie du Sud tenait un site web appelant à la révolution, ai-je dit, il avait aussi une page où les visiteurs de son site pouvaient ajouter des liens. Un gosse de riche bien de droite a ajouté un lien sur une page décrivant comment fabriquer les explosifs. Le lien n'était même pas si explicite que ça, il ne contenait rien qu'on ne trouve déjà sur des sites comme howthingswork.com, loompanics.com, bombshock.com, totse.com, ou même amazon.com. Mais à cause de ce lien le gamin révolutionnaire a été condamné à un an de prison.
- Je ne vois pas pourquoi, a-t-il dit .
- C'était sur son site, ai-je rétorté.
- Mais c'était juste un lien, insiste-t-il. Si ils voulaient arrêter quelqu'un, pourquoi n'ont-ils pas arrêté la personne qui l'a posté ? Et pourquoi, alors, ils n'ont pas épinglé les gens de loompanics.com. Et que dire alors des militaires américains ?
- Et bien premièrement, ai-je répondu, les fédéraux voulaient de toute façon épingler ce gars. Donc ils ont pris ce qu'ils ont trouvé. Si cela n'avait pas été pour ça, ils l'auraient épinglé pour autre chose, comme traverser une rue en dehors des passages piétons. Deuxièmement, et c'est le plus important, ils n'ont pas arrêté le posteur du lien ni les gens de loompanics parce qu'ils ne parlent pas de révolution. Vous pouvez parler de violence tant que vous voulez, tant que vous ne mentionnez pas le changement social. (…) De même vous pouvez parler de changement social tant que vous voulez tant que vous ne mentionnez pas la violence. Mais vous ne pouvez jamais parler des deux ensemble.
- Pourquoi pas, a-t-il demandé ?
- C'est le prémisse 4, mec, ai-je répondu. C'est exactement la raison pour laquelle les militaires peuvent apprendre à tant de gens à fabriquer et utiliser des explosifs, et ensuite tout exploser partout dans le monde. La violence est envoyée de la hiérarchie. Et c'est pour ça que les entreprises minières peuvent apprendre aux gens comment fabriquer et utiliser des explosifs pour les mines. La violence vient de la hiérarchie. Mais si vous mentionnez les explosifs et la possibilités de les utiliser contre la hiérarchie, vous devez être puni. »
(…)
Il dit : « En général, les explosifs sont calculés en fonction du trinitrotoluène (TNT), donc si la composition C-4 (variété d'explosif de la famille des plastiques) est 2.5 fois plus puissante que le TNT, alors 600 livres correspondraient en fait à 240 livres ou 30 blocs de C-4, ou un explosif de composition C. Je pense que pour ce barrage ils ont dû employer du C-4 commercial. Si le 1er essai a échoué c'est probablement un problème de court-circuit, un des fils s'est mouillé et n'a pas fonctionné.
- C'est une grosse quantité ?.
- 600 livres de TNT, non pas tant que ça. Si je le voulais je pourrais m'en procurer.
- Comment, le trafic d'armes ?
- Ouh non, mon dieu. Si vous entrez dans ces cercles-là vous risquez gros (…). Si je devais le faire, je m'en procurerais directement dans les mines, les carrières.
- Sérieux ?
- Beaucoup de carrières ont leur matos sur place. Cela dépend des sites. Certains sécurisent plus que d'autres. Mais il faut savoir qu'à cause de la nature volatile des explosifs, on évite de les stocker dans des bâtiments. C'est commode du coup, le stockage est vulnérable.
- Je n'y connais rien là-dedans.
- N'importe qui peut trouver des explosifs. Tout ce que vous avez à faire est de prêter attention à ceux qui les utilisent. Les utilisent-ils pour percer une route dans une forêt dont les arbres sont destinés à être abattus ? Pour les mines, c'est pour faire sauter sous terre ou à la surface ? Vous êtes intelligent, vous devriez pouvoir analyser tout ça. »
J'étais en train de penser que j'avais de la chance d'être un écrivain.
Il a continué : « Un mot sur le vol. Les autorités s'affolent littéralement quand une grosse quantité d'explosifs disparaît. Il est possible, toutefois, de les subtiliser d'une façon moins manifeste. »
Je me suis souvenu que George Elser, un des gars qui a tenté de tuer Hitler, n'avait pas volé 60kg d'explosifs d'un coup, mais en petites quantités dans différents containers pour que ce ne soit pas remarqué.
Il a continué : « Ce sont des points tactiques qui doivent être soigneusement réfléchis. Souvenez-vous, aussi, que les gardiens des sites ne sont que des pauvres types qui n'ont pas pu ou voulu entrer dans la police."
Je me suis remis à penser à quel point j'avais de la chance d'être un écrivain.
Il a dit : « Ou alors je fabriquerais juste les explosifs à la maison. C'est incroyablement facile à faire. J'en ai fabriqué plein de fois. L'explosif le moins puissant et le plus facile à faire consiste à mélanger du fertilisant composé de nitrate d'ammonium et du gazole dans de la terre glaise. Si vous y ajoutez un peu d'aluminium ou un autre oxydant, cela augmente la puissance de 60%.
- Vous avez fait ça souvent ? Je ne crois pas avoir déjà rencontré quelqu'un qui a fabriqué des explosifs, à part mon camarade de lycée, un nerd qui a fabriqué une bombe pour la salle de classe.
- A chaque fois que j'entends une nouvelle recette avec du nitrate d'ammonium, je la tente, à petite échelle, mais assez grosse pour que je puisse vérifier si ça marche, c'est le seul moyen de savoir. »
J'ai déjà dit que j'étais heureux d'être un écrivain ?
J'ai posé une autre question : « Vous avez dit que vous pourriez dire juste en regardant le site où mettre les explosifs. Vous pourriez évaluer également la quantité d'explosifs nécessaire ?
- Oh oui, pour sûr, dit-il, de quelle taille était le barrage Embry ?
- Ils ont démoli une section de 100 pieds (30.49 m) qui faisait 22 pieds (6.70 m) de hauteur et de 18 pouces (moins de 1m) d'épaisseur.
- Calcule. 22 fois 100 font 2200 pieds carrés. Divise ça par 600 livres, et tu as environ 4 livres par pied carré, à 18 pouces d'épaisseur. Tu peux faire le même genre de calculs pour tout ce que tu veux. Ou tu peux faire un graphique. »




Endgames, Barrages, partie IV, pp.644-646.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)





Ce n'est pas un jeu...






















