De la violence domestique à la violence culturelle





















A présent je trouve cette liste très intéressante en elle même, et vu le taux de femmes agressées (juste dans ce pays, une femme est battue par son partenaire toutes les 10 secondes), elle a aussi son importance. Mais je l'ai trouvée encore plus intéressante lorsque j'ai plaqué ces signes d'alerte sur la culture en général.

Jalousie.
Le Dieu de cette culture a toujours été jaloux. Nous pouvons lire, ça et là dans la Bible: « car je suis l'Éternel ton Dieu, qui est jaloux, punissant l'iniquité des pères sur les enfants, jusqu'à la troisième et à la quatrième génération de ceux qui me haïssent.»162 ou « tu ne te prosterneras pas devant d'autres dieux, ou devant les dieux des peuples qui t'entourent (…) tu n'imiteras point ces peuples dans leur conduites, mais tu les détruiras, tu briseras leurs statues.» Le Dieu d'aujourd'hui est tout aussi jaloux, qu'il prenne le nom de Science, Capitalisme ou Civilisation. La science est aussi monothéiste que la chrétienté, d'autant plus qu'elle n'a pas besoin de dire qu'elle est jalouse: nous avons si bien intériorisé son hégémonie que beaucoup d'entre nous croient que la seule voie pour tout connaître sur le monde doit passer par la science: la Science est la Vérité. Le Capitalisme est si jaloux qu'il n'a même pas pu permettre l'existence de sa propre version soviétique (ce sont deux économies commandées par des États subventionnés,164 (…)) La Civilisation est juste aussi jalouse que la science et le capitalisme, interdisant systématiquement à qui que ce soit de percevoir le monde autrement qu'en termes utilitaires, qu'en termes d'esclavage, de dépendance, donc rationnellement. Beaucoup de penseurs se définissant comme libres penseurs aiment évoquer les dizaines de millions de personnes qui ont été tuées parce qu'elles refusaient la suprématie du Dieu Amour chrétien – parce que Dieu est après tout un dieu jaloux – mais par contre mentionnent très rarement les centaines de millions de (indigènes ou autres) gens qui ont été tués parce qu'ils refusaient la suprématie du Dieu de la civilisation de la production, un Dieu tout aussi jaloux que le Dieu chrétien, un Dieu profondément dévoué à la conversion morbide du vivant.

Contrôle.
Cela fait deux jours à présent que je réfléchis à ce que je vais mettre dans ce paragraphe. J'ai pensé à parler des systèmes scolaires publics, qui a comme fonction primordial de briser les volontés de l'enfant – en les faisant rester assis à une place pendant des heures, des jours, des semaines, des mois, des années jusqu'à la fin, laissant leur vie filer – pour les préparer à leur futur d'esclave salarié. Après j'ai pensé à la publicité, et plus largement à la télévision, et comment dans nos vies entières nous sommes manipulés par des autres lointains qui n'ont pas nos intérêts les meilleurs à cœur. (…) J'ai pensé au Communiqué du Joint Vision 20/20 et ses objectifs de « domination à large spectre. » J'ai pensé au décret de sécurité intérieure de 2002, voté au Sénat à 90 voix pour 9, qui, même dans les mots de l'écrivain conservateur Willian Saffire, signifie que « Chaque achat que vous faites avec une carte de crédit, chaque abonnement à un magazine, chaque ordonnance médicale, chaque site web visité, chaque e-mail envoyé ou reçu, chaque grade académique reçu, chaque dépôt d'argent sur votre compte, chaque voyage que vous faites et chaque événement auquel vous assistez – toutes ces transactions et ses communications iront dans ce que le département de la Défense appelle 'une immense base de données centralisée virtuelle'. A ce dossier informatisé de votre vie privée vous pouvez ajouter tous les documents que le gouvernement a sur vous – passeport, permis de conduire, péages passés, divorce ou rapport juridique en tout genre (…) toute votre vie tracée sur papier en plus des vidéo surveillances – et vous avez le rêve (…): une « information totale » sur chaque citoyen américain. »167 J'ai pensé à la science, qui a pour but ultime (et immédiat) la conversion du sauvage et de l'imprévisibilité du monde naturel dans quelque chose d'ordonné, et de contrôlable. Il y a simplement énormément d'exemples dans les bases de notre culture pour ce qui est du besoin de contrôler pour en choisir. Vous choisissez.

L'engagement rapide:
Je ne suis pas sûr que vous puissiez être moins prompts à choisir que ces Indiens à qui on a donné à choisir, les pieds sur un bûcher, entre le christianisme et la mort. Un Indien a dit en guise de réponse, que s'il se convertissait au Christianisme, alors il irait au Paradis après la mort, et y retrouverait tous les autres chrétiens, c'est cela? Et bien qu'il préférait être brûlé.
Mais il y a quelque chose d'autre à propos de cette rapidité. La civilisation est présente sur ce continent depuis seulement quelques centaines d'années. Il y a beaucoup d'endroits dans ce continent, comme celui où je vis, qui ont été civilisés très récemment. Cependant dans ce très court terme cette culture nous a enrôlés et embarqué la terre dans la grande marche technologique tout comme elle a anéanti la production naturelle de ce continent, en réduisant le vivant à l'esclavage, en terrorisant, et/ou en éradiquant ses habitants non humains et en donnant les choix aux humains entre la civilisation et la mort. Une autre façon de dire ça est qu'avant l'arrivée de la civilisation les humains vivaient sur ce continent depuis au moins une dizaine de milliers d'années, et probablement depuis bien plus longtemps, et pouvaient boire sans problème l'eau des sources et des rivières. Après le court séjour de cette culture, non seulement l'eau des rivières mais toute la nappe phréatique a été intoxiquée, mais aussi même le lait des mères. C'est un engagement extraordinaire et extraordinairement immédiat de notre façon de vivre (ou de ne pas vivre!) dans la voie de la technologie. Autrement dit: actuellement la décision de contrôler et de tuer une rivière en construisant un barrage prend quelques années, le temps de rédiger un Communiqué sur les Impacts Environnementaux et de trouver des financements. Le processus devrait prendre une décade ou deux., tout au plus. Mais une telle décision, si elle doit être vraiment prise, devrait l'être après des générations d’observations: comment pouvez-vous savoir ce qui est le mieux pour chaque composant d'une terre si vous n'interagissez pas avec assez longtemps pour connaître ses rythmes? (…)
Si nous n'étions pas si agressifs avec la terre, les uns envers les autres, envers nous-mêmes, nous retournerons nous asseoir pour voir ce que la terre a à nous donner, ce qu'elle veut que nous possédions, ce qu'elle attend de nous, en quoi elle a besoin de nous.
Mais nous sommes agressifs, et en un battement de paupières à l'échelle d'une montagne nous avons forcé ce continent (et le monde) à entrer dans une relation reposant sur la violence. La bonne nouvelle est que la nouvelle semble être sur le point de se mettre à se débarrasser de cette relation.

La dépendance.
Un des avantages de ne pas à avoir à importer de ressources est que vous ne dépendez ni des propriétaires de ces ressources ni de la violence nécessaire pour les éradiquer et prendre leurs possessions. Un des avantages de ne pas posséder d'esclaves est que vous n'avez pas besoin d'eux ni pour votre « confort et votre raffinement » ni même pour ce qui est nécessaire à la survie. Nous sommes actuellement dépendants du pétrole, des barrages, notre train de vie (ou, ici encore, de non-vie) repose sur l'exploitation. Sans ça beaucoup d'entre nous perdraient leur identité.
Bien sûr tout le monde est dépendant. Une des grandes vanités de ce train de vie est de prétendre que nous sommes indépendants de nos terres, et bien sûr de notre corps: que les rivières pures (comme le lait maternel sans toxines) et les forêts intactes sont du luxe. Nous prétendons que nous pouvons détruire le monde et vivre avec. Nous pouvons empoisonner notre corps et vivre avec.
C'est insensé. Les Tolowa dépendaient des saumons, des myrtilles, des biches, de l'oseille, comme de tout ce qui les entourait. Mais c'était réciproque, comme dans toute relation établie depuis longtemps.
J'ai passé quelques jours à essayer de comprendre les différences entre ces deux formes de dépendance: la dépendance parasite entre le maître et l'esclave, entre l'intoxiqué et sa toxine d'un côté, et la réelle dépendance selon laquelle la vie repose sur l'autre. C'est sûr, dans certains cas la différence est évidente: la dépendance ne va que dans un sens. Le monde naturel ne gagne rien de notre exploitation abusive, ou du moins il n'en tire rien ( et les dioxines ne comptent pas.) (…) Mais dans d'autres cas la différence devient plus subtile. Mes étudiants prisonniers ont gagné quelque choses de la drogue, de quelle que manière que ce soit, ou alors ils ne les auraient pas volontairement prises. Les adultes aux prises dans une relations violentes ont manifestement gagné quelque chose de cette relation – ou du moins l'ont perçu comme ça – sinon ils auraient pris la tangente. Alors quoi? La vie de mes étudiants n'a par été pour parler ainsi remplie d'amour mais plutôt de sévices qui feraient même passer mon père pour un saint. Beaucoup ont grandi dans un climat d'oppression sociale et raciale. Pour eux peut-être la drogue a neutralisé, comme ils disent, une réalité qui les oppressait. Mais cela va plus loin: je sais que beaucoup d'indigènes dans le monde peuvent utiliser des drogues hallucinogènes ou psychotropes dans des rituels (ou alors de façon très ponctuelle) pour accroître sa perception et sa compréhension. Quelle est la relation, s'il y en a une, entre l'usage des drogues de mes étudiants et celle des indigènes? Je ne sais pas. Et jusqu'à présent dans le cadre de la violence domestique, je sais que dans ma propre famille, ma mère était convaincue (par mon père et par la société) qu'il n'y avait pas d'autres options, que de quitter la personne qui la violentait lui causerait une plus grande souffrance. Elle pourrait perdre ses enfants et probablement sa vie. En échange de sa souffrance émotionnelle et physique, elle pouvait vivre dans une belle maison. (…)




Endgame, Abus, pp.160-164.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)



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162 Exode, 20:5.
164 Et pour ceux qui sont assez naïfs pour croire que le Capitalisme est guidé par quelque main invisible mythique issue de quelque mythique Marché Libre, je vais donner ces propos de quelqu'un que vous pourriez connaître, Dwayne Andreas, le PDG de Archer Daniels Midland, une agrocorporation qui a fait beaucoup pour détruire la vie des familles de fermiers dans le monde: « Il n'y a pas un seul grain de quoi que ce soit dans le monde qui soit vendu au sein du marché libre. Le seul endroit où vous voyez du marché libre, c'est dans les discours des politiciens. »
167 Safire William, « You are a Suspect », New York Times, 14/11/2002.