Ce n'est pas un jeu. Les conséquences sont réelles. Ceux au pouvoir ne tolère aucun blasphème, aucune enfreinte aux 4 voire 5 premiers prémices de ce livre, aucune menace à leur monopole sur la violence, aucune menace à leur propriété (ce qui signifie aucune menace à leur contrôle), aucune menace à leur pouvoir, aucune menace à leur habilité à détruire le monde.
Un nombre croissant de gens ont commis ce blasphème dernièrement. Ils ont reconnu que cette civilisation est incorrigible. Ils en sont venus à savoir que la police ne nous protègera pas, ni la terre que nous aimons, des entreprises, au contraire elle pour but premier de faciliter la production, de faciliter la destruction de tout ce qui nous est cher. Ces gens en sont venus à savoir que si l'intégrité de nos propres corps et celle de la terre que nous aimons doivent être défendus alors nous sommes ceux qui devons la défendre. Et nous reconnaissons le fait que nous devons prendre l'offensive.
Des gens ont brûlé des stations de ski. Ils ont enflammé des poids lourds. Ils ont mis du sable et du sucre dans les réservoir des abatteuses. Ils ont brûlé des véhicules de sport , de particuliers, ou dans des concessions. Ils ont incendié des résidences vides et des maisons luxueuses construites sur des zones qui auraient dues être protégées. Ils ont déterré des semences génétiquement modifiées. Ils ont libéré des animaux de laboratoires ou d'élevages intensifs. Ils ont détruit des laboratoires de recherche qui torturaient les animaux, incendié ceux qui pratiquaient la vivisection.
C'est un début.
Peu de ces gens qui ont fait ça ont été attrapés. Parmi ceux qui ont été appréhendés, les arrestations n'ont jamais vraiment abouti à cause d'un brillant travail de détective auquel nous nous attendons en regardant la propagande télévisuelle: un film policier et une série télé comme Forensic Files. Les arrestations ont plutôt eu lieu à cause d'un manque d'attention, d'erreurs de la part des saboteurs. Un type qui a libéré des animaux et emprisonné récemment pour ça – et pas mal d'activistes avaient subi le même sort pour n'avoir pas témoigné contre lui – a d'abord été suspecté parce que quand il a envoyé un communiqué à une organisation connue pour faire du travail de presse pour ceux qui libèrent des animaux de laboratoire, il a mentionné un numéro de téléphone sur l'enveloppe FedEx. Bien sûr la lettre n'est jamais arrivée, mais lorsqu'elle fut retirée du tas de lettres perdues, elle a été lue et a révélé des indices qui auraient pu rester secret si l'expéditeur avait dépensé 10 dollars pour l'envoyer normalement. D'autres saboteurs ont brûlé des poids lourds d'entreprises forestières. Mais ils se sont faits avoir car l'un d'eux s'en est vanté à sa copine, qui était la fille d'un député. Un autre saboteur, qui avait écopé de 9 mois de prison pour incendie volontaire, s'est retrouvé à en faire 8 ans car il s'est fait attrapé en train de voler des pinces coupantes. Si je l'avais connu et qu'il me l'avait demandé, je lui aurais donné les sous pour qu'il se les achète, ces fichues pinces. Un activiste fut condamné à 8 ans pour avoir brûlé une concession des voitures de sport en Californie du Sud. Comment la police en est venue à le suspecter ? Peu après l'incendie, la police s'est servie du prétexte pour aller perquisitionner un activiste au hasard à son domicile. Après l'arrestation, le saboteur présumé a envoyé plusieurs e-mails au L.A.Times en insistant sur le fait que la police n'avait pas arrêté la bonne personne. Comme cela ne suffisait pas, il a envoyé les e-mails de la bibliothèque universitaire où il allait étudier, et il a donc été enregistré par la vidéo surveillance lorsqu'il y est entré avant de poster les e-mails. Il s'est également vanté de cet incendie à des amis et à sa petite copine, qui en ont dit encore plus devant la police.
Soyons clairs : il n'a pas été en prison parce qu'il avait incendié une concession de voitures de sport. Il y est allé parce qu'il s'est donné tout seul à la police.
C'est assez nul. Mais il a aussi donné les noms de ses présumés complices, à ses amis et à la police.
Très rarement dans mes écrits (ou dans ma vie) j'ai cherché à être prescriptif. Je crois fermement que les gens ont besoin de trouver et de suivre leur propre cœur. Quand les gens me demandent ce qu'ils devraient faire pour faire tomber la civilisation, je refuse toujours net de donner une réponse, je leur dis d'écouter leur propre terre et leur propre cœur, et les deux leur diront ce qu'ils doivent faire.
Mais ici je vais l'être. Ne soyez pas stupide. Ne soyez pas imprudent. Des vies, dont la vôtre, sont en jeu. Certains d'entre nous vont être tués. Certains d'entre nous vont être emprisonnés. Nous devons par nécessité prendre des risques. Mais nous devons aussi par nécessité faire en sorte que les risques en vaillent la peine si nous nous faisons attrapés. C'est une chose que de voler des pinces dans un magasin si vous allez faire juste quelques mois si vous êtes pris. C'en est une autre si vous êtes passible de plusieurs années.
Si vous roulez vers un barrage avec en tête de le faire tomber, ne vous pressez pas. Ne roulez pas avec un feu arrière cassé. Ayez votre carte grise à jour. N'en parlez pas à vos amis . N'en parlez pas à votre petite amie, la fille du préfet. N'en parlez à personne. N'en parlez à quiconque qui n'a pas besoin de le savoir. N'en parlez pas à quiconque qui n'est pas directement impliqué. N'en parlez qu'à ceux qui se tairont au risque de prendre de la prison pour quarante ans. N'en parlez qu'à ceux à qui vous donneriez votre vie, car c'est ce que vous allez faire.
Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. J'ai fait beaucoup de choses stupides dans ma vie, qui m'ont coûté beaucoup. (…) Je ne suis pas mieux que tous ceux que j'ai cités. En fait ils sont mieux que moi, parce qu'au moins ils ont fait quelque chose, ils ont pris l'offensive. Je veux juste que personne d'autre ne refassent les mêmes erreurs.
Nous sommes en guerre. La guerre a été déclarée contre le monde il y a des milliers d'années. La guerre a été déclaré contre les femmes. La guerre a été déclarée contre les enfants. La guerre a été déclarée contre la vie sauvage. La guerre a été déclarée contre les indigènes. La partie adverse – celle qui est en train de tuer la planète – a plus d'armes que nous. On n'est pas assez nombreux à vouloir riposter pour se permettre de perdre des alliés à cause de fautes d'inattention. (…)




Endgame, Barrages, partie IV, pp.641-644.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)






Tir de barrage





















J'ai parlé avec quelqu'un qui s'y connait en explosifs. C'est un ami d'ami recommandé par la personne qui nous a présentés. Sil était vraiment question de passer à l'action, j'aurais bien sûr demandé plus de preuves avant de lui faire confiance. Mais tout ce que nous allions faire était de discuter – comme n'importe qui d'entre nous me semble-t-il – et c'était bien assez. On s'est donné rendez vous à un match de baseball.
(…)
Je l'ai remercié pour l'aide qu'il m'offrait à comprendre les explosifs, et lui ai demandé d'où il tirait ses connaissances.
Il dit : « Oh, ça me fait plaisir de vous aider de quelle que manière que possible. J'y ai pensé beaucoup et il y a deux raisons importantes pour lesquelles je veux faire ça. Première raison, on doit faire tomber la civilisation. Si on doit sauver quelque chose, on a besoin de donner tout ce qu'on peut pour cette lutte. Je ressens tellement de rage et de désespoir, même davantage à cause des choses que je pourrais faire avec mes compétences. Mais je suis aussi piégé, parce qu'agir mettrait ma famille en danger. J'aurais à les quitter, et je ne suis pas sûr qu'ils soient capables de gérer. Donc jour après jour je m'assois et la rage du désespoir brûle et brûle et je sens que ça chauffe dans ma tête. Mais je cherche à me conforter dans la certitude que bientôt, et le plus tôt sera le mieux, le temps viendra pour donner le coup qui fera chavirer tout ça et nous libèrera pour que nous puissions vivre encore comme nous l'attendons tous.
On va gagner, dis-je. »
Il acquiesça et continua : « La seconde raison pour laquelle je veux aider – et je sais que ça pourra paraître étrange – est que la façon dont j'ai appris tout ça m'a amené à faire des choses qui me consument encore l'esprit, donc je peux maintenant donner un bon emploi à mes compétences, peut-être je me sentirais moins mal avec ça.
- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler.
- En 1981 j'ai joint l'Armée Nationale dans une unité d'artillerie qui était habilitée à faire des tirs d'armes nucléaires. Et bien que je n'avais rien à voir avec tout ça,  je devais avoir un habilitation sécuritaire pour être dans cette unité. Après mon diplôme en 1982, sans argent ni toit, je suis entré dans la Marine car ils étaient les seuls à pouvoir m'enrôler immédiatement. J'étais dans l'infanterie. Comme j'avais déjà une habilitation sécuritaire, ils m'ont collé dans une unité expérimentale. Nous avons passé les dix premiers mois à nous entraîner, et après tout ça nous devions être formés à 80% pour les forces spéciales. Mon premier entrainement sur les explosifs a été fait en trois semaines par l'Armée, à FB...
- Trois semaines, cela ne me semble pas très long.
- Oh, c'est suffisamment long. Pour vous donner un ordre de grandeur, c'est plus long que leurs cours sur le ciel et la plongée sous-marine.
- Que vous ont-ils appris d'autre ?
- Avec les airs, les fonds marins, il y avait la survie et la guerre dans la montagne, le désert, la banquise, la jungle et les milieux tempérés ; les descentes en rappel ; l'escalade ; les embuscades; les objets piégés ; les armes lourdes ; les tactiques de guérillas ; les collectes de renseignements ; les opérations de contre-espionnage ; les périmètres de sécurité interne et externe ( comment installer et défaire les systèmes animal, électronique, et mécanique de sécurité) ; les patrouilles couvrant de larges espaces ; la reconnaissance ; l'évasion et la fuite (dont comment démarrer une voiture sans les clefs, entrer quelque part par effraction etc) ; improviser la mise au point d'armes et de systèmes d'explosifs ; les premiers secours sur un champ de bataille ; et finalement les trucs sur les tactiques d'infanterie de base. Je dois dire qu'alors j'ai réellement des sentiments conflictuels à l'encontre des entrainements que j'ai reçu et que je suis profondément perturbé, voir même hanté par les choses que j'ai faites, je suis également heureux qu'on m'ait appris tout ça parce que ça va servir finalement à stopper cette folie dans laquelle nous vivons.
- Qu'avez-vous fait ?
- On a d'abord été envoyés en Afrique pour presque un an : l'Angola, le Congo, et ailleurs. Notre boulot était d'enseigner des tactiques de contre insurrection. On a ensuite été envoyé en Asie – Thaïlande et Cambodge – pour un an, on nous avons fait les mêmes choses. Partout où nous sommes allés était en guerre, et bien que techniquement nous n'étions que des conseillers, nous avions l'occasion d'appliquer ce que nous avions appris. Après j'ai arrêté et j'ai lu plusieurs livres sur des aspects plus techniques que nous n'avions pas abordé à l'Armée. »
Nous avons des compétences, je pensais, et peu importe où nous les avons apprises, nous avons besoin de les utiliser pour sauver la planète. Cet homme, clairement, avait des compétences capitales.
(…)
L'homme dit : « Entrons dans les détails. Les buildings ont des points dans leur structure qui subissent plus le stress de l'apesanteur et autres forces. Ce fait assez basique est tellement connu et compris par les gens qui élaborent les structures, qu'ils en tiennent compte et consolident les zones de stress. Les barrages en ont deux points à ce que je connais. Le premier est le point du croissant le plus éloigné, et l'autre se situe entre les portes d'écluse. Ces lieux ont été renforcés avec de l'acier ou une double épaisseur. Les constructeurs ne renforcent que ce qui est nécessaire et ces zones sont rattachées aux autres zones. C'est précisément cette zone de jonction que vous devez attaquer, à moins que vous ayez une quantité énorme d'explosifs, en quel cas vous visez direct les zones renforcées. Ce que vous devez vraiment savoir c'est quels matériaux ont servi pour la construction, et si les constructeurs en ont utilisé plusieurs types, vous devez supposé qu'ils aient choisi les matériaux les plus solides. Ça c'est la base : les experts en démolition, qu'ils soient de l'armée ou non utilisent tous cette analyse. »
Je n'arrivais pas à croire que nous parlions de ça dans un match de baseball. Les Expos étaient en train de battre les Marlins, par ailleurs.
Il dit : « pour résumer, si quelqu'un devait faire sauter un barrage, il lui faudrait : 1) des plans, où quelqu'un qui s'y connaisse suffisamment pour trouver les zones de stress, j'ai fait ça tant de fois que je peux probablement les situer à l’œil nu : le truc est de vous entrainer à regarder, et de regarder la chose comme un tout ; 2) la connaissance des matériaux utilisés ; 3) la connaissance spécifique du terrain sur lequel se trouve le barrage, les zones sismiques ou de passage d'ouragans vont entrainer des renforcements. Tout cela vous dirait : 4) la quantité et le type d'explosifs dont vous avez besoin pour accomplir votre but. L'étape suivante : 5) un plan, comment parvenir aux lieux, qui y va, et quand et par où et quel sorte de détonateur employer. Ne négligez pas ce point : si le barrage génère de l'électricité il peut interférer avec un programmateur électrique ou un retardateur.
– Avez-vous peur de parler de ça, ai-je demandé. » Ce n'est pas que cela m'effrayait. Pas du tout. Pas le moindre. Je jure. Et non, ma voix n'a pas tremblé. Bon, d'accord, peut-être un tout petit peu. Bon okay, voilà, j'étais sacrément effrayé. Mais aussi excité.
Il dit : « Cette information n'est pas illégale. Comme je l'ai dit, c'est l'unité Démolition 101, enseignées à des dizaines de milliers de personnes dans l'Armée au frais du contribuable. Si c'est illégal pour moi d'en parler, alors pourquoi ça ne l'est pas pour eux de me l'apprendre ?
– Parce que nous en parlons dans la perspective de l'utiliser pour les gens et la planète, par pour enrichir les riches. Parce que nous en parlons pas pour faire du mal aux pauvres du monde entier.
– Bon dieu, dit-il, vous avez raison. Dans ce cas c'est probablement illégal. »
Silence.
Finalement, il dit : « Chouette match, hein ?
– Ouais. » On en était à présent à 3 – 2.
Il dit : « Vous savez, ça vient juste de m'arriver : les militaires entrainent beaucoup de gens à la démolition, et beaucoup d'entre ces gens ont compris à quel point la civilisation est destructrice. »
Je l'ai regardé du coin de l’œil.
Il avait un regard rêveur. Il secoua la tête et dit : « Une fois que vous avez votre plan, et une fois que vous vous êtes assuré d'avoir pris en compte tous les paramètres d'accidents et de plantages, alors vous êtes prêt pour l'étape six, qui est que vous avez besoin de pratiquer en faisant non seulement votre part mais celle des autres encore et encore jusqu'à ce que vous et chaque membre de votre équipe soit capable de le faire les yeux fermés. Vous ne voulez pas foirer. Vous voulez le faire correctement.
– Merde, ai-je dit, j'ai peur.
– Bien sûr que vous avez peur, dit-il, c'est effrayant. »