Réviser ses bases























L'autre jour, Dear Abby a fait la liste des signes pour reconnaître des agresseurs potentiels, annonçant (tout en majuscules) « SI VOTRE PARTENAIRE PRESENTE DE TELS SIGNES, IL EST TEMPS DE PARTIR. » Cette citation m'a mené aux Projets pour les Victimes de Violence Familiale, et ce que j'y ai trouvé m'a intrigué. J'étais spécialement intrigué par la dernière phrase de l'introduction: « Au début l'abuseur essayera d'expliquer son comportement par le fait que c'est par amour, parce qu'il se sent concerné, et la femme se sentira au début flattée. Avec le temps, les comportements se font de plus en plus sévères et servent à dominer la femme. »161 Cela m'a remis en tête quelque chose qu'a écrit Robert Jay Lifton dans son livre extraordinaire The Nazi Doctors, sur la façon dont on peut commettre n'importe quelles atrocités massives, si on arrive à se convaincre que ce que l'on fait en fait n'est pas nocif, mais au contraire bénéfique. Comme, par exemple, les Nazis dans leur tête ne commettaient de génocide et de massacres de masse, ils purifiaient la « race aryenne. » Bien sûr nous voyons cela dans ce qui fonde notre quotidien, quand nous, civilisés, nous n'asservissons pas les pauvres et les indigènes, nous les civilisons, et nous ne détruisons pas le monde naturel, mais nous développons des ressources naturelles. Et à un niveau personnel, j'ai pensé à ça: comme il est rare que quelqu'un fasse quelque chose parce c'est un salaud, ou une salope. Je sais que quand je n'ai pas très bien traité des gens, j'ai présenté mes actions comme totalement rationalisées, et j'ai en général cru en mes rationalisations. C'est ça qui est merveilleux avec le déni: par définition vous ne savez pas que vous êtes en plein dedans. Bon, mes propres transgressions ont été assez mineures – j'ai heurté des sentiments ça et là – mais je me suis demandé à propos de ce qui était plus conséquent, et cela en fait depuis que j'étais enfant: est-ce que mon père croyait les mensonges qu'il disait sur sa propre violence? Pensait-il réellement qu'il battait mon frère à cause de l'endroit où il avait garé la voiture? Ou plus sérieusement y croyait-il vraiment le jour d'après quand il niait avoir commis des violences? Similairement, ceux au pouvoir croient-ils en leur propres mensonges? Dans le cœur de leur cœur (si l'on présume qu'ils en ont encore un) est-ce que les scientifiques de la National Science Foundation croyaient vraiment qu'il n'y avait aucun lien entre les explosions sonores et la mort des baleines? Est-ce que la National Academy of Sciences biostitutes croyait vraiment qu'il n'y a aucun lien entre le manque d'eau dans le Klamath et les saumons qui meurent? Il y a-t-il quelqu'un qui croit que la civilisation industrielle n'est pas en train de tuer la planète?
Maintenant, la liste. J'ai beaucoup raccourci (et dans certains cas modifié) le commentaire du Projets, et bien que parfois ce sont des femmes qui battent des hommes (et certainement dans cette culture – où chacun de nous est plus ou moins fous – les femmes ont leur part dans les abus aussi), la violence physique est en majeure partie le fait des hommes à l'encontre des femmes, ce qui m'amène à utiliser le masculin pour la personne qui frappe. Toutefois, si votre partenaire est une femme et répond à ces caractéristiques, vous devriez également suivre les conseils de Dear Abby.Ndlr
La liste commence avec la jalousie: bien que l'abuseur dit que la jalousie est un signe d'amour, c'est plutôt un signe d'insécurité et de possessivité. Il va vous demander à qui vous parlez, vous accuser de flirter, être jaloux du temps que vous passez avec votre famille, vos amis et vos enfants. Il peut appeler constamment, ou se pointer par surprise, vous empêcher d'aller travailler parce que « vous pourriez rencontrer quelqu'un », vérifier le compteur de votre voiture.
Cela mène au 2ème signe, vouloir contrôler votre comportement: au début, l'abuseur dira qu'il se sent concerné par votre sécurité, que vous devez bien utiliser le temps qui vous est imparti, ou prendre les bonnes décisions. Il sera en colère si vous êtes « en retard » après les courses ou un rendez-vous, vous posera des questions très précises sur où vous êtes allé, à qui vous avez parlé. Il peut finalement vous empêcher de prendre des décisions personnelles sur votre maison ou vos vêtements; il peut garder votre argent ou même vous amener à lui demander la permission de quitter la pièce ou la maison.
La 3ème caractéristique est un engagement sentimental rapide. Il en vient à des mots forts – « je n'ai jamais ressenti un amour aussi fort » – et vous presse d'entrer dans un engagement exclusif immédiatement.
Cette pression est dur à la 4ème caractéristique: il a désespérément besoin de quelqu'un car il est très dépendant, il devient assez vite dépendant de vous pour tout, il attend que vous soyez la femme parfaite, épouse, mère amante, amie. Alors il vous rend dépendant dans le but d'accroître son contrôle en disant: ' si tu m'aimes, je suis tout ce dont tu as besoin; et tu es tout ce dont j'ai besoin. » Vous êtes supposé prendre soin de lui affectivement et domestiquement.
A cause de cette dépendance il va essayer de vous isoler de toutes ressources. Si vous avez des amis de sexe opposé, vous êtes une « salope.» Si vous avez des amis de même sexe vous êtes homosexuel. Si vous êtes proches de votre famille, c'est que vous y êtes « trop accroché. » Il accusera les gens qui vous soutiennent de « faire des embrouilles. » Il peut vouloir vivre à la campagne sans téléphone, il peut ne pas vouloir vous laisser prendre la voiture, vous empêcher de travailler ou d'étudier.
La 6ème caractéristique est qu'il reproche aux autres ses propres problèmes. Si il ne réussit pas dans la vie, c'est que quelqu'un l'en empêche. Si il fait une erreur, c'est que vous devez l'avoir contrarié ou déconcentré. C'est de votre faute si ça vie n'est pas parfaite.
Et c'est de votre faute s'il n'est pas heureux. C'est de votre faute s'il est en colère. « Tu me mets en colère quand tu ne fais pas ce que je veux que tu fasses. » Si il doit vous faire du mal, alors, c'est aussi de votre faute, car après tout, c'est vous qui le rendez fou. Et vous ne voulez sans doute pas faire cela.
Il se contrarie facilement. Il est hyper sensible. Les plus petits déboires sont des attaques personnelles.
Il est souvent cruel, ou du moins insensible à la douleur et à la souffrance des humains et non humains, et aussi des enfants. Il peut les battre parce qu'ils ne font pas ce qu'il veut: il peut fouetter un bambin de 2 ans s'il mouille sa couche.
Il peut mêler sexe et violence. Cela peut être sous couvert de jeux, il peut vouloir jouer une scène où vous êtes sans défense, vous laisser entendre que mimer un viol pourrait l'exciter. Il peut aussi laisser tomber le jeu, et agir.
Le signe alarmant suivant est qu'il peut percevoir avec une grande rigidité les rôles respectifs des deux genres. Vous êtes supposé rester à la maison à son service. Vous devez lui obéir, parce que les femmes sont inférieures, moins intelligentes, incapables d'être autonomes sans les hommes.
Il peut vous agresser verbalement, vous tenir des propos cruels, blessants et dégradants. Il peut faire échouer vos réalisations, et peut tenter de vous convaincre que vous ne pouvez pas fonctionner sans lui. Cette agression peut venir quand vous êtes surpris ou vulnérable: il peut, par exemple, vous réveiller pour vous agresser.
Des retournements soudains d'humeur peuvent être un autre signe alarmant. Il peut être sympa, puis la seconde d'après être d'une violence explosive, ce qui signifie qu'il n'a jamais été vraiment sympa.
Vous devriez vérifier s'il n'a pas déjà eu une histoire de violences conjugales. Il peut reconnaître qu'il a frappé des femmes dans le passé, mais il affirmera que ce sont elles qui l'ont amené à faire ça. Vous pouvez apprendre de ses ex qu'il est agressif. Il est crucial de noter que les coups ne sont pas contextuels: si il a battu quelqu'un d'autre, il aura tendance à faire de même avec vous, et peu importe à quelle point vous tachez d'être parfait pour lui.
Vous devriez être très prudent si il emploies la menace pour vous contrôler. « Je vais te faire fermer ta gueule », ou « je vais te tuer », ou « je vais te briser le cou. » Un homme violent peut vous convaincre que tous les hommes menacent leur partenaire, mais ce n'est pas vrai. Il peut aussi tenter de vous convaincre que c'est vous qui êtes responsable de ces menaces: il ne vous menacerait pas si vous ne l'y poussiez pas.
Il peut briser ou frapper des objets. Il y a deux variantes de ce comportement: le premier punit en détruisant des objets que vous aimez. Le deuxième est dans le but juste de vous faire peur.
La dernière caractéristique de la liste des Projets est l'emploi de la force pendant une dispute: vous tenir plus bas que lui, vous empêchant physiquement de quitter la pièce, vous pousser, vous bousculer, vous forcer à l'écouter.




Endgame
, Abus, pp.157-159.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)


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161 « Signs to Look for in a Battering Personality » Projects for Victims of Family Violence, Inc.
Http://www.angelfire.com/ca6soupandsalad/content13.htm (accès le 17/11/2002) 
Ndlt: en français, la gestion des genres étant un peu différente, nous avons choisi de mettre le genre des deux protagonistes de la relation abusive au masculin, comme ça, pas de jaloux!




LIRE LA SUITE: De la violence domestique à la violence culturelle.








Seattle, novembre 1999.
























Une histoire. Seattle, fin novembre 1999. Une grosse manifestation de protestation contre l'Organisation Mondiale du Commerce et plus largement contre la consommation du monde par les riches, a tourné en échauffourées: la police a lancé des fumigènes, du poivre en sprays et tiré des balles en caoutchouc contre des manifestants non violents, qui ne présentaient aucune résistance. Parmi les 10000 manifestants se trouvaient plusieurs centaines de membres d'un groupe anarchiste appelé le Black Bloc, qui ne joue pas avec les règles de désobéissance civile. Celle-ci est normalement une danse franche et loyale entre la police et les manifestants.
Il y a certaines règles, qui peuvent être empiètées d'un commun accord de la police et des manifestants, lesquels seront arrêtés, un peu brutalisés et auront une amende. Parfois, des activistes ndlt de Plowshares, dont le courage ne pourra jamais être remis en question, surgissent dans des installations militaires et/ou les mettent en pièces à coups de marteaux, (…) et répandent leur sang en guise de protestation symbolique contre celui que répandent ces armes. Ils attendent ensuite que la police arrive, voire même l'appellent pour être surs qu'elle vienne, les arrête, et du coup prennent des années de prison. D'autres fois la danse peut prendre une teinte plus comique, les organisateurs des protestations fournissant à la police une estimation du nombre de manifestants qui doivent être arrêtés volontairement (de façon à ce que la police prévoit le nombre de fourgons adéquat) et même fournissent les identités pour rendre les arrestations plus faciles. C'est un super système, garantissant aux deux partis un confort moral. La police se sent bien car elle a arrêté les barbares aux portiques, les militants se sentent bien parce qu'ils ont manifesté – j'ai été arrêté pour ce en quoi je croyais – et ceux au pouvoir se sentent bien car rien n'a changé.
Le Black Bloc ne joue pas ce jeu (bien que leurs règles à eux, comme nous le verrons in fine, ne marchent pas mieux).
A Seattle, ils ont cassé des fenêtres de compagnies ciblées pour protester contre les droits de propriétés privées qui priment sur le reste, et qui sont à distinguer des droits personnels: « Les derniers», comme une sous branche du groupe l'a déclaré « sont basés sur l'usage tandis que les premiers sont basés sur le marché. Le prémisse de la propriété personnelle est que chacun de nous ait ce dont il a besoin. Le prémisse de la propriété privée est que chacun de nous a ce dont a besoin l'autre. Dans une société basée sur les droits de la propriété privée, ceux qui sont capables d'accroître leur possession, donc ce dont a besoin l'autre, ont plus de pouvoir. Par extension, ils exercent un plus grand contrôle sur ce que les autres perçoivent comme étant leurs désirs et leurs besoins, afin d'augmenter leur propre profit.»98
Bien sûr ces actions ont été qualifiées de violences par les pacifistes, les membres des média officiels, et assez ironiquement, par la police armée jusqu'aux dents, elle. Les membres du Black Bloc eux-mêmes le nient: « Nous soutenons que la destruction de la propriété privée n'est pas une activité violente à moins que ça ne détruise des vies ou cause de la douleur dans son déroulement. Par cette définition, la propriété privée – spécialement celle des compagnies – est en elle-même bien plus violente que toute action menée contre elle. »99 Il semble évident, à moins d'être un animiste irréductible, qu'il n'est pas possible de percevoir le fait de briser une fenêtre – surtout une vitrine, comparée à une fenêtre de chambre à coucher à 3h du mat – comme violent.
Mais comme le prémisse 5 le mentionne, quand la fenêtre appartient au riche, et la pierre au pauvre, cet acte est de l'ordre du blasphème. (…)
A présent voici ce qui est intéressant. Alors que les membres du Black Bloc brisaient ces vitrines, la police, occupée à tirer sur les désobéissants civils, (plusieurs pacifistes après ont affirmé que la police avait tiré à cause des membres du Black Bloc, mais ça n'est pas vrai, elle avait ouvert les feux bien avant que la première vitrine d'un Starbuck ait explosé) n'a pas été capable de protéger ces propriétés privées. C'est une bonne chose, non? Eh bien, selon certains de ces pacifistes, non. Ils se sont interposés pour protéger les compagnies, allant jusqu'à attaquer physiquement les individus qui visaient les biens de ces propriétés.102
Ces protecteurs de compagnies comptaient parmi eux des gens qui par ailleurs ont fait du bon boulot. Par exemple des politiciens verts/libéraux de longue date et des militants associés à Global Exchange, une organisation de « commerce équitable » qui cible les responsabilités des grandes compagnies et l'éradication des sweatshops dans le monde. Quiconque peut aller sur le site internet de Global Exchange et apprendre que « Global Exchange et d'autres organisations consacrées aux droits de l'homme se sont engagés dans l'éradication des ateliers clandestins et autres usines exploitant leurs ouvriers en organisant des campagnes auprès des consommateurs pour faire pression sur des compagnies comme GAP (…) et Nike afin que leurs travailleurs soient payés correctement et que leurs droits généraux soient respectés.»103 On peut aussi apprendre que « Malheureusement, il n'y a pas de grandes compagnies de vêtements qui ont conclu un agrément pour complètement éradiquer les pratiques abusives sur les travailleurs dans leurs usines. Pendant que nous continuons de faire pression pour qu'elles deviennent socialement responsables, nous, consommateurs, pouvons suivre les alternatives suivantes.» C'est mensonger de leur part d'utiliser alternatives au pluriel, car la seule alternative consiste à des variation sur un même thème résumé dans les trois termes suivants ( en caractères gras!): « Achetez Commerce Equitable! » Quelle coïncidence, les acheteurs peuvent acheter commerce équitable! Direct sur le site internet, car les bonnes gens de Global Exchange « offrent aux consommateurs l'opportunité d'acheter des cadeaux, des articles pour la maison, des bijoux, de la déco, des vêtements superbes, de bonne qualité de producteurs que (sic) l'on a payés correctement pour ce qu'ils ont produit. » (…)
J'ai été probablement été un peu sarcastique. Global exchange offre vraiment aux gens l'opportunité de changer les choses autrement qu'en achetant des trucs. Par exemple, en suivant un lien, vous pouvez « envoyer un fax à Philip Knight (le PDG) pour demander à Nike de prendre des mesures immédiates et concrètes afin d'assurer que les gens travaillant à la fabrique de leurs produits ne sont pas soumis à des abus et de l'intimidation. »108 Je suis sûr que Phil lira personnellement votre fax, et je suis sûr que le vôtre sera celui qui le convaincra d'abandonner de telles pratiques qui ont fait de lui un des hommes les plus riches du monde.
Si le fax ne marche pas, vous pouvez essayer la pierre sur la vitrine. Mais attention, les gens de Global Exchange n'approuveront probablement pas (voir prémisse 5).
Retour à Seattle, où des anarchistes vêtus de noirs sont en train de jeter des pierres sur les vitres de Nike et d'autres magasins, et où la police est absente. Qui est allé protéger les magasins? Les pacifistes à la rescousse. Beaucoup ont crié : « Vous ruinez notre manifestation! »109 et ont formé une chaine humaine devant les magasins. D'autres se sont mis à attaquer les casseurs de fenêtres en hurlant « C'est une manifestation non violente! »110 L'un d'eux a partagé son point de vue avec un journaliste du New York Times: « Ici nous sommes en train de protéger Nike, Mac Donald et Gap, et pendant tout ce temps je me demande:'où est la police? Ces anarchistes devraient être arrêtés.' »111 Des gamins du coin – des gens de couleur pour la plupart habitant l'équivalent des favelas à Seattle – (favela au Brésil, poblacione au Chili, villa miseria en Argentine, cantegril en Uruguay, rancho au Vénézuela, banlieue en France, ghetto aux Etats-Unis 112) se sont joints aux anarchistes, ont éclaté quelques vitrines et les ont délestées de quelques produits (je crois que le terme technique à utiliser ici est pillage). La foule des vandales (en latin vandalii, d'origine germanique: un membre du peuple germanique qui vivait dans une zone au sud de la mer Baltique, entre le Vistule et l'Oder, couvrant la Gaule, l'Espagne et l'Afrique du Nord dans les 4ème et 5ème siècles après JC et qui ont saccagé Rome en 445 – était la population la plus multiculturelle et multiraciale de toute la manifestation. (…) Des pacifistes ont été filmés en train d'attaquer des jeunes noirs – tout en chantant « manifestation non violente » – afin de les attraper et de les donner à la police. 114 Je suis sûr que ces jeunes, s'ils voulaient causer de réels dommages à Nike, pouvaient aller à la bibliothèque, utiliser un ordinateur, et envoyer un tas de fax à Phil Knight. Après avoir fini, ils pouvaient retourner dans leur ghetto et jouer de la musique avec des canettes pour distraire les touristes.
Tout ça pour dire que les pacifistes sont des partenaires un peu bizarres pour ce qui est de défendre les droits humains.