Endgame, Les barrages, partie III, pp.633-637.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)








Préface de DEEP GREEN RESISTANCE





















Extraits de la préface de Deep Green Resistance  par Derrick Jensen,  pp.11-17.


Ce livre veut parler de riposte. La culture dominante – la civilisation – est en train de tuer la planète, et cela fait depuis longtemps qu'il est temps, pour ceux que la vie préoccupe, de commencer à agir pour stopper la destruction de tous les êtres vivants par cette culture.
A présent nous connaissons tous les statistiques et grandes prévisions : 90% des grands mammifères marins ont disparu, il y a dix fois plus de plastique que de phytoplancton dans les océans, 97% des forêts primaires sont détruites, 98% des prairies primaires sont détruites, la population des amphibiens s'effondre, la population des poissons s'effondre, etc. 200 espèces sont amenées à s'éteindre chaque jour, tous les jours.
Cette culture détruit les terres. C'est ce qu'elle fait. Quand vous pensez à l'Irak, est-ce que la première chose qui vous vient à l'esprit sont les forêts de cèdres si épaisses, que le soleil n'atteignait jamais le sol? Une des premiers écrits mythologiques est le Gilgamesh, où le héros éponyme déforeste les collines et vallées d'Irak pour construire une grande cité. La péninsule arabique était une immense savane de chênes. Le moyen orient était couvert de forêts (nous avons tous entendu parler des cèdres libanais). La Grèce était couverte de forêts. L’Afrique du Nord était couverte de forêts. Répétons-le : cette culture détruits les terres.
Et on ne va pas l'arrêter en le demandant aimablement.
Nous ne vivons pas dans une démocratie. Et avant que vous gueuliez au blasphème, posez-vous la question : est-ce que les gouvernements servent les entreprises ou les êtres vivants ? Est-ce que les systèmes judiciaires rendent les PDG responsables de leurs actions destructrices et meurtrières ?
(…)
Est-ce que le système judiciaire est le même pour les riches que pour nous ? Est-ce que la vie sur terre a plus de poids qu'une entreprise, devant un tribunal ?
Nous connaissons tous les réponses à ces questions.
Et nous savons au plus profond de nous, si ce n'est clairement, que cette culture ne va pas d'elle-même s'infliger un changement pour aller vers un mode de vie sensé et soutenable. Nous – Aric, Lierre et Derrick – avons demandé à des milliers et des milliers de personnes de tous styles de vie, des activistes aux étudiants que nous rencontrions dans les bus et les avions si cette culture allait opérer ce changement d'elle-même. Presque personne n'a dit oui.
Si la vie sur la planète vous préoccupe, et si vous croyez que cette culture ne cessera pas d'elle même de détruire, comment cette opinion affecte vos méthodes de résistance ?
La plupart des gens ne savent pas, parce que la plupart des gens n'en parlent pas. Ce livre en parle : ce livre parle de ce glissement vers une stratégie, des tactiques.
Ce livre parle de riposter.
(…)
Et que veut-on dire quand on parle de riposter. Comme nous allons le voir dans ce livre, cela veut dire d'abord et avant tout de penser et ressentir par nous-mêmes, de trouver qui et quoi nous aimons, et trouver le meilleur moyen de sauver ce qu'on aime, en employant tous les moyens nécessaires. La stratégie de Deep Green Resistance (DGR) commence en reconnaissant l'horreur de la situation que la civilisation industrielle a engendré sur la vie sur la planète. Le but de DGR est de déposséder le riche de son habilité à voler le pauvre, et de déposséder celui qui est au pouvoir de détruire la planète. Cela veut aussi dire défendre et reconstruire des communautés humaines justes et soutenables vivant au sein d'une terre. C'est une énorme tâche, mais ça peut se faire. On peut stopper la civilisation industrielle.
Les gens nous – les auteurs de ce livre, Aric, Lierre et Derrick – approchent souvent, et nous disent que leur espoir et leur désespoir ont fusionné en eux. Ils ne veulent plus faire  TOUT ce qu'ils peuvent pour protéger les places qu'ils aiment, ce TOUT qui est tout sauf la chose la plus importante : faire tomber la culture. Ils veulent prendre l'offensive. Ils veulent la stopper net. Mais ils ne savent pas comment.
Ce livre parle de créer une culture de résistance. Et ça parle de créer une réelle résistance. Ça parle de créer les conditions pour que les saumons soient capables de retourner chez eux, pour que les oiseaux migrateurs soient capables de retourner chez eux, pour que les amphibiens soient capables de retourner chez eux.
Ce livre parle de riposter. Et ce livre parle de gagner.
Les actions directes contre les infrastructures stratégiques est une tactique de base à la fois pour les insurgés et les militaires du monde entier, pour la simple raison que ça marche. Mais de telles actions si elles sont isolées ne formeront jamais une stratégie suffisante pour obtenir un bon résultat. Cela veut signifier que toute stratégie qui a pour but un futur plus juste doit contenir cet appel à construire des démocraties directes basées sur les droits humains et les cultures matérielles soutenables. Les différentes branches de ce mouvement de résistance doivent travailler en tandem : les airs et les souterrains, les militants et les non-violents, les activistes et les travailleurs culturels. Nous avons besoin de tout.
Et nous avons besoin de courage. Le mot « courage » a la même racine que cœur, le mot français. Nous avons besoin de tout le courage dont le cœur humain est capable, forgé dans le fer de l'arme et du bouclier pour défendre ce qu'il reste de la planète. Et le sang vital du courage est, bien sûr, l'amour.
Alors c'est un livre qui parle de riposter et qui parle finalement d'amour. Les oiseaux et les saumons ont besoin de votre cœur, même s'il est faible, parce qu'un cœur brisé est encore fait d'amour. Ils en ont besoin car ils sont en train de disparaître, de glisser dans la plus longue nuit de l'extinction, et que la résistance est nulle part en vue.
Nous avons encore à construire cette résistance avec tout ce qui nous tombe sous la main : les soupirs et les prières, l'histoire et les rêves, nos propos et nos actions les plus braves. Ce sera dur, cela aura un coût, et lors de bien des matins cela semblera impossible. Mais on doit le faire de toute façon. Alors ramassez votre cœur et rejoignez tous les êtres vivants. Avec l'amour pour Cause première, comment pouvons-nous échouer ?





Préface de Deep Green Resistance,  pp.11-17.
Par Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas).




ABUSER























« La violence contre les femmes et la violence contre la Terre, légitimées et promues par la religion et la science patriarcales viennent d'une même agressivité qui prend racine dans l'érotisation de la domination. L'image de la femme-objet ou victime de cette culture génocidaire est à mettre en parallèle avec des représentations contemporaines qui montrent continuellement une Terre-objet ou jouet ou machine violentée, provenant de l'idéologie religieuse et scientifique qui légitime la possession, la contamination et la destruction de la Terre Mère. »

Jane Caputi,  
Gossips, Gorgons & Crones : the fates of the earth,  
Santa Fe, NM:Bear&Compagny, 1993, p.53.



LES ABUSEURS ndlt


 NOUS AVONS ÉTÉ DÉMENTIELLEMENT TROP GENTILS AVEC CEUX QUI SONT EN TRAIN DE TUER LA PLANÈTE. Nous avons été inexcusablement, impardonnablement, insensément trop gentils.
 Je comprends à présent. Pendant des années je me suis demandé si les abuseurs/gens violents croyaient en leurs mensonges, et finalement j'ai trouvé une réponse qui me convenait.
(…)
 Lundy Bancroft m'a aidé à prendre conscience de certaines choses très importantes. Il s'est spécialisé dans les abuseurs/violents, notamment ceux qui perpétraient la violence domestique, mais ce qu'il a écrit s'applique aussi bien à la culture entière de l'abus/violence, qu'aux abus de ceux qui les commettent à plus grande échelle et sur lesquels j'écris.
Sa thèse centrale semble être que le problème premier n'est pas que les abuseurs « perdent tout contrôle » ou soient particulièrement enclins à « entrer dans une colère noire », mais plutôt qu'ils considèrent dans leur bon droit d'exploiter, feront tout pour exploiter, et exploiteront tant qu'ils le pourront.
(…)
 Les abuseurs ne se retrouvent pas hors de contrôle. Ils se contrôlent au contraire très bien. Je ne l'avais pas compris avant d'avoir lu ce livre de Bancroft.
De façon similaire, je parle de la pulsion de destruction de cette culture, et de comment ceux qui sont au pouvoir détruisent les choses qu'ils ne peuvent pas contrôler. J'ai écrit sur la déforestation, sur les océans dévastés, sur le massacre des pauvres et l'extinction des espèces. Mais les entreprises et ceux qui les font marcher ne vont pas écraser pêle-mêle tout ce qui se trouve autour d'eux. Comme Michael ndlt2, ils ne vont pas bien sûr détruire ce qui leur appartient. Et bien sûr ils ne vont pas nettoyer ce qu'ils ont dévasté, et peu importe le remord qu'ils vont feindre d'éprouver, et peu importe tout ce qu'ils vont déclarer avoir réalisé avec le pétrole et la reforestation, et tout le reste qu'ils vont déblatérer.
(…)
 (Bancroft) veut en venir au fait que quand les abuseurs commettent leurs atrocités, ils restent parfaitement conscients des questions suivantes : « Suis-je en train de faire quelque chose que les autres pourraient découvrir et me faire mal considérer ?68  Suis-je en train de faire quelque chose qui pourrait me mettre en défaut vis-à-vis de la loi ?  Cela pourrait-il me causer des problèmes ?  Suis-je en train de faire quelque chose que je considère moi-même comme étant cruel, choquant ou violent ?69 »
Ces questions sont posées mot pour mot dans les salles de réunion des entreprises. J'ai discuté longuement il y a quelques années avec une ancienne avocate d'entreprise qui après une prise de conscience a quitté son travail pour se retourner contre les entreprises. « Les gens qui font tourner ces entreprises, a-t-elle dit, savent exactement ce qu'ils font. Ils savent qu'ils sont en train de tuer des gens. Ils savent qu'ils sont en train de détruire les rivières. Ils savent qu'ils mentent. Et ils savent qu'ils font beaucoup d'argent avec tout ça. »
Bancroft continue : « Une intuition décisive s'est glissée dans mon esprit quand j'ai travaillé avec mes 12 premiers clients. Un abuseur ne fait presque jamais rien qu'il considèrerait lui-même comme moralement inacceptable. Il peut cacher ses actions parce qu'il pense que les autres ne seraient pas d'accord avec ça, mais lui se les justifie en son for intérieur. Je ne peux mentionner un client qui m'aurait déjà dit : « Ce que j'ai fait ne peut pas être défendable de quelle que manière que ce soit. J'étais totalement dans le faux. » Il a invariablement une raison qu'il considère valable. En bref, le problème chez un abuseur, c'est qu'il a une vision pervertie de ce qui est bien ou mal.70 »
 C'est vrai à une échelle sociale plus large. Il est clair qu'une culture qui tue la planète a une vision pervertie de ce qui est correct et de ce qui est bien ou mal. Il est clair qu'un département de police qui arrête des gens qui s'accrochent aux arbres pour empêcher qu'on les coupe mais pas ceux qui déforestent ni ceux qui violent, a une vision pervertie de ce qui est correct et de ce qui est bien ou mal.
(…)
 Encore une fois, les connexions à une échelle culturelle plus large devraient être évidentes. Cela reprend d'une certaine manière le prémisse quatre, mais c'est suffisamment différent et suffisamment essentiel pour être l'objet du prémisse dix-neuf : le problème de la culture réside par dessus tout dans la croyance que contrôler et abuser du monde naturel est justifiable.
Tout cela ramène à ce bon droit perçu comme tel. Comme Bancroft l'affirme, « Le bon droit est la croyance que l'abuseur a en le fait qu'il a un statut très spécial qui lui fournit des droits exclusifs et des privilèges qui ne s'appliquent pas à son partenaire. Les attitudes qui dirigent les abus peuvent largement être résumées par cette seule expression. »72
Cette attitude peut s'appliquer à une échelle sociale plus large. Bien sûr les humains sont une espèce exceptionnelle, à qui un Dieu sage et omnipotent a accordé l'exclusivité des droits et des privilèges de la domination de la planète, laquelle est là pour que nous l'utilisions. Et bien sûr même pour ceux qui s' adonnent à la religion de la Science plutôt qu'au Christianisme, on dira que l'intelligence et les habilités exceptionnellement exceptionnelles de l'être humain nous a accordé l'exclusivité des droits et des privilèges de la domination de la planète, laquelle est là pour que nous l'utilisions. Et bien sûr parmi les humains, les civilisés sont encore plus exceptionnels, parce que nous sommes à un tel stade de développement social et culturel, avec un droit et un privilège exceptionnels d'utiliser le monde comme bon nous semble. Et bien sûr parmi les civilisés humains, ceux qui font le spectacle sont encore plus exceptionnels, etc.
Cette croyance flatteuse de croire en son bon droit d'exploiter ceux qui nous entourent est une raison majeure pour laquelle les abuseurs stoppent rarement leurs abus.(...)
Comme Bancroft l'a écrit : « Au fil du temps, l'homme grandit attaché au confortable cocon de ses privilèges. »75(…)
Qu'est-ce qu'ils tentent de tirer, ceux qui sont au pouvoir, de ce qu'ils ont fait ? Quel en est leur ultime bénéfice ?(…)
Beaucoup d'Indiens ont déjà posé ces questions à propos des civilisés. J'ai souvent posé ces mêmes questions à propos des PDG, des journalistes d'entreprise, des politiciens. Comment font ces gens pour dormir la nuit ?
À poings fermés, dans des lits confortables, dans des maisons de 2500 m2, derrière des portails, avec un système de sécurité privé, merci beaucoup.
Ce sont d'autres gens que leurs activités empêchent de dormir.