Endgame, Riposter, pp.80-84.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)



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Ndlt: en anglais, activist signifie militant, le français activiste semble en être un anglicisme, mais sa signification a viré un peu, elle est assez péjorative et désigne une branche extrémiste du militantisme.
98 ACME Collective, « N30 Black Bloc Communique », Infoshop, 04/12/1999, http://www.infoshop.org/octo/wto_blackbloc.htlm (accés le 16/03/2006)
99 Ib.
102 Ib.
103 « Socially Responsible Shopping Guide » Global Exchange, http://www.globalexchange.org/economy/corporations/sweatshops/ftguide.html (accès le 16/03/2002)
108 « Sweating for Nothing » http://globalexchange.org/economy/corporations/ (accès 16/03/2002)
109 « Report to the Seattle Council », 7,n.5.
110 « Frequently Asked Questions about Anarchist at the Battle for Seattle and N30 », Infoshop, 
http://infoshop.org/octo/a_faq.html (accès le 16/03/2002)
111 « Anarchists and Corporate Media » Le militant du Global Exchange a dénié avoir dit ça au journaliste du New York Times.
112 Loïc Wacquant, « Guetto, Banlieue, favela: tools for rethinking Urban Marginality », 
http://sociology.berkeley.edu/faculty/wacquant/condpref.pdf (accès 16/03/2002)
114 Ib.










Danser les baleines



















En ce moment ndlt des scientifiques sont en train de tuer les baleines à bec dans le Golfe de Californie. Les scientifiques, de la National science Fondation et de l'Université de Columbia, sont sur un bateau (le Maurice Ewing) possédant à bord une impressionnante artillerie à air comprimé qui envoie des explosions sonores de plus de 260 db. Ce serait pour cartographier le sol de l'océan. Ils disent que c'est pour étudier les fissures tectoniques, mais pour être honnête (pour ma part, pas pour la leur) les données qui en sont tirées sont cruciales pour l'extraction du pétrole des fonds sous marins.
Un son de 260 db est particulièrement fort. Pour comparer, 85 db commencent à causer des dommages à l'audition humaine. Une sirène de police à 30 m fait environ 100 db. Et les décibels sont des logarithmes, ce qui signifie que chaque hausse de 10 db doit être multipliée par dix pour donner une idée de l'intensité, et le son pour l'oreille deux fois plus forts (car la perception humaine est aussi logarithmique.) Dans ce cas, cela signifie que les explosions émanant du bateau de recherche scientifique sont environ dix quadrillions fois plus fortes qu'une sirène à 30 m, et retentirait à une oreille humaine dans les 16 384 fois plus fort (on peut arrondir aux 16000, dans les deux cas cela vous aurez tué). Le son d'un avion à réaction à 600 m est de 110 db. Les tirs du Ewing sont un quadrillion fois plus forts, et ont un retentissement sonore 8 192 fois plus fort. Un gros concert de rock en plein air s'estime à 120 db. (le seuil avant la douleur humaine, d'ailleurs): les baleines et les autres créatures du Golfe de Californie subissent des sons 100 trillions fois plus forts que ça. Le seuil mortel pour les humains est de 160 db. Les êtres vivants, – humains et non humains – meurent parce que le son forme une vague de pression (c'est pour cela que vous pouvez sentir votre corps vibrer (…)) Des vagues trop fortes percent les tympans, les poumons et les autres tissus vibratoires, ce qui cause des hémorragies internes. Deux cent soixante décibels: c'est 10000 fois plus de bruit qu'une explosion nucléaire à 500 m.
Ce sont des assauts de telles intensités que subissent les baleines et les créatures du Golfe de Californie.
Les baleines vivent avec leur audition. Elles communiquent avec, émettant des chants complexes que nous ne comprendrons probablement jamais. (…) Lorsqu'elles subissent des telles intensités sonores elles ne chantent plus, parfois pendant des jours: ce qui veut dire qu'elles ne mangent plus, ne se reproduisent plus, et ne dorment plus. Elles perdent leur audition. Rupture de tympans. Hémorragies cérébrales. Elles meurent.
Depuis que les expérimentations ont commencé, on a découvert des cadavres de baleines sur les plages du Golfe de Californie. Des scientifiques, des biologistes marins de la National Marine Fisheries Services, des spécialistes des mammifères marins comme des gens qui aiment les baleines ont écrit aux sponsors de ces expéditions. L'Université de Columbia n'a pas répondu. La National Science's Fondation a répondu en ces mots: « Il n'y a pas de preuve qu'il y ait quel que lien que ce soit entre les opérations du Ewing et les baleines échouées qui ont été signalées (sic). »153
Je dois être honnête avec vous, au risque de vous offenser ou de vous aliéner. Quand je lis ça, quelle torture et quel massacre des scientifiques de la National Science's Fondation ont commis sur les baleines, et ce qu'ils répondent via leurs avocats, ma première réaction est de souhaiter que quelqu'un colle un revolver sur la tempe de ces scientifiques et tire. Si cette personne se retrouvait (malheureusement) prise par la police, elle pourrait répondre qu'« il n'y a pas de preuve qu'il y ait quel que lien que ce soit entre l'opération de ce revolver et les trous dans les têtes de ces hommes qui ont été signalés. »
(…) Je ne reviendrai pas sur ce souhait. Il faut que les responsabilités soient assumées dans cette toile qui ne lie rien. Et qu'on les désigne vite.
Je ne doute pas que les baleines seraient d'accord.



Endgame, Choix, pp.143-145.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)




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ndlt:   en 2002.
153:   La National Science Fondation au Center for Biological Diversity, 16/10/2002,
http://biologicaldiversity.org/swcbd/species/beaked/NSFResponse.pdf (...)

Effondrements



















(…) Une amie m'a téléphoné, Roianne Ahn, une femme intelligente et suffisamment obstinée pour que même un DEA en psychologie n'ait pas biaisé sa façon de voir comment les gens pensent et agissent. « Cela n'a jamais cessé de me stupéfier, » a-t-elle dit, « qu'il faille des experts pour nous convaincre de ce que nous savons déjà. »
Ce n'était pas la réponse à laquelle je m'attendais.
Elle continuait: « C'est un de mes rôles en tant que thérapeute. Je ne fais qu'écouter et refléter aux patients les choses qu'ils connaissent, mais ils n'ont pas assez confiance pour y croire jusqu'à ce qu'un expert extérieur le leur dise. »
« Penses-tu que les gens vont écouter ces scientifiques?ndlt »
« Cela dépend à quel point ils sont dans le déni. Mais le facteur décisif est que ce qu'ils décrivent n'est pas une grosse surprise. C'est ce qui se passe quand une personne est sous le stress: elle prend sur elle jusqu'à ce qu'elle s'écroule. C'est ce qui arrive dans les relations avec les autres. Ça arrive dans les familles. Ça arrive dans les communautés. Naturellement ça serait vrai dans ces cas-là aussi, à grande échelle. »
« Qu'entends-tu par là? »
« Nous travaillons du mieux que nous le pouvons, souvent au-delà de nos capacités, pour maintenir une stabilité, mais quand la pression est trop forte, il faut que ça casse. Nous nous effondrons. Parfois c'est mauvais, parfois c'est bien. »
Il y eut un silence pendant lequel je pensais au fait que certains effondrements ne sont pas nécessaires – quand des prisonniers craquent sous la torture, le démantèlement systématique de l'estime de soi sous le broyage d'un régime parental ou sentimental abusif, l'apocalypse écologique qui est en cours – alors que d'autres peuvent être salutaires.
Elle continuait: « La raison pour laquelle les gens essaient de maintenir des structures curatives qui peuvent les rendre heureux est évidente. Elle est moins évidente quand nous, et je m'y inclus moi-même, essayons de maintenir des systèmes qui rendent les gens misérables. Nous sommes tous familiers avec la notion que beaucoup d'accrocs doivent toucher le fond avant de changer, même quand leur dépendance est en train de les tuer. »
J'ai demandé: « Quand penses-tu que la culture changera? »
« Cette culture est clairement dépendante de la civilisation » a-t-elle dit. « Donc je pense que la réponse à cette question en pose une autre: jusqu'où cela ira avant de toucher le fond? »