Endgame, Abusers, pp.562-663.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)





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Ndlt: traduction de abusers : en français le terme abuseur, peu usité, désigne celui qui trompe, alors qu'en anglais il désigne surtout celui qui agresse, qui maltraite. Or dans ce chapitre de Endgame, Jensen veut clairement démontrer qu'une personne violente sait très bien ce qu'elle fait, tout comme les dirigeants de ce monde qu'ils massacrent.

Ndlt2:c'est le prénom d'un des maris violents dont Brancroft a interviewé la femme. Cette dernière s'est effectivement rendue compte qu'il ne brisait que ses affaires à elle.

68 J'ai connu beaucoup de femmes dont les maris ne les battaient que au corps, jamais au visage, parce que ça se verrait.
69 Bancroft, Lundy, Why does he do that ? Inside the minds of angry and controlling men, New York : Monthly Review, 1957, p.34.
70 Ib. Italique original.
72 Ib. p.54.
75 Ib. p.152






C'est Walt Disney dans tes gènes, réveille-toi !



























Ceux qui du moins prétendent s'opposer à l'horreur de cette culture, jouent un rôle complémentaire dans ce même jeu. Nous délions morale et stratégie comme le font sûrement ceux qui sont au pouvoir. Nous portons une stratégie et des tactiques sans les considérer avec la morale. Nous portons la morale sans nous considérer avec une stratégie et des tactiques efficientes.27 Comme toujours, c'est un jeu qui convient à tous ceux qui le jouent. Nous obtenons tous ce qu'on veut obtenir ( ou ce qu'on nous a culturellement induit comme tel). Ceux qui sont au pouvoir étendent leur contrôle. On doit se sentir moral. Tous les joueurs vont récolter les récompenses matérielles pour avoir joué à ce jeu. Et bien sûr les humains sauvages et le monde sauvage sont tous menacés d'extinction.
Nous les membres de cette opposition trop loyale, nous passons souvent bien plus de temps à parler morale que nous le faisons à parler stratégie ou tactiques (ou voire même c'est interdit, et là on aurait accompli quelque chose). Plus précisément, quand nous parlons stratégie ou tactiques, 9 fois sur 10 ( ou pour être plus réaliste 999 fois sur 1000)  nous n'avons pas besoin de parler morale parce que nous avons directement intégré le prémisse 4 de ce livre et que la possibilité de l'enfreindre dans des circonstances ou d'autres, est entièrement incompréhensible. Notre morale est devenue morale®, définie, conçue et préemballée pour nous par ceux qui sont en train de tuer la planète. Et nos stratégie ou tactiques sont devenues stratégie® et tactiques®, également définies, conçues et préemballées pour nous par ceux qui sont en train de nous tuer. Définies, conçues et prévues pour être inefficaces.
Tout ça est une manifestation destructrice de soi et des autres très intéressante, bizarre et malheureuse de cette bonne vieille fragmentation qui caractérise notre culture. Ceux qui sont au pouvoir définissent et portent pour nous la morale à une grande échelle, ignorant la morale de la plus petite échelle, et nous portons et supportons (leur) morale à la plus petite échelle, ignorant la morale à grande échelle. Puisque ceux au pouvoir sont venus pour représenter tout ce qui est bon et grand, parce qu' ils sont une civilisation avancée, parce qu'ils développent les ressources naturelles, parce qu'ils apportent la démocratie®, la liberté®, le libre échange®, le Christianisme® et Macdonald, ils peuvent mentir et tuer pour atteindre leurs objectifs. Nous, de l'autre côté, nous devons toujours agir honorablement (plutôt honorablement®). Nous ne devons jamais mentir. Nous ne devons jamais tuer. Nous faisons le sale boulot. Nous portons la morale. Le monde brûle. Pendant ce temps, ceux d'entre nous qui sont dans ce jeu, continuent avec notre participation de poursuivre la carotte du bénéfice matériel de l'exploitation et le bâton de la répression.
Il ne sera pas surprenant de voir que la grosse partie d'entre nous abandonne la responsabilité d'interpréter la morale à petite et grande échelle à nos supérieurs. C'est comme ça que le système fonctionne. Il ne peut pas fonctionner sans ça. Cet abandon est central dans les explorations de ce livre. Depuis la naissance nous sommes entrainés à abandonner cette responsabilité pour presque toutes les figures d'autorité, à presque tous les moments. Les curés sont nos médiateurs entre nous et dieu, et traduisent les paroles de Dieu, ses intentions et ses désirs pour nous (non, pas pour nous, mais à notre place, contre nous) de sorte que nous ne soyons pas tentés de mal comprendre, d'en venir à des conclusions qui ne soient pas alignées avec les leurs, d'interpréter notre propre morale nous-mêmes, ou de l'obtenir directement de Dieu, ou de la Terre. Les scientifiques, aussi, se tiennent entre nous et Dieu – à présent appelé connaissance® – et interprètent les volontés de Dieu (ou de la nature, ou du savoir) pour nous. Les juges se font les médiateurs entre nous et Dieu – à présent appelé justice® – et interprètent les volontés de Dieu (ou de la loi) pour nous. A notre place. Contre nous. Les enseignants se font les médiateurs entre nous et l'éducation, déterminant pour nous comment et ce que nous devons apprendre. Et la liste peut continuer.
Dans chaque cas nous abandonnons notre propre autorité, notre propre responsabilité de faire des choix.
La violence – le droit à la vie de chaque être, peu importe s'il est paisible ou non – subit dans cette culture cette même fragmentation, la même division insensée du travail. Les soldats et les policiers (les agresseurs et les violeurs) portent la violence pour le reste d'entre nous. Ils sont violents. Nous ne le sommes pas. Nous sommes, à la place, moraux. Mais la distinction n'est pas si distincte que ça ; tout prend part, comme je l'ai déjà dit, de ce même jeu malsain. La civilisation – comme toute autre relation violente – est basée sur la force, sur la violence, sur le vol, sur le meurtre, sur l'exploitation, et que le pacifiste (ou vous ou moi) appuie sur la gâchette ou non n'importe guère dans la culpabilité.
La haine est pareille. Les soldats haïssent. Ils sont entraînés à haïr. C'est à ça que servent les camps d'entraînement.29 Nous, de l'autre côté, nous ne haïssons pas.30  La haine c'est pour les tueurs. Nous ne tuons pas. Donc nous ne haïssons pas. Les soldats portent la violence pour nous, et ils perpètrent les crimes pour nous. C'est pareil pour la police. Nous portons la morale pour eux. Et les pauvres gémissent sous les bottes des soldats, qui représentent les nôtres, piétinant leurs visages.
Nous sommes coupés de notre propre violence, nous sommes coupés de notre propre non-violence. Nous n'avons ni l'une ni l'autre. Nous sommes des coquilles vides, des gens partiaux qui prétendent être entiers, mais ne sont qu'une dualité jumelle désavouée.
Tout vient de la déconnexion. Cette culture est basée sur le déconnecté. Les hommes (forts) versus les femmes (faibles), l'homme (bon) versus la nature (viciée), la pensée (honnête) versus l'émotion (trompeuse), l'esprit (pur) versus la chair (polluée), l'amour (bon) versus la colère (mauvaise), le détachement (bon) versus l'attachement (mauvais), la non-violence (rigoureuse) versus la violence (mal), et ainsi de suite ad nauseum. J'ai si souvent entendu les pacifistes ou autres dire que nous avons besoin de se débarrasser de tout dualisme, qu'en parlant de ceux qui sont en train de tuer la planète comme étant mes ennemis, je perpètre les mêmes dualismes qui nous ont menés là. Mais lutter pour éradiquer le dualisme c'est perpétrer ce même dualisme ! Cette fois c'est le non-dualisme (bon) versus le dualisme (mauvais). Tout cela est insensé. Le problème n'est pas qu'il y ait des paires d'opposés. Les opposés existent, simplement. Ce n'est pas non plus le problème que des valeurs leur soient assignées. Nous pouvons – et je le voudrais certainement – discuter ces valeurs choisies par la culture pour chacun de ces paires duelles, mais la vérité est que chaque opposé a différentes valeurs. Et cela mène au réel problème, le mot versus. Oui, les hommes et les femmes sont différents. Mais ils ne sont pas en opposition ; ils travaillent ensemble. Oui, les humains sont différents des non-humains (et cela serait aussi vrai que les saumons sont différents des non-saumons, et que les séquoias sont différents des non-séquoias). Mais ils ne sont pas en opposition, ils travaillent ensemble. La pensée est différente de l'émotion, mais ils ne sont pas en opposition, ils travaillent ensemble. L'esprit est différent de la chair, mais ils ne sont pas en opposition, ils travaillent ensemble.(...) Le dualisme est différent du non dualisme, mais ils ne sont pas en opposition, ils travaillent ensemble. Eh.
Que se passe-t-il si vous vous reconnectez ? (…)
La « réponse » n'est pas dans la tentative désespérée d'éradiquer la haine de notre cœur, de porter toujours plus d'amour (…) La « solution » est de réintégrer, de sentir ce que nous ressentons, de déterminer notre propre morale (à grande et petite échelle) et d'agir en conséquence.
(…)
Que voulez-vous ? La question n'est pas rhétorique. Ne passez pas sur ces lignes pour aller au chapitre suivant. Stop. Posez le livre. Allez dehors. Faites une longue promenade. Regardez les étoiles. Caressez l'écorce d'un arbre. Sentez le sol. Écoutez une rivière. Demandez-leur ce qu'ils veulent. Demandez à votre cœur ce que vous voulez. Demandez à votre tête. Demandez encore à votre cœur. Alors cherchez comment vous y prendre pour l'obtenir.






Endgame vol.2, Gagner, pp.531-534.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas).



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27 Et ne me racontez pas n'importe quoi sur notre efficacité. Si nous étions efficaces, le monde ne serait pas en train d'être tué.
29 Nous, les hommes, sommes aussi entraînés à haïr les femmes. Mais probablement ne devrions-nous pas en parler, n'est-ce-pas ?
30 De même, les femmes ne sont pas supposées haïr, ou alors ce sont des castratrices.








Vivre ou Ne Pas Vivre

Le danger de la posture tragique.


















Article par Derrick Jensen dans Orion Magazine - mai-juin 2011
Traduit en français par Les Lucindas.