J'ai parlé à une autre amie de tout cela. C'était tard dans la nuit. Le vent soufflait dehors. L'ordinateur était éteint. Nous entendions le vent. Cette amie, un excellent penseur et écrivain, avait habité à New York, et portait une certaine estime non seulement pour cette grande villes, mais aussi pour les grandes villes en général. Elle éprouvait à la fois de la sympathie et de l'exaspération envers moi et ce que je disais. Après avoir discuté des heures, elle demanda, assez raisonnablement, « De quel droit tu te permets de dire aux gens qu'ils ne peuvent pas vivre dans les grandes villes? »
« Aucun. Je me moque complètement de là où les gens vivent. Mais les gens qui vivent dans les grandes villes n'ont pas le droit de demander – en encore moins de voler – les ressources de tous les autres. »
« Ça te pose un problème si les citadins les achètent juste? »
« Acheter les ressources, ou les gens? » J'étais en train de penser à une phrase d'Henry Adams: « Nous avons un seul système,» a-t-il écrit, et dans « ce système la seule question est le prix auquel le prolétariat est acheté et vendu, le pain et le cirque. »41
Elle n'a pas ri à ma plaisanterie. Elle ne pensait pas que c'était drôle. Moi non plus, mais probablement pour une raison différente.
J'ai demandé: « Les acheter avec quoi? »
« Nous leur donnons de la nourriture, nous leur donnons de la culture. Ce n'est pas comme ça que ça fonctionne? »
Ah, j'ai pensé, elle suit la ligne de pensée de Mumford. J'ai demandé: « Et si les gens de la campagne n'aiment pas l'opéra, ou Oprah, d'ailleurs? »
« Ce n'est pas juste l'opéra. De la bonne nourriture, des livres, des idées, tout le bouillonnement culturel. »
« Et si les personnes de la campagne aime leur propre nourriture, leurs propres idées, leur propre culture? »
« Ils vont avoir besoin de protection. »
« Pour être protégés de qui? »
« Des bandes errantes de maraudeurs. Les bandits qui vont leur voler leur nourriture. »
« Et si les seuls voleurs sont les gens qui vivent dans les grandes villes? »
Elle hésita avant de parler: « Des biens manufacturés, alors? A cause des économies d'échelle, les gens dans les grandes villes peuvent importer des matières premières de la campagne, les transformer en objets que les gens peuvent utiliser et les leur vendre en retour. » Son premier diplôme était en Economie.
« Et si les gens dans les campagnes ne veulent pas non plus de biens manufacturés? »
« La médecine moderne alors. »
« Et s'ils n'en veulent pas? Je connais plein d'Indiens qui aujourd'hui refusent toute médecine occidentale. »
Elle a ri et dit, « donc nous allons dans des directions opposées. Tout le monde veut des Big Macs. »
J'ai secoué la tête, et plus ou moins ignoré sa plaisanterie, comme elle a ignoré la mienne, pour peut-être la même raison. « Les gens veulent ce genre de choses seulement une fois que leur propre culture ait été détruite. »
« Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de les détruire. Il vaut bien mieux les convaincre. La modernité, c'est bien. Le développement, c'est bien. La technologie, c'est bien. Le choix de consommer, c'est bien. Tu pense que ça sert à quoi, la publicité? »
Peut-être que Henry Adams et le satiriste romain Juvenal auraient dû mentionner la publicité avec le pain et le cirque. Et peut-être qu'ils auraient dû mentionner l'importance des définitions des dictionnaires pour garder les gens dans les rangs. J'ai maintenu mon cap: « Les cultures intactes ouvrent généralement grand leur porte aux biens de consommation seulement si ceux-ci arrivent à main armée. Sûr, ils pourraient ramasser et choisir, mais ce n'est pas assez pour contre-balancer la perte de leurs ressources. Pense à ce qu'ont fait l'ALENA ou le GATT aux pauvres du Tiers-Monde, ou aux EU. Pense à ce qu'a fait Perry au Japon, ou à la guerre de l'opium, ou – »
Elle m'a coupé: « Je vois où tu veux en venir. » Elle a réfléchi un moment. « Au lieu d'articles manufacturés, donne-leur de l'argent. Un bon prix. Sans les arnaquer. Ils peuvent acheter ce qu'ils veulent avec tout leur argent, ou plutôt notre argent. »
« Et s'ils ne veulent pas d'argent? Et s'ils préfèrent avoir leurs ressources? Et s'ils ne veulent pas vendre parce qu'ils veulent ou ont besoin des ressources elles-mêmes? Et si toute leur façon de vivre est entièrement dépendante de ces ressources, et qu'ils préfèrent leur façon de vivre – par exemple, chasser et cueillir – à l'argent? Ou s'ils ne veulent pas vendre parce qu'ils ne croient pas en l'achat et la vente? Et s'ils ne croient pas aux transactions économiques? Ou même au-delà, et s'ils ne croient pas en l'idée même de ressources? »
Elle s'est retrouvée un peu ennuyée. « Ils ne croient pas aux arbres? Ils ne croient pas que les poissons existent? Qu'est-ce que tu penses qu'ils attrapent quand ils partent à la pêche? Qu'est-ce que tu es en train de me dire? »
« Ils croient aux arbres, et ils croient aux poissons. C'est juste que les arbres et les poissons ne sont pas des ressources. »
« Qu'est-ce que c'est, alors? »
« D'autres êtres. Tu peux tuer pour manger. Cela fait partie de la relation. Mais tu ne peux pas les vendre. »
Elle a compris. « Comme les Indiens pensaient. »
« Ils pensent encore, » ai-je dis. « De nombreux Indiens traditionnels. Et les grandes villes sont devenues si grandes maintenant – la mentalité citadine a grandi pour inclure toute la culture de la consommation – que les gens dans les campagnes ne peuvent certainement pas tuer assez pour nourrir la ville sans abîmer leur propre terre. Ils ne le pourraient jamais, par définition. Ce qui nous ramène à la question: Et s'ils ne veulent pas vendre? Les gens des villes ont-ils le droit, quand même, de prendre leurs ressources? »
« Comment ils font pour manger, autrement? »
Nous entendîmes encore le vent dehors, et la pluie commença à éclabousser la vitre. La pluie arrive souvent à l'horizontal ici à Crescent City, ou Tu'nes.
Elle a dit: « Si j'étais à la tête d'une grande ville, et que mes habitants – mes habitants, quelle expression intéressante, comme si je les possédais – mourraient de faim, , je prendrais la nourriture par la force. »
Plus de vent, plus de pluie. J'ai dis: « Et si tu as besoin d'esclaves pour faire marcher tes industries? Tu les prendrais aussi? Et si tu as besoin non pas seulement de nourriture et d'esclaves, mais si le pétrole est le sang de toute ton économie, et le métal ses os? Et si tu as besoin de tout ce qui vit sous le soleil? Vas-tu tout prendre? »
« Si j'en ai besoin – »
Je l'ai coupée: « Ou considères que tu en as besoin... »
Ca ne semblait pas la déranger. « Oui, » a-elle dit songeuse. Je pouvais voir qu'elle était en train de changer d'avis. Nous sommes restés silencieux un moment, puis elle a dit: « Et il y a la terre. Les grandes villes abîment la terre sur laquelle nous sommes. »
J'ai pensé aux chaussées, à l'asphalte. L'acier. Les gratte-ciel. J'ai pensé à un chêne vieux de 500 ans que j'ai vu à NYC, sur une pente dominant le fleuve Hudson. J'ai pensé à tout ce que cet arbre avait vu. D'abord un gland tombé dans une forêt ancienne – excepté que à l'époque il n'y avait aucune raison de qualifier cette forêt d'ancienne ou autrement que chez lui. Il a germé dans cette communauté variée, assisté à la course des poissons sautant dans l'eau du fleuve si puissamment qu'ils menaçaient d'emporter les filets de ceux qui voulaient les attraper, vu les communautés humaines vivant dans cette forêt, les humains qui ne les appauvrissaient pas, mais plutôt les renforçaient en étant réellement présent, par ce qu'ils rendaient à leur terre. Il a vu l'arrivée de la civilisation, la construction d'un village, d'une ville, d'une cité, d'une métropole, et de là, comme Mumford l'a présenté, la « Parasitopolis s'est transformée en Patholopolis, la cité des désordres mentaux, moraux, corporels, et finalement a terminé en Nécropolis, La Cité du Mort. »42 En cours de route, il a dit au revoir au bison des bois, au pigeon voyageur, au courlis Esquimau, au grand marronnier d'Amérique, aux blaireaux du Labrador qui longeaient les rives du Hudson. Il a dit au revoir (du moins pour maintenant) aux humains vivant de façon traditionnelle. Il a dit au revoir à ses arbres voisins, à la forêt où sa vie a commencée. Il a vu l'étalement de milliards de tonnes de ciment, l'érection de structures d'acier rigides et des édifices en briques au sommet en fil de rasoir.
Malheureusement, il n'a pas vécu assez longtemps pour voir tout ça tomber. L'arbre, je l'ai appris l'année dernière, n'est plus. Il a été coupé par un propriétaire inquiet que ses branches ne tombent sur son toit. Des environnementalistes – faisant ce qu'il nous semblait le mieux à faire – se sont réunis pour prier sur sa souche.
Je lui ai raconté cette histoire.
« Putain, » a-t-elle dit, « je capte. » Elle a secoué la tête. Des cheveux châtain pâle sont tombés pour couvrir un oeil. Elle a fait la moue, comme souvent elle fait quand elle réfléchit. Elle a dit finalement, « Merde. » Ensuite elle a souri juste légèrement, bien que je pourrais dire à ses yeux qu'elle était fatiguée. Elle a dit tout à coup, « Tu sais, si nous allons causer tous ces dégâts, le moins qu'on puisse faire est de dire la vérité. »






Endgame, Catastrophe, pp.44-45.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)




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ndlt   Derrick Jensen venait de lire un article scientifique parlant de la réactivité des écosystèmes aux impacts de la pollution, que ceux-ci pouvaient endurer une situation pendant un certain temps, parfois longtemps, avant de s'effondrer sans même un signe avant-coureur.
41    Cité par Vidal Gore, The Decline and fall of the America Empire, Odonian Press, Berkeley, 1995, p.19.
42    Mumford, Pentagon, gravure 24.

Génération vroum-vroum



















Il y a des années j'étais en voiture avec un ami et camarade militant Georges Draffan. C'est celui qui a le plus influencé ma réflexion comme aucune autre seule personne. C'était par un jour très chaud en Spokane. Le trafic était lent. Une longue ligne attendait à un feu. J'ai demandé: « Si tu pouvais choisir de vivre dans un niveau de technologie quel qu'il soit, lequel ce serait? »
Il pouvait aussi bien être amical, militant, que particulièrement grincheux. Et il était dans cette dernière humeur. Il a dit: « C'est une question stupide. Nous pouvons fantasmer sur le fait de vivre comme nous le voulons, mais le seul niveau technologique qui soit viable est l'Age de Pierre. Ce que nous avons maintenant est un moindre biiip – nous sommes une des quelques six ou sept générations qui a déjà eu à entendre le son affreux de la combustion d'un moteur (spécialement les deux-roues) – et en temps voulu nous retournerons dans l'âge où les humains ont vécu la plus grande partie de leur existence. Dans quelques centaines d'années, au plus. La seule question sera ce qu'il restera du monde quand nous en serons arrivés là. »
Il a raison, bien sûr. On n'a pas besoin d'être une flèche en sciences pour comprendre que tout système social basé sur l'utilisation de ressources non renouvelables est par définition non viable: en fait probablement n'importe qui, sauf une flèche en sciences, peut le comprendre. L'espoir de ceux qui souhaitent perpétuer cette culture repose dans quelque chose appelé « ressource de substitution », par laquelle une ressource épuisée est remplacée (je suppose qu'il y a au moins un espoir prévalant celui-ci, c'est que si l'on ignore les conséquences, elles n'existeront pas). Bien sûr, sur une planète aux ressources de facto limitées, cela reporte simplement l'inévitable à plus tard, en même temps que d'ignorer les dégâts causés. Et devine ce qu'il restera de vivant quand on aura épuisé la dernière substitution? Question: quand il n'y aura plus de pétrole, quelle ressource sera le substitut afin que l'économie industrielle continue de fonctionner?
Prémisses non formulés:
a)  des substituts tout aussi efficaces existent;
b)  nous voulons maintenir l'économie industrielle;
c)  son maintien est plus important pour nous (ou plutôt pour ceux qui décident) que les vies humaines et non humaines détruites par l'extraction, le raffinage et l'utilisation de cette ressource.
Similairement, toute culture basée sur l'utilisation non renouvelable de ressources renouvelables est de la même manière non viable: si de moins en moins de saumons reviennent chaque année, tôt ou tard aucun ne reviendra. Si il y a de moins en moins de forêts anciennes chaque année, tôt ou tard il n'y en aura plus. Encore une fois, la substitution de celles qui sont épuisées par d'autres ressources, sauvera, certains le disent, la civilisation jusqu'à la prochaine fois. Mais au « mieux »ndlt, ça retiendra l'inévitable un peu plus longtemps pendant que ça causera encore plus de dégâts sur la planète. C'est ce que nous voyons, par exemple, dans l'effondrement de la pêche un peu partout dans le monde: comme on a depuis longtemps pêché à outrance les poissons les plus économiquement rentables, à présent on s'attaque même à ceux qu'on jetait par dessus bord auparavant, le tout avalé, disparu dans, littéralement parlant, l'insatiable gouffre de la civilisation.
Une autre façon d'avancer tout ça est que tout groupe d'êtres vivants (humains, ou non humains, plantes ou animaux) qui prend plus à ce qui les environne que ce qu'ils peuvent rendre en retour, épuisera, manifestement, son environnement, après quoi il aura ou à bouger, ou sa population va se ramasser (ce qui, par l'occasion, va à l'encontre de la notion comme quoi la compétition dirige la sélection naturelle: si vous hyper-exploitez votre environnement, vous l'épuiserez et vous mourrez; la seule manière pour survivre à long terme est de rendre plus que ce que vous prenez.Hé!) Cette culture – la Civilisation Occidentale – a appauvri tout ce qui l'entourait pendant 6000 ans, débutant au Moyen-Orient, et s'attaquant à présent à la planète entière. Pourquoi d'autre cette culture devrait-elle s'étendre continuellement? Et pourquoi d'autre, qui coïnciderait avec ça, pensez-vous qu'elle a développé une rhétorique – une série d'histoires qui nous apprend comment vivre – explicitant non seulement la nécessité mais aussi la désirabilité et même la moralité de l'expansion continuelle, – dans l'entêtement d'aller là où aucun homme n'a encore mis les pieds – comme prémisse si fondamental qu'il en devient invisible? Les grandes villes qui sont les représentations par définition de la civilisation ont toujours eu besoin de prendre les ressources de la campagne environnante, ce qui signifie, premièrement, qu'aucune grande ville n'a jamais été ou ne sera jamais viable par elle-même, et, deuxièmement, que dans le but de poursuivre leur extension incessante, les grandes villes doivent étendre incessamment les endroits qu'elles hyper-exploitent. Je suis sûr que vous pouvez voir les problèmes que cela présente et le point de non retour vers lequel cela tend dans le cadre d'une planète de facto limitée. Si vous ne pouvez pas ou ne n'avez pas la volonté de voir ces problèmes, alors je vous souhaite bonne chance pour votre carrière dans les affaires ou la politique. Vues les conséquences, cette propension collective, obsessionnelle à zapper ce point de non retour que nous venons d'étudier, passe pour le moins pour être des plus étranges.




Endgame, Catastrophe, pp.35-36.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)




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Ndlt: les guillemets sont de nous.

Le bien, le mal: faire et laisser faire.


















Il y a des années je me suis embarqué à débattre avec une femme sur la question à savoir si le viol est une mauvaise chose. Elle – et j'ai besoin de dire qu'elle sortait avec un philosophe à cette époque, et était redevenue sensée – a répondu, « Non, nous ne pouvons pas dire que le viol est une mauvaise chose. Mais puisque les humains attribuent une valeur à tout – et probablement elle et son petit ami philosophe voulaient parler spécifiquement de ces humains qui ont intériorisé complètement les messages de cette culture, et qui par conséquent en reçoivent une grande valorisation sociale – « les humains peuvent décider si le viol est bon ou mauvais. Il n'y a rien d'intrinsèquement bon ou mauvais à propos de ça. Cela existe juste. Maintenant nous pouvons certainement nous raconter une série d'histoires qui nous font croire que le viol est mauvais, nous pouvons construire un ensemble narratif renforçant la notion que le viol fait mal, mais nous pourrions tout aussi facilement construire un ensemble narratif qui nous dit l'opposé. »
(…)
Ça m'a pris deux ans pour articuler une réponse à mon amie. Un après midi je l'ai appelée. Nous sommes allés diner.
Elle a dit: « Et bien? »
« L'eau, » j'ai dit.
« L'eau? »
« L'eau. »
« C'est? » a-t-elle demandé.
« C'est tout. » ai-je répondu.
Elle ne comprenait pas.
« Notre question à la base était que rien n'était intrinsèquement bon ou mauvais... »
« En effet. » Elle a hoché la tête.
« Et que les histoires que nous nous racontons déterminent non seulement si nous percevons quelque chose comme étant bon ou mauvais, mais si en fait c'est... »
« Oui, » a-t-elle dit, « parce que les humains sont les seuls à définir la valeur... »
Nous en avions parlé avant, et j'en ai parlé avec tant d'autres personnes aussi. J'ai eu un bureau dans une université, lequel se trouvait à côté de celui d'un professeur de philosophie. Parfois je m'y aventurais pour causer, mais me retrouvais très vite dégoûté par son étrangeté et son illogisme implacables. « Parce que les humains sont les seuls à définir la valeur, rien dans le monde n'a de valeur sauf si nous le décidons. » Il le disait encore et encore, comme si en répétant suffisamment de fois son principe il me forcerait à l'accepter, tout comme la possibilité d'échouer à son cours forcerait les étudiants à faire la même chose. A chaque fois je m'enfuyais de son bureau en proie au désarroi, mais je souhaitais toujours y retourner avec un marteau. Il m'aurait demandé pourquoi, et je lui aurais répliqué, « Si je tape ton pouce avec, tu ne décideras pas cognitivement qu'un coup de marteau fait mal. Ne pas subir un coup de marteau a une valeur intrinsèque, et peu importe ce que tu décides de ça. »
Malheureusement, cette forme de narcissisme – à laquelle seuls les humains (et plus spécialement certains humains très spécifiques, et encore plus spécialement les pensées désincarnées de ces très spécifiques humains) portent attention – est centrale à cette culture. Elle envahit tout, de sa religion à son économie, sa philosophie, littérature, médecine, politique etc. Et elle envahit certainement nos relations avec les membres non humains du monde naturel. Si cela n'était pas le cas, nous ne serions pas les acteurs de la déforestation ou de la construction de barrages. Une fois j'ai lu un livre sur les zoos et la vie sauvage, dans lequel les auteurs se demandaient pourquoi la vie sauvage devait être préservée, et ont répondu à leur propre question d'une façon qui rend cette arrogance et cette stupidité particulièrement limpides: « Notre réponse est que le monde humain se retrouverait appauvri, car les animaux sont préservés exclusivement pour le bénéfice humain, parce que les êtres humains ont décidé qu'ils voulaient qu'ils existent pour leur plaisir. La notion de leur préservation par égard pour eux est étrange, car cela implique que les animaux pourraient souhaiter endurer une certaine condition. C'est, toutefois, absurde pour les humains d'imaginer que les animaux puissent vouloir faire perdurer l'existence de leur espèce. »34
Je racontais cette histoire à mon amie.
« Ils étaient sérieux ou ironiques? » a-t-elle demandé.
« Grave sérieux. »
Elle a répondu: « Ils racontent de la merde. Leurs arguments ne sont pas fondés. »
J'ai haussé les sourcils.
Elle a dit:« Je ne suis plus aussi hard-core que je l'étais avant. » Cela fait longtemps qu'elle a largué le philosophe, et recommencé à avoir du bon sens. « Si les histoires que nous vivons peuvent signifier quelque chose, elles doivent être solidement ancrées. Nous devons avoir un point de référence sur lequel compter.»
J'ai dit: « Je peux désigner quelque chose pour toi qui est bon, et ce peu importe les histoires qu'on se raconte. »
« Et c'est... »
J'ai levé mes lunettes. « De l'eau potable, pure, en quantités. »
« Je ne comprends pas. »
« L'eau potable, pure, en quantités, est une bonne chose, dans l'absolu, et peu importe les histoires qu'on se raconte. »
Elle a capté. Elle a souri avant de dire: « Et de l'air frais, respirable. »
Nous hochâmes la tête tous les deux.
Elle continua, « Sans ça nous mourons. »
« Exactement, » ai-je dit. « Sans ça, tout le monde meurt. »
A présent, elle était enthousiaste. « C'est l'ancrage, à partir de là nous pouvons bâtir une morale entière. »
C'était à mon tour d'être enthousiaste. « Exactement, » ai-je répété.
Nous passâmes le reste de la soirée à discuter au restaurant – cherchant à tirer une substance – de ce qu'une morale incarnée aurait l'air, comment elle serait ressentie, ou pourrait être. Si le fondement de ma morale consiste non pas dans les commandements d'un Dieu dont la demeure n'est pas primordialement sur cette terre, et dont les adhérents ont commis d'innombrables atrocités, ni dans les lois créées par les politiques au pouvoir pour servir les politiques au pouvoir, ni même dansla sagesse perçue comme telle – la loi commune – d'une culture qui nous a menés à une apocalypse écologique, mais si au lieu de tout ça ce fondement consiste dans le fait de savoir que je suis un animal qui a besoin d'un abri – composé mais pas limité à, de l'eau propre, de l'air propre et de la nourriture qui ne soit pas toxique – que suggère cette morale qui en découle sur le bien fondé ou non de la production de pesticides? Si je comprends qu'en tant qu'animaux humains nous avons besoin de pieds-à-terre sains, non seulement pour notre santé physique mais aussi émotionnelle, comment percevrais-je la morale de l'extinction de masse? Comment la compréhension mutuelle qui a prospéré pendant au moins 12 000 ans, ici, à Tu'nes, entre les saumons et les humains, affecte-elle ma perception du bien fondé de l'existence des barrages, de la déforestation, ou de tout autre chose détruisant cette symbiose millénaire en détruisant les saumons?
Bien que nous ayons apprécié tous les deux notre conversation, nous savions que nous nous quittions avec un non-dit. Même lorsque nous sommes sortis du restaurant, pour retourner à nos voitures respectives, aucun de nous ne l'a mentionné. Elle a dit: « Je comprends que le fait d'empoisonner nos corps et d'intoxiquer les territoires est immoral, et bien sûr que je sais que le viol est immoral, mais comment le fait que nous avons un corps, le fait que nous avons des besoins, le fait que nous sommes des animaux font que le viol est immoral? »
J'ai respiré profondément La réponse était juste là. Je pouvais la voir, la goûter. Je l'avais presque. J'ouvris la bouche pour la donner. Mais elle partit. Je la perdis, elle revint presque, puis s'échappa entièrement. Mon esprit était en état de surchauffe après toutes ces réflexions amenées par cette conversation.
« Il est tard, a-t-elle dit, nous en reparlerons bientôt. »
« Bientôt, » ai-je dit.
(…)
Encore une fois je suis allé diner avec mon amie qui était sortie avec un philosophe. Nous nous sommes assis. Elle est entré dans le sujet direct. « Quel est le rapport entre de l'eau potable en quantité, qui est une bonne chose, et le viol qui est une mauvaise chose? » Durant les jours qui ont précédé notre conversation passée, son enthousiasme s'est heurté à la logique – son ex petit ami aurait dit conviction – un peu courte de mes arguments.
« Nous sommes des animaux. » Ai-je dit.
« Je sais cela. Et? »
« Donc nous avons des besoins. »
« J'ai entendu certains – des hommes, pour la plupart – dire que c'était une des raisons d'un viol. »
« Non, les besoins pour survivre, pour devenir ce que nous sommes vraiment. »
« Qui sommes-nous? »
« Là est la question, n'est-ce pas? »
« J'ai lu des analyses scientifiques suggérant que le viol est une démonstration de force – »
« Ce ne sont pas des arguments de moi, ça. »
« – et dessert le principe d'évolution qui induit les femmes à s'accoupler avec les hommes forts, a-t-elle dit."
« Laisse-moi deviner, ces scientifiques étaient des mecs, non? »
« Ils ont également dit que le viol servait à transmettre les gênes des hommes les plus agressifs – »
« Ce qui semble un peu facile, si on présume que la vie est basée sur la compétition et non la coopération. »
« Exact, si on présume que le relationnel n'existe pas et que le sperme est de loin plus important que l'amour, la joie, la paix. »
« Ce sont des présomptions bizarres, non? C'est à se demander si ceux qui les ont produites sont bien sains d'esprit, et quelle vie sociale ils ont. » Ai-je dit, puis je poursuivais. « Les scientifiques et les économistes ne peuvent pas mesurer et contrôler l'amour, la joie ou la paix... »
« Donc l'amour, la joie et la paix ne doivent pas exister, » a-t-elle dit. « Tout ça c'est plutôt foireux. »
« Ça projette aussi les présomptions de la production industrielle sur les femmes, et à un degré moindre, sur les hommes. »
« Que les femmes sont là pour faire des bébés... »
« Pour les manufacturer, si c'était faisable. »
« Les sortir alignés comme des modèles de 1ère grande série. »
« Ou comme des petits pains dans une boulangerie industrielle. »
« Donc pourquoi nous sommes là? » A-t-elle demandé.
« Sans doute pour la même raison présumée pour le sexe? Dans le but de se reproduire. »
« C'est ça? »
« Peut-être le but des deux – le sexe et la vie – est de s'amuser, et d'entrer en relation avec ceux qui nous entourent, et de devenir qui nous sommes. »
« Donc qui sommes-nous? » A-t-elle insisté.
« Les humains, et c'est tout aussi vrai que pour les pierres et les arbres et les poissons-chats, ont un mode naturel de développement, ou plusieurs modes naturels. Et il y a des traits communs à tous les humains, comme il y a des traits communs à tous les mammifères, tous les animaux, tous les 'êtres vivants', toutes les roches, que tu as aussi. Les humains débutent leur vie, physiquement, de façon très précoce; nous grandissons, notre croissance cesse, finalement notre corps s'use et nous mourons. De même nous suivons quelques comportements émotionnels: nous vivons longtemps avec ceux qui subviennent à nos besoins, nous apprenons d'eux ce que signifie être humain, ce qui signifie être humain dans nos communautés (ou, dans le cas du civilisé, comment être inhumain et comment vivre dans les cités). Il existe des comportements normaux sur la façon dont les humains grandissent. Joseph Chilton Pearce, par exemple, a fait un excellent travail de description sur les comportements du développement cognitif et émotionnel des humains. »
« Qu'est-ce que cela a à voir avec le viol? »
« Je pense que nous, du moins ceux d'entre nous à qui il reste un peu de bon sens, pouvons dire, » et je sais que je faisais allusion à son ex petit ami philosophe, « que tout comme nous avons des besoins physiques, que si nous ne comblons pas, entraînent la malnutrition et endommagent nos corps qui ne peuvent exploiter tout leur potentiel, de même nous avons des besoins émotionnels. Si nous n'arrivons pas à les combler, cela peut nous causer du mal, nous empêcher de nous développer complètement, de vivre, d'exprimer – de participer à – tout ce potentiel émotionnel propre aux humains. Je pense qu'il est plus sûr de dire que tous les êtres vivants sont égaux, et c'est mieux, choisir, de ne pas être heurté émotionnellement. »
« Et le viol? »
« Je peux te heurter. Entraver ton développement émotionnel. Prenons ça à un niveau assez basique. C'est une autre chose que d'être abstinent par choix. C'est un bon choix. Mais que dire de ces gens – des femmes, pour la plupart, mais parfois des hommes – qui ne peuvent plus avoir de plaisir dans leur sexualité parce qu'ils ont été violés? On leur a pris leur possibilité de choisir. Leur habilité à exprimer et à vivre entièrement leurs émotions associées à leur sexualité a été mise à mal. »
Elle a réfléchi un moment, puis dit: « Non seulement ça, mais ils ont été dépossédés de leur capacité à être simplement au monde sans être terrifiés. Si n'importe quelle femme, dans n'importe quel endroit dans le monde, entend des pas derrière elle dans une rue sombre, elle a des raison d'être effrayée. Robin Morgan appelle ça la démocratie de la peur sous le règne patriarcal. »
J'ai répondu: « Peu importe quelles histoires on se raconte les uns aux autres: ce sont toutes de mauvaises choses. Et bien sûr je ne parle pas juste de viol, ni de sexe. Je suis en train de dire que tout comme nous pouvons dire que de l'eau potable en quantités est une bonne chose – encore une fois, peu importe les histoires que nous nous racontons – nous pouvons de façon similaire dire que les actions nous empêchant de pouvoir développer tous les possibles émotionnels humains ne sont pas une bonne chose. Et certainement une action qui entraine tout un genre à vivre dans la peur est une très mauvaise chose. »
« Mais n'est-il pas possible qu'un traumatisme pousse quelqu'un à s'ouvrir aux autres? Tu ne serais pas celui que tu es si ton père n'avait pas abusé de toi. »
« On m'a déjà dit ça. Il y en a même quelques-uns qui ont suggéré que j'aurais dû le mettre dans les remerciements de A Language Older Than Words. C'est le livre où je parle de ça, et ma réponse. « Mais de quoi je dois le remercier? Pour mon insomnie? Pour les cauchemars et les sentiments de terreur qui ont durer jusque dans mes trente ans, jusqu'à ce que je les exorcise en écrivant ce livre-là? Les relations brisées avec les autres membres de ma famille? Les désordres relationnels avec les autres? »
« Mais tu as aussi gagné en sagesse et en perspicacité, ce qui n'aurait pas été le cas si tu n'avais pas vécu cela. »
« Oui, j'ai gagné en ça. Et c'est vrai pour toute personne qui survit à des sévices. Mais celui qui les commet n'est pas responsable de la capacité de celui qui y survit à transformer les horreurs qu'il a affronté en dons pour la communauté. Le survivant, et les humains et non humains qui ont soutenu le survivant, le sont. Je n'ai pas accompli quoi que ce soit parce que j'ai été violé. J'ai accompli tout ça au travers et en dépit des viols. Les viols ne m'ont pas aidé à me développer. Ils ne seraient pas et ne pourraient pas être une bonne chose. Mais réponse peut être et a été bonne. Mais les viols?! Non. »

« Est-ce que tut cela signifie que la prédation est une mauvaise chose? » A-t-elle demandé.
« Comment ça? »
« Si un héron mange un têtard, nous pouvons affirmer que le têtard ne se développera pour devenir une grenouille saine émotionnellement. Il ne deviendra pas du tout une grenouille. »
« Je ne pense pas que nous ayons une conceptualisation de ce que signifie participer à une communauté qui dépasse celle des humains. Il y a quelques temps j'ai fait une interview radio en Spokane. L'interviewer disait que les Indiens d'avant la conquête exploitaient les saumons tout autant que les civilisés. J'ai donné deux réponses. La première: si c'était le cas, pourquoi il y avait-il tant de saumons avant, et si peu maintenant? Quelque chose a changé, clairement. La seconde: les Indiens mangeaient du saumon, mais ne l'exploitaient pas. Il m'a demandé quelle différence cela faisait. J'ai dit que les Indiens entraient dans une relation avec les saumons, par laquelle ils donnaient du respect aux saumons en échange de leur chair. »
« J'ai lu quelque chose là-dessus. »
« Je n'étais pas content de cette réponse. C'était vrai tant que c'était comme ça, mais ça omettait tellement de choses qu'elle en devenait fausse.150 Il y avait d'autres conditions nécessaires à un accord entre le prédateur et la proie, mais je savais pas lesquelles. Alors cette après-midi-là je suis allé marcher jusqu'à l'arbre aux coyotes.»
L'arbre aux coyotes était un pin sous lequel je déposais de la nourriture pour les coyotes quand je vivais en Spokane. J'aimais cet arbre, et je suis parti de Spokane en partie parce que la forêt dans laquelle vivait cette arbre allait être détruite pour être transformée en parcelles. Chaque jour j'entendais les claquements et les rugissements d'artillerie lourde des machines, et je n'avais pas idée de comment je pouvais stopper la destruction. Donc, et je n'en suis pas fier, pour ne pas assister à la destruction d'un endroit que j'aimais, j'ai fui, loin. Mais quand je suis revenu chez moi, je suis allé m'asseoir sous l'arbre.
« Je n'arrêtais pas de me poser des questions: qu'est-ce qui lie un prédateur et sa proie? Quelles sont les conditions sur lesquelles les relations sont basées? Comment le respect pour l'esprit de celui qui est mangé est manifesté par celui qui mange? »
« Et? »
« L'arbre aux coyotes m'a donné la réponse. » Mon amie me connaissait suffisamment pour ne pas être surprise, et savoir que je ne parlais pas métaphoriquement. « Quand on prend la vie de quelqu'un pour manger ou assurer sa survie, on devient responsable de la survie – et de la dignité – de sa communauté à lui. Si je mange un saumon – ou plutôt quand je mange un saumon – je me promets d'assurer que la course des saumons d'où je prends l'individu continue, et que la rivière où elle a lieu se porte bien. Si je coupe un arbre, je fais la même promesse à la communauté à laquelle il appartient. Quand je mange du bœuf – ou des carottes, pour le coup – je me promets d'éradiquer l'agriculture et l'élevage intensif.
« Les Indiens avaient-ils le même accord? »
« Sur un niveau je n'en ai pas la moindre idée. Je ne peux pas parler pour eux.151 Mais d'un autre côté, il est clair pour moi que tout le monde fait cet accord. C'est la seule façon de survivre. »
« Dans le cas des non humains, penses-tu que l'échange est conscient? »
« Encore une fois, je n'en ai pas la moindre idée. Mais je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas. » J'ai fait une pause, puis dit, « Et je dois dire que rien de tout ça est wahou ou particulièrement cosmique. C'est très physique. »
« Comment ça? »
« Non seulement c'est crucial à un niveau moral et relationnel, mais si je mange du saumon sans me dévouer à leur survie, je vais finir par ne plus pouvoir en manger. La même chose est vraie pour les ours, et quiconque les mangeant ou, pour reprendre ton exemple, les hérons qui mangent des têtards. »
Nous sommes restés assis un long moment sans parler, et j'ai dit, « Je ne pense pas que ce qu'a dit l'arbre aux coyotes soit un reproche d'avoir abandonné cette forêt aux machines avec avoir reçu et partager tant de ce lieu. Mais je suis devenu extrêmement conscient que j'avais abandonné ma responsabilité. J'avais abandonné un endroit que j'aime. Et ça ne me faisait pas me sentir bien. Ça n'était pas juste. »
Il y un silence encore plus long. Elle a fini par hocher la tête, et a dit, « C'est comme empoisonner ce verre d'eau dont nous avons parlé. Ou le laisser être empoisonné. »
« Oui, ai-je dit, j'ai agi de façon immorale. »




Endgame, extraits de L'eau potable, p.28, et de Proie et prédateur, pp.135-139.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)




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150  En d’autres mots, je ne connaissais pas de réponse à cette question, mais parce que je suis un mâle, la loi exigeait de moi que je donne la réponse.
151  Je peux, toutefois, dire que lorsque je me suis retrouvé avec les indigènes traditionnels, j'ai remarqué qu'ils acquiesçaient quand je mentionnais cette relation proie/prédateur.

Si...






















Si les histoires que vous entendez depuis votre naissance vous répètent d'une manière ou d'une autre les messages que la civilisation industrielle profite aux êtres humains; que les gens « civilisés » ne commettent pas d'atrocités (ils sont, pour ainsi dire, civils); que la violence est « barbare » et que « les barbares » sont violents; que quelqu'un qui est violent est un « animal », une « brute »; que seulement les dominants survivent; que les non humains (et beaucoup d'autre humains) sont là pour qu'on les utilise, que les non humains (et beaucoup d'autre humains) n'ont pas de désirs qui leur sont propres; que la tristesse, la colère, la frustration, la solitude vont se dissiper d'une manière ou d'une autre juste si vous achetez quelque chose 29; que le gouvernement des EU (ou le gouvernement nazi, ou de l'Union Soviétique, ou du Luxembourg, d'ailleurs) a votre meilleur intérêt à cœur; que de travailler en tant que salarié de l'économie, i.e., avoir un boulot, est normal, naturel, désirable, ou nécessaire; que le monde est une vallée de larmes et que vous aurez une vie meilleure après votre mort; que la morale de la violence ou de toute autre action est simple; que ceux qui sont au pouvoir sont trop forts – ou peut-être ils règnent par voie divine ou son équivalent moderne, l'inéluctabilité historique – pour être renversés; que nous souffririons tous si la civilisation disparaissait; qu'il n'y a pas d'autres façons de vivre plus paisible, plus viable, et plus simplement heureuse que la civilisation; que ceux qui sont au pouvoir ont le droit de détruire la planète, et qu'on ne peut presque rien faire pour les arrêter, alors bien sûr vous allez en venir à croire tout ça. Si d'un autre côté, les histoires qu'on vous raconte sont différentes, vous grandirez pour croire et agir de façon très différente.



Endgame, L'Eau potable, p.29.
Derrick Jensen  (traduit en français par Les Lucindas)




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29 G.W.Bush et d'autres ont affirmé en réponse aux attaques du WTC qu'il était de notre devoir de patriote de sortir et d'aller faire les boutiques: «Prenez votre famille,» a dit également G.W.Bush, «et allez à Disneyworld.»








Se Taire

















Il y a un langage bien plus vieux et plus profond que celui des mots. Il s'agit du langage des corps, du corps sur le corps, du vent sur la neige, de la pluie sur les arbres, des vagues sur la pierre. C'est le langage du rêve, des gestes, du symbole, de la mémoire. Nous avons oublié ce langage. Nous ne nous souvenons même pas qu'il existe.
Dans le but de maintenir notre façon de vivre, nous devons, dans un sens large, nous mentir les uns aux autres, et spécialement à nous-mêmes. Il n'est pas nécessaire que les mensonges soient particulièrement crédibles. Ils font barrières à la vérité. Ces barrières sont nécessaires parce que sans elles bien des actes déplorables seraient devenus impossibles. La vérité doit être à tout prix évitée. Quand nous laissons des évidences infiltrer nos défenses pour pénétrer notre conscience, elles sont traitées comme ces grenades qui d'une main rouleraient sur une piste de danse d'une fête improbable et macabre. Nous essayons de rester en sécurité, de peur qu'elles ressortent, pour faire voler en éclat nos illusions et nous laisser exposés à ce que nous avons fait au monde et à nous-mêmes, exposés à cette coquille vide que nous sommes devenus. Et ainsi nous évitons ces vérités, ces évidences, et nous continuons la danse de la destruction du monde.
Comme beaucoup d'enfants, quand j'étais petit j'entendais le monde parler. Les étoiles chanter. Les pierres avaient des préférences. Les arbres avaient leurs mauvais jours. Les crapauds entraient dans de vives conversations, réunis autour d'une bonne prise. Comme des ondes parasites dans une radio, l'école et les autres formes de socialisation commencèrent à interférer ma perception du monde animal, et pendant des années j'ai presque cru que seulement les humains parlaient. Le fossé entre ce que j'avais vécu et ce que j'ai presque cru m'a profondément troublé. Ce n'est que plus tard que j'ai commencé à comprendre quelles étaient les implications personnelles, politiques, sociales, écologiques et économiques, entraînées par le fait de vivre dans un monde silencieux.
Ce silence est central pour que notre culture fonctionne. Le refus fervent d'entendre les voix de ceux que nous exploitons est crucial pou perpétrer cette domination. La religion, la science, la philosophie, la politique, la psychologie, la médecine, la littérature, la linguistique, et l'art ont tous été réduits et instrumentalisés pour être les outils de la rationalisation, de la mise sous silence et de la dégradation des femmes, des enfants, des autres races, des autres cultures, du monde naturel et de ces membres, de nos émotions, de nos consciences, de nos expériences et de nos histoires personnelles et culturelles.
Ma propre immersion dans cette mise sous silence – et c'est également vrai pour un grand pourcentage d'enfants aussi bien que pour beaucoup de familles – vient des mains (et des parties génitales) de mon père, qui a battu ma mère, mes frères, et ma sœur, et qui violé ma mère, ma sœur, et moi.
Je peux seulement spéculer sur le fait que comme j'étais le plus jeune, mon père a dû penser qu'au lieu de me battre, il allait me forcer à regarder et à écouter. Je me souviens de scènes – vaguement, comme s'il s'agissait de rêves ou de films – de mains qui fouettent, de mon père pourchassant mon frère Rob autour de la maison. Je me souviens de ma mère poussant mon père dans leur chambre pour prendre les coups que ces enfants auraient pris. Nous nous asseyions figés dans la cuisine, formant une audience captivée par les gémissements étouffés qui s'échappaient des murs trop fins.
C'est ce flou qui accompagne cette remémoration de ces images révélatrices qui fait question ici, parce que le pire que mon père ait fait est qu'il y a au-delà des coups et des viols le déni que rien de tout cela se soit passé. Non seulement les corps ont été brisés, mais aussi le fondement connectant mémoire et expérience, psyché et réalité. Son déni fait sens, non seulement parce que admettre sa violence aurait terni son image sociale d'avocat respectable, fortuné et religieux, mais plus simplement parce que l'homme qui battait ses enfants n'aurait pas pu en parler honnêtement tout en continuant de le faire.
Nous sommes devenus une famille d'amnésiques. Il n'y a pas de place dans la tête pour contenir suffisamment ces expériences, et comme il n'y a effectivement pas d'échappatoire, cela ne nous aurait servi à rien de nous souvenir consciemment de toutes ces atrocités. Alors nous avons appris, jour après jour, que nous ne pouvions avoir confiance en nos perceptions, et que nous ferions mieux de ne pas écouter nos émotions. Quotidiennement nous oublions, et si la mémoire revenait à la surface, nous oublions encore. Il frappait, puis montrait un bref repentir, pour demander : « pourquoi m'avez-vous fait faire ça? » Et après? Rien, à part quelques preuves inconvenantes: une porte brisée, des dessous trempés d'urine, une cloison en bois que mon frère arrachait du mur en essayant de s'enfuir. Une fois que tout était réparé, il n'y avait plus lieu de se souvenir. Alors nous oublions et la chose se répétait.
Cette volonté d'oublier est l'essence de la mise sous silence. Quand j'ai pris conscience de cela, j'ai commencé à faire attention au « comment » et au « pourquoi » de l'oubli – et à entamer un voyage dans ma mémoire.
Quoi d'autres avons-nous oublié? Pensons-nous aux ravages nucléaires, au fait que nous savons que des tonnes de plutonium sont produites alors que de micro doses sont létales pour au moins 250000 années? Est-ce que le réchauffement climatique envahit vos rêves? Dans nos moments les plus graves considérons-nous que la civilisation industrielle est à l'initiative de la plus grande extinction de masse que la planète aie connu? A quelle fréquence considérons-nous que notre culture a commis des génocides sur toutes les cultures indigènes qu'elle a rencontrées? Quand quelqu'un consomme des produits manufacturés par notre culture, se sent-il concerné par toutes les atrocités qui ont rendu possible leur fabrication?
Nous ne stoppons pas ces atrocités, parce que nous n'en parlons pas. Nous n'en parlons pas parce que nous n'y pensons pas. Nous n'y pensons pas parce que nous sommes trop horrifiés pour les appréhender. La spécialiste en traumatismes, Judith Herman, écrit que « la réponse ordinaire aux atrocités et de les bannir de la conscience. Certaines violations de la convention sociale sont trop terribles pour les prononcer à voix haute: c'est la signification du mot imprononçable. »
Alors que le renouvellement écologique du monde naturel s'effiloche autour de nous, peut-être est-il temps pour nous de commencer à prononcer l'imprononçable, et d'écouter ce que nous jugeons inaudible.
Une grenade roule sur la piste de danse. Regarde. Elle ne va pas s'envoler.

Voici ce que vous entendrez dans votre abattoir de base.
La pièce retentit aux oreilles du monde comme dans une usine. Vous entendez le claquement de la vapeur dans les tuyaux, son sifflement quand elle en sort, le bruit métallique de l'acier quand les chaînes se tendent, le roulement sur les rails, le tout ponctué toutes les trente secondes par le coup du pistolet.
Les pièces sont toujours humides et l'odeur de la graisse sent autant que celle du sang. Les murs sont souvent pâles, les sols en béton. J'ai une image d'un abattoir qui restera toujours gravée dans ma mémoire. Elle attire toujours mes yeux vers le piège, non pas à cause de ce qu'il contient, mais parce qu'il est d'un bleu électrique brillant qui contraste presque douloureusement avec le reste de la pièce.
A l'intérieur du piège, face à un mur vide, se trouve un bœuf. Jusqu'au dernier moment, il ne semble pas réaliser, quand arrive un ouvrier pour lui placer un pistolet au milieu du front. Je ne sais pas ce que peut ressentir le bœuf à ce moment, ou ce qu'il pense. La pression du contact déclenche le pistolet à cheville percutante qui lui transperce le cerveau. Le bœuf tombe, parfois assommé, parfois mort, parfois en hurlant et un autre ouvrier s'agenouille pour enchainer les pattes arrière. La tache accomplie, il fait un signe de tête et le premier ouvrier – celui du pistolet – appuie sur un bouton noir. Ensuite le couinement de l'élévateur et le bœuf se balance, suspendu à des rails, le sang coulant pour rejoindre une rivière coagulant sur le sol.
Le bœuf tangue au rythme du roulement le long des rails, son sang traçant une courbe sinusoïdale vers un autre ouvrier qui l'égorge. On a à peine le temps de le voir sortir du piège qu'un autre animal y est poussé dedans. Et encore le bruit du pistolet qui tire, l'élévateur, le métal, la vapeur, le grincement des rouages. Cela se passe encore et encore, comme un engrenage, toutes les trente secondes.

Nous vivons dans un monde où on fait semblant. Pensons-le comme un petit jeu – le seul problème est que les répercussions sont réelles. Pan! Pan! Tu es mort – seulement l'autre personne ne se relève pas. Mon père, dans le but de rationaliser son comportement, devait vivre dans un monde où on fait semblant. Il devait nous faire croire qu'il y avait un sens aux coups et aux viols, que tout se passait comme cela devrait et devait se passer. A présent il est évident pour tous que le jeu de mon père, de faire semblant, était bien loin d'être amusant – il était destructeur. Mon père réécrivait le scénario tous les jours, pour que tout soit bien comme il faut – il créait la réalité nécessaire dans le but de continuer à se comporter comme il le faisait.
En essayant de décrire le monde selon le fait que l'on fait semblant, nous avons oublié ce qui est réel et ce qui ne l'est pas. Nous prétendons que le monde est silencieux, alors qu'en réalité il est rempli de conversations. Nous prétendons que nous ne sommes pas des animaux, alors que les lois écologiques s'appliquent aussi bien à nous qu'au reste de la « création de Dieu. » Nous prétendons que nous sommes au sommet d'une vaste chaîne d'êtres, bien que l'évolution n'a pas de caractère hiérarchique.
Et voici ce que je pense: c'est une imposture. C'est un jeu géant où l'on fait semblant. Nous prétendons que les animaux ne ressentent pas la douleur, que nous n'avons aucune responsabilité d'ordre éthique envers eux. Mais comment le savons-nous? Nous prétendons que d'autres humains – les femmes qui sont violées, par exemple, (bien 25% des femmes appartenant à cette culture ont été violées et 19% de plus ont échappé à des tentatives de viols), ou les 150 millions d'enfants qui subissent l'esclavage pour fabriquer des ballons de foot, des baskets, des poupées Barbie, ou autres – sont heureux et non pas affectés par tout ça. Nous prétendons que tout va bien tout en délitant nos vies dans une quiétude désespérée.
Nous prétendons que la mort est une ennemie, alors qu'elle fait partie intégrante de la vie.
Nous prétendons que nous n'avons pas à mourir, que la médecine moderne peut soigner ce qui nous frappe, peu importe ce que c'est. Mais peut-elle soigner une âme qui se meurt?
Nous prétendons que la violence est inévitable, et de certaines manières elle l'est. Mais peut-elle être réduite par une science meilleure? Plutôt que de répondre à cette question, la plupart du temps nous prétendons, comme des moutons, que la violence n'existe pas.
La science, la politique, l'économie et la vie de tous les jours ne peuvent pas être séparées de l'éthique. Mais nous agissons comme si c'était le cas.
Le problème n'est pas difficile à comprendre: nous prétendons que tout ce que nous ne comprenons pas –tout ce qui ne peut être mesuré, quantifié, et contrôlé – n'existe pas. Nous prétendons que les animaux sont des ressources à conserver et à consommer, quand, en réalité, leur raison d'être est entièrement indépendante de nous. Il est faux de faire croire que les gens ne sont pas autre chose que des « ressources humaines » que l'on peut utiliser efficacement, quand ils ont eux aussi des existences et des préférences indépendantes. Et il est faux de faire croire que les animaux ne ressentent rien et qu'ils ne forment pas des communautés sociales au sein desquelles chaque membre nourrit, aime, soutient et pleure pour les autres, qu'ils ne manifestent pas de comportement éthique.
Nous agissons comme si ce que nous prétendons est raisonnable, mais rien de tout cela est intuitif ou instinctuel, ni défendable d'un point de vue empirique, logique ou éthique. Ces prétentions réunies, elles fondent une façon de vivre qui est en train de détruire toute forme de vie sur la planète.
Mais un monde réel nous attend encore, prêt à nous parler si nous voulions bien nous souvenir de comment l'écouter.

Quand j'étais enfant, les étoiles m'ont sauvé la vie. Je ne suis pas mort parce qu'elles m'ont parlé.
Entre l'âge de 7 et 9 ans, je me glissais souvent dehors pour m'allonger sur l'herbe et discuter avec les étoiles. Chaque nuit je leur donnais des choses à garder en souvenir pour moi – les scènes de violence dont j'étais témoin, les viols que j'endurais. Je leur donnais les émotions trop grosses et trop blessantes pour ma capacité à ressentir. En retour les étoiles me donnaient de la compréhension. Elles me disaient: « Ce n'est pas ce que tu es supposé être. Ce n'est pas de ta faute. Tu vas survivre. Nous t'aimons. Tu es quelqu'un de bien. »
Je ne peux pas surestimer l'importance de ce message. Si je n'avais jamais su qu'une alternative existait – si j'avais cru que la cruauté dont j'étais témoin et souffrais était naturelle ou inévitable – je serais mort.
Mes parents ont divorcé j'avais 11-12 ans. Ce fut un divorce amer durant lequel mon père a utilisé les juges, les avocats, les psychologues et beaucoup d'argent, avec la même fureur et la même implacabilité avec lesquelles il utilisa ses poings ses pieds, et ses parties génitales. Les étoiles ont continué de m'encourager, me parlant doucement à chaque fois que je choisissais de les écouter.
Le temps passa. Je grandis. Je suis allé en faculté, j'ai été diplômé en sciences physiques, et j'ai lu beaucoup de livres de psychologie. Je suis arrivé à une nouvelle compréhension de ma place dans le monde. Ce n'était pas les étoiles qui m'avaient sauvé, mais ma propre appréhension. Mon interprétation précédente – que les étoiles avaient pris soin de moi, en me parlant en me soutenant – n'avait pas de sens tangible. Les étoiles sont inanimées. Elles ne disent rien. Elles ne le peuvent pas et ne pouvait certainement pas prendre soin de moi. Et même si elles l'avaient fait il y avait le problème de la distance. Comment une étoile pourrait-elle, à quelques milliers d'années-lumières, répondre à mes besoins émotionnels d'une manière temporelle? Il devint clair qu'une partie dans mon âme avait trouvé précisément les mots que j'avais besoin d'entendre pour endurer ce que je vivais, et les avait projeté sur les étoiles. C'était un joli tour que m'avait joué mon inconscient, et cette histoire de projection le fruit d'un fabuleux mécanisme d'adaptation pour survivre dans un monde que je percevais comme complètement insensé, excepté son locataire suprême – l'humanité.

J'ai souvent rêvé de pouvoir être dans la même pièce que Descartes quand il lui vint en tête sa fameuse phrase, « je pense donc je suis, » je lui aurais passé mon bras par dessus son épaule, pour la lui tapoter gentiment, ou bien je lui aurais collé mon poing dans le nez, ou je lui aurais pris les mains, je l'aurais embrassé sur la bouche et dit: « René, mon ami, ne ressentez-vous donc rien? »
Je pensais que la plus célèbre affirmation de Descartes était arbitraire. Pourquoi n'avait-il pas dit, « j'aime, donc je suis, » ou « je respire, donc j'ai des poumons, » ou « je sens le poids de ma plume sur mes doigts, et me réjouis du fait d'être vivant, donc je dois être? » Plus tard j'en vins même à voir ces affirmations comme superflues; pour quiconque vivant dans le monde réel, la vie est: l'existence en elle-même est une preuve suffisamment fabuleuse de sa propre existence.
Je n'ai plus vu alors l'affirmation de Descartes comme arbitraire. Elle est représentative du narcissisme de notre culture. Ce narcissisme mène au manque de respect que nous avons pour l'expérience propre et la négation du corps.
Descartes avait essayé de trouver un point de certitude dans l'univers, quelques informations en lesquelles il pouvait avoir confiance. Il affirma: « Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses; je me persuade que rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente; je pense n'avoir aucun sens; je crois que le corps, la figure, l'étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu'est-ce donc qui pourra être estimé de véritable? Peut-être rien autre chose, sinon qu'il n'y a rien au monde de certain. » Rendu étranger à toute forme de vie, Descartes pensait que tout était un rêve, et lui le rêveur.
Vous avez peut-être joué à ce jeu, aussi. Quand j'étais en seconde, parfois j'embrouillais un ami à moi en lui disant, "Jon, le monde entier n'existe pas. Tu seras heureux d'apprendre que tu en fais part. Tu n'es rien de plus que le produit de mon imagination. Parce que tu n'existes pas, tout ce que tu fais n'est que le fruit de ma volonté." Puisque Jon était un bon ami, et parce que nous étions camarades de lycée, il me répondait d'un coup de poing direct dans le bras. Je répondais alors par un sourire en disant: « je souhaitais que tu fasses ça. » Il en remettait quelques coups pour faire bonne mesure et ensuite nous allions au sport pour mettre quelques paniers.
Je pense que Descartes n'avait pas d'ami proche qui avaient comme Jon une bonne sensibilité. Alors, au lieu d'aller jouer au basket, il se retrouva à pousser son narcissisme philosophique vers une conclusion logique, mais vide. Il prit conscience que depuis qu'il pensait cela – parce qu'il mettait en doute l'existence de l'univers – alors il devait exister pour mettre en œuvre ce doute. "Je pense, donc je suis. " Pour l'instant, tout va bien. Mais alors que Descartes poursuivait son raisonnement, le monde se figea en deux groupes, le penseur, dans ce cas Descartes ( ou plus précisément l'incarnation de son processus de pensée) et ce qu'il pensait (i.e., tout le reste). Seul qui il était comptait, ce qu'il pensait non.
Si Descartes s'était arrêté là, la réponse des autres philosophes aurait été probablement similaire à celle de Jon: une réaction violente au fait d'avoir été un objet de philosophie extérieur à son existence. Mais il ne s'arrêta pas là. Lui, comme bien d'autres philosophes ont finalement agréé que la personnalité subjective devait certainement leur être accordée à eux, tout comme à ceux qui possédaient un pouvoir politique, économique ou militaire, et en même temps ils décidèrent que ceux qui ne pouvaient parler, ou qu'ils n'avaient pas choisi d'écouter, n'en avaient pas.
Ces derniers bien sûr comprenaient les femmes: «« Laissez la femme apprendre dans le silence avec toute la soumission. Mais je souffre pas une femme pour enseigner, ni pour usurper l'autorité au-dessus de l'homme, mais pour être dans le silence. » Sont inclus aussi les africains, parce qu'ils étaient « extrêmement laids et répugnants, si on a pu donner le nom d'Hommes à de tels Animaux. » et parce que « quand ils parlent ils roulent la langue dans leur bouche. » Mais en vérité c'est que ces penseurs pensaient que c'était « un grand dommage que de telles créatures puissent jouir d'un si beau pays. » Les personnes subjectives – ceux qui existaient vraiment – entreprirent immédiatement de rectifier la situation en exterminant ces « créatures » et en s'appropriant leur terre. La même logique fut employée avec les natifs américains, qui occupaient également la terre que les européens voulaient. Il était éthique de leur voler leur terre car ils étaient des « animaux qui n'étaient pas dotés de raison, et se laissaient guider par leur passion », et qui « étaient nés pour (le travail forcé). » Cela incluait les non-chrétiens, qui, vu leur choix religieux, ne pouvaient être complètement humains, et pouvaient donc être réduits en esclavage. Cela incluait les enfants non-chrétiens, qui vu le choix de leurs parents, ne pouvaient pas non plus être complètement humains, et pouvaient donc aussi être réduits en esclavage. La définition de ces exclus de l'être subjectif et rationnel incluait quiconque que ceux au pouvoir souhaitaient exploiter.
Concernant le monde non humain (i.e. les « animaux ») nous trouvons un contemporain de Descartes qui rapportait que « des scientifiques administraient des coups à des chiens avec une parfaite indifférence et se moquaient de ceux qui éprouvaient de la pitié pour ces créatures comme si elles pouvaient ressentir de la douleur. Ils disaient que les animaux étaient des horloges, que les cris qu'ils émettaient étaient seulement le bruit d'un petit ressort qui avaient été touché, mais que leur corps entier ne ressentait rien. Ils clouaient les pauvres animaux par les quatre pattes sur des tableaux pour les disséquer afin d'observer la circulation sanguine, ce qui était un grand sujet de controverse. »
A la recherche de certitude, René Descartes devint le père de la science moderne et de la philosophie. Même si sa philosophie n'était pas une telle justification de l'exploitation, sa recherche était fatalement défaillante avant même de commencer. Parce que la vie est incertaine, et parce que nous mourons, la seule voie pour Descartes d'obtenir la certitude qu'il cherchait était celle du monde de l'abstraction. En substituant l'illusion de la pensée désincarnée à l'expérience (la pensée désincarnée étant impossible, bien sûr pour quiconque avec un corps), en substituant les équations mathématiques aux relations vivantes, et, ce qui est le plus important, en substituant le contrôle ou la tentative de contrôle, à la participation totale au processus sauvage et imprévisible du vivant, Descartes devint le prototype de l'homme moderne? Il établit aussi la seule règle importante de la philosophie occidentale: si ça ne correspond pas au modèle, ça n'existe pas.
Bienvenue dans la civilisation industrielle.


Je ne sais pas ce que mon père était en train de penser ou de ressentir pendant ces jours et ces nuits de violence quand j'étais petit. Je ne sais pas ce qu'il y avait dans son cœur ou dans sa tête quand il serrait son poing pour battre ma sœur ou quand à table il hurlait sur mon frère, ou quand il se tenait à côté de mon lit et dézippait son pantalon. Durant mon enfance une question inarticulée est restée en suspend dans l'air, pour s'ancrer profondément dans mes os, indéfinie et indicible jusqu'à ce qu'elle fasse surface bien des années après: si cette violence ne le rendait pas heureux, pourquoi la perpétrait-il?
Je ne connaitrais jamais ce que mon père ressentait ou pensait pendant ces moments. Pour lui, du moins consciemment, ces moments n'existent pas. Encore aujourd'hui et malgré les preuves, il continue à dénier ses actes de violence. C'est souvent la première réponse aux preuves indéniables d'une vérité effrayante: on les dénie simplement. C'est vrai qu'il s'agisse d'une preuve sur les viols d'un père sur ses enfants, le meurtre de millions de juifs ou des dizaines de millions d'indigènes, ou la destruction du vivant sur cette planète.
J'imaginerais bien que ce déni des preuves est souvent inconscient. Mon père n'est pas la seule personne dans ma famille dont la mémoire de ces années est inexplicable. Alors qu'il s'élançait de la table, savez-vous ce que je faisais? Je continuais à manger, parce que c'est ce qu'on fait à table, et parce que je ne voulais pas me faire remarquer. Je mangeais, mais je ne sais pas ce que je ressentais, ou pensais quand je portais le sandwich à ma bouche, ou la cuillère remplie de ragoût, ou de soupe de haricots.
Je ne sais pas comment j'en étais arrivés là, mais je sais que j'avais un accord passé avec mon inconscient, un accord qui, comme j'espère qu'il sera clarifié d'ici la fin de ce livre, a été fait sous une forme ou une autre par presque toutes les personnes vivant dans notre culture. Parce que on m'avait épargné les coups, je prétendais – prétendais n'est pas le bon mot, peut-être il serait plus correct de dire que je faisais croire parce que le processus devint avec le temps quasiment transparent – que si je ne reconnaissais pas consciemment les sévices, ils ne m'atteindraient pas. Je croyais que si je restais concentré sur mon propre instant d'instant de survie – en restant immobile sur le lit, ou en forçant le passage des haricots dans ma gorge trop serrée – alors ma situation déjà intenable n'empirerait pas.
La première visite de mon père dans ma chambre n'a pas abrogé l'accord. Cela ne pouvait pas car sans cet accord je n'aurais pas pu survivre à cette violence qu'il m'infligea, juste comme je suis sûr que sans un accord similaire, qui l'aurait enlevé lui à sa propre expérience, mon père n'aurait pas pu perpétrer cette violence. Dans le but de maintenir cette illusion que si j'ignorais les sévices, il me serait épargné le pire – dans le but de maintenir l'illusion de contrôle dans une situation de douleur incontrôlable, ou simplement pour rester vivant, même s'il fallait que je me sépare de mes émotions et de mes sensations corporelles – les événements dans ma chambre n'avaient pas eu lieu. Son corps derrière le mien, son pénis entre mes jambes, ces sensations et ces images se glissaient dans et hors de mon esprit aussi facilement qu'il se glissait dans et hors de ma chambre.

Il vaut probablement mieux que vous ne croyiez pas un seul mot de ce que je viens de dire.
Ce que j'ai écrit à propos de mon père nous battant et nous violant n'est simplement pas vrai. Je n'avais pas seulement tort, je mentais. Mon enfance n'avait rien à voir avec ça, parce que si ça avait été le cas, je n'aurais pas pu survivre à ça. Personne ne peut survivre à ça. Donc la vérité non seulement est mais elle doit être aussi spécifiquement que mon père n'a jamais pourchassé Rob autour de la maison, et ma mère et ma sœur n'ont jamais jeté des casseroles et des verres d'eau sur lui pour le stopper. Tout cela n'aurait pas été plausible. Oh, il a peut-être un peu perdu le contrôle quand il a fessé l'un d'entre nous, mais il n'a jamais battu l'un de nous jusqu'à le faire tomber parterre pour le taper encore et encore. Et violer ? Hors de question. L'insomnie constante, les cauchemars incessants, l'anus douloureux et irrité, tout cela doit avoir une autre origine que mon père. La même chose était vraie pour mon rituel nocturne de chercher dans ma chambre, puis plus tard de barricader ma porte. Tous les enfants n'ont-ils pas la terreur que quelqu'un puisse les attraper pensant leur sommeil?
Je ne me souviens pas – je ne me souviens spécialement pas – d'avoir été assis à table un soir d'été, je ne me souviens pas de mon père demandant à mon frère où il était la nuit d'avant. Je ne me rappelle pas si mon frère a dit qu'il avait été dans un parc d'attraction. Mais si mon frère avait dit ça, mon père ne lui aurait jamais demandé combien l'entrée lui avait coûtée. Et plus certainement si mon frère avait dit un montant, en réponse à cette question qu'il n'avait jamais demandée, mon père ne lui aurait pas hurlé dessus, même si la réponse de mon frère avait été incorrecte, signifiant que mon frère n'avait probablement pas été dans un parc d'attraction mais à la place peut-être dans un bar. Mon frère n'aurait pas fait un geste vers la porte pour être étranglé contre le réfrigérateur. Mon père ne l'aurait jamais traité de stupide trou-du-cul-suceur-de-bite et il n'aurait pas non plus commencé à l'étouffer. Mes sœurs n'auraient pas crié et ma mère n'aurait pas attrapé fermement mon père par le dos. Mon frère ne se serait pas dégagé seulement pour tituber, tomber et être frappé dans les reins. Rien de ceci n'est arrivé. Rien de ceci n'aurait pu arriver. Je vous le jure. Mon frère n'aurait pas pu se relever, et sortir pour aller dans sa voiture, une Camaro rose, si vous pouvez croire cela. Mon frère n'aurait pas fermé les portes à clef, et même s'il l'avait fait jamais mon père en serait venu à donner des coups dans la carrosserie. Et même si par un étrange hasard cela était arrivé je peux vous dire que je suis certain de ne pas me souvenir d'être resté assis à table, à 7 ans, essayant de ne pas se faire remarquer, essayant de disparaître.
Je peux aussi vous dire avec certitude, que je n'ai jamais été, même tout-petit, réveillé et amené au salon pour voir quelqu'un se faire battre. Cela ne s'est pas passé tous les jours, toutes les semaines, ou même tous les mois. Et même si les coups avaient été données – ce dont j'ai besoin de vous rassurer en vous disant que cela n'est pas arrivé – cela n'aurait pas pu être fait de façon aussi spectaculaire. Qui pourrait endurer de telles choses? Et qui pourrait perpétrer de tels actes? Je n'ai pas de souvenirs d'être assis tremblant sur le canapé, le regard fixe, et plus que de les voir, de ressentir la présence de mes frères et sœurs près de moi, alors qu'on ne se touchait pas, immobiles, silencieux, simultanément absents et surnaturellement présents, hyperconscients de tous les mouvements de notre père. Je ne me souviens pas du tremblement des jambes de mon père alors qu'il s'apprêtait à frapper, ni d'avoir vu la furie déformer son visage. Je ne me rappelle rien de tout cela. Parce que ça n'a pas eu lieu. Mon frère n'a pas été atteint d'épilepsie, et si ça a été le cas, ça n'a pas pu être à cause des coups portés à la tête par mon père. Ma sœur ne s'est jamais réveillée en hurlant que quelqu'un était dans sa chambre, dans son lit. Elle n'a jamais eu peur que quelqu'un surgisse de derrière la porte pour la frapper. L'odeur alcoolisée d'un souffle amoureux ne me terrifie pas, parce que mon père ne buvait pas. Et si jamais c'était le cas, il ne se serait jamais saoulé. Et même s'il avait été saoul, il ne serait jamais entré dans ma chambre.
Et le pire c'est que même s'il l'avait fait, je ne me serais souvenu de rien du tout.
Ne croyez pas un mot de ce que j'ai écrit dans ce livre, au sujet de mon père, au sujet de la culture, au sujet de tout. Il vaut mieux comme ça.

Une étude sur les survivants de l'Holocauste par les psychologues Allport, Bruner et Jandorf a révélé une tendance à la résistance active aux idées déplaisantes et un refus catégorique d'affronter la gravité de la situation. Encore en 1936, beaucoup de juifs qui avaient assez d'argent pour quitter l'Allemagne continuaient d'y revenir lors de voyages d'affaires. D'autres restaient simplement chez eux, et s'échapper à la campagne les weekends pour ne pas penser à ce qu'ils avaient vécu. Un survivant s'est souvenu que son orchestre n'avait pas manqué une note du morceau de Mozart alors qu'ils faisaient semblant d'ignorer la fumée qui provenait d'une synagogue en train de brûler à côté.
Et que faisons-nous des bons citoyens allemands qui y étaient? Par quels moyens ont-ils supprimé leurs propres vécu et conscience pour participer ou (similairement) ne pas résister? Comment se sont-ils diverti pour ne pas voir cette grenade roulant sur le sol?
Pensez un peu aux chiffres que j'ai donnés auparavant: 25% des femmes appartenant à cette culture ont vécu un viol durant leur vie. Une sur quatre. Ensuite, pensez un peu aux nombres d'enfants battus, ou aux 150 millions d'enfants – 150 millions – réduits en esclavage, portant des briques, enchaînés à des métiers à tisser, enchaînés à des lits. Si vous ne faites pas partie de ces femmes violés, de ces enfants battus, de ces enfants esclaves, ces chiffres ne signifient probablement pas grand chose pour vous. C'est compréhensible. Considérez votre propre vie, et les façons dont vous déniez votre propre expérience, les façons dont vous devez réduire au silence votre propre empathie pour continuer votre journée.
Nous vivons nos vies, reconnaissants que les choses ne soient pas pires qu'elles ne le sont. Mais il doit y avoir un seuil au-dessus duquel nous ne pouvons plus ignorer la capacité de destruction de notre façon de vivre. Quel est ce seuil? Une femme sur deux violée? Toutes les femmes violées? 500 millions d'enfants réduits en esclavage? 750 millions? Un milliard? Tous? La disparition des groupes de pigeons voyageurs qui volaient si nombreux à une époque qu'ils pouvaient