Avez-vous déjà remarqué le nombre d'excuses que nous trouvons tous pour ne pas agir et ne pas défendre la planète? C'est sûr, nous avons tous des courses à faire et des e-mails auxquels il faut répondre et nous avons tous besoin de temps et les problèmes sont si vastes et (INSERER VOTRE EXCUSE ICI). Mais ces derniers temps je me retrouve confronté à une excuse particulièrement frustrante que donnent les gens pour ne pas agir : ils disent que c'est trop tard, que nous avons déjà dépassé les limites en ce qui concerne le réchauffement global, que nous avons trop trainé à tenter de réduire les émissions de carbone pour que les températures ne montent pas. Nous sommes déjà condamnés, alors à quoi bon se battre ?
Cette posture tragique me met dans tous mes états. Mais ce qui me rend furieux encore plus c'est que cette façon de raisonner soit devenue si habituelle. Je la rencontre tout le temps. D'ailleurs exactement au moment où j'ai fini de taper le premier paragraphe ci-dessus – je ne l'invente pas – j'ai reçu un e-mail qui disait : « Les solutions sont inadéquates, futiles et arrivent trop tard. Je souhaite que les gens l'admettent plutôt que de s'enfoncer dans de derniers efforts houleux ... De la même manière qu'on a parlé de pic pétrolier, ou civilisationnel, il en est de même pour la vie. Trois milliards d'années de cyanobactéries, 500 millions d'années durant lesquelles des formes de vie extrêmement complexes ont été élaborées avec comme cerise sur le gâteau cette forme de vie si intelligente que sont les humains. Les humains ont démontré que la vie intelligente n'est pas soutenable, qu'elle déclenche probablement un retournement de ce développement de la vie pour ramener la planète à son passé microbien. » Et le temps de copier-coller ce passage ici, je reçois un autre e-mail de ce genre.
Le concept plaçant la vie humaine comme étant le pic même de toute forme de vie (et le reste n'est qu'arrière-plan) amène à ce bon droit qui a mené à ces atrocités envers ceux qui (ou ce qui) sont considérés comme inférieurs à cette forme de vie au sommet de tout. Et de toute façon, quelle forme de vie au sommet de tout pourrait dégrader en connaissance de cause ce sur quoi elle vit et s'en retourner alors qu'il est vraiment grand temps d'agir pour enrayer les effets de cette destruction ?
Je ne suis pas convaincu que les humains soient particulièrement plus intelligents que les perroquets, les poulpes, les saumons, les arbres, les rivières, les pierres etc, mais même si vous y croyez vraiment, cela ne remet pas en cause le fait que les indiens Tolowa ont vécu là où je vis actuellement pendant plus de 12500 ans sans détruire le lieu. Je n'aimerais pas du tout avoir à argumenter que les Tolowa n'ont pas détruit leur terre parce qu'ils n'étaient pas assez intelligents pour le faire.
Mais il y a autre chose que je voudrais soulever ici, qui a à voir avec cette posture tragique. Dans son livre The Comedy of Survival (la Comédie de la Survie), Joseph Meeker fait remarquer que les cultures humaines de tous les âges ont créé des comédies, mais que seule la civilisation a créé le genre de la tragédie. En fait, vous pouvez facilement dire que la tragédie est dans cette faille tragique de la culture. Une faille tragique, rappelez-vous, comme celle du caractère des protagonistes, qui les mènent à leur propre ruine. La faille pourrait être l'indécision, l'orgueil, la jalousie, etc. Le fait est que le caractère est incapable ou ne veut pas considérer et combler cette faille, et, de mon point de vue du moins, ce n'est pas la faille en elle-même qui mène à la chute. Les tragédies présupposent l'inévitable, ce qui présuppose l'incapacité à choisir. Comme une définition le dit, « Le comportement tragique part du principe que le changement n'est pas possible et il défendra ce principe jusqu'à la mort. »
J'ai toujours trouvé les tragédies classiques comme Hamlet ou Othello plus frustrantes que cathartiques. Je veux dire que si votre comportement vous mène, vous et votre entourage, à la ruine, pourquoi ne pas juste changer de comportement ? Pourquoi tenir fermement à cette faille de caractère qui est en train de vous tuer vous et ceux que vous aimez ? Le « héros » tragique prend conscience de cette faille fatale seulement quand il est trop tard. Il m'intéresse bien plus de stopper la tragédie avant qu'il ne soit trop tard plutôt que de ressentir de la tristesse ou de l'empathie pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent changer leur comportement destructeur. Le pire dans la narration de cette culture humaine du héros tragique, c'est que cette faille n'a rien de plus ignoble que l'envie, la luxure, la jalousie ou l'indécision. La faille que cette culture s'attribue à elle-même est son intelligence. Et bien sûr nous sommes incapables de changer, il n'y a rien à faire. Le rideau tombe sur un torrent de larmes.
Ça ne m'intéresse pas.
D'abord, le prémisse que l'intelligence est derrière le meurtre de la planète est à la fois erroné et absurde. Ensuite, le meurtre de la planète est le résultat de comportements – qui peuvent être changés – et d'infrastructures – qui peuvent être détruites. Il n'y a rien d'inévitable là-dedans. De même je ne crois pas que le réchauffement global ait atteint un point de non retour. Il y a plein d'options à tenter avant, comme la désindustrialisation.. Des gens comme James Lovelock ( qui a prédit que d'ici la fin du XIXème siècle, « des milliards d'entre nous mourront et que quelques couples survivront dans l'Arctique, où le climat restera tolérable ») reconnaissent déjà que cette culture , si on la laisse faire, tuera la planète. Bien, si on sait que cette culture tuera la planète, alors il a l'air d'être temps de redresser la tête et de faire le nécessaire – et non pas de rester la tête plongée dans le sable. Le meilleur moyen de garantir qu'il est trop tard, c'est de dire qu'il est trop tard et de ne pas agir pour aider le monde à survivre tel que nous le connaissons, un monde avec des requins lutins et des poissons-crayons, où les chauve-souris volètent la nuit et où le jour se lève avec les papillons et les abeilles.
Mon ami la grande activiste Dakota Waziyatawin 1  a dit une fois, « Que les attitudes défaitistes me donnent envie de hurler. Les batailles que nous menons sont écrasantes, mais nous savons que les choses ne vont pas s'améliorer si nous ne faisons rien. Notre seul espoir est qu'il y ait assez de gens qui interviennent et agissent, des gens qui veulent bien prendre des risques maintenant pour que nous ne perdions pas tout plus tard. La seule autonomie que je ressens c'est quand j'agis, que ce soit en écrivant, en travaillant à faire tomber des structures existantes, ou en m'asseyant dans une prairie en décembre avec un Dakota qui tente de sauver sa terre. » Elle continue en disant : « Si nos actions n'auront pas d'effets, pourquoi alors tout le monde voudrait-il quand même continuer à vivre plus longtemps ? Cette sorte de désespoir, dans le sens défaitiste, embrasse une victimisation et une impuissance totale. Ici les saumons ont bien plus à enseigner : ou ils remontent la rivière pour se reproduire, ou ils meurent en essayant. »
Si nos actions ont un millième de % de chance de rendre une vie meilleure à la planète et à nous-mêmes, alors il est de notre devoir moral d'agir, d'agir, et encore agir.
Je suis optimiste ? Pas le moins du monde. Est-ce que je vais tout laisser tomber ? Pas dans votre putain de vie.



Derrick Jensen dans Orion Magazine - mai-juin 2011
Source: http://www.orionmagazine.org/index.php/articles/article/6266

Traduit en français par Les Lucindas.




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1  http://waziyatawin.net/commentary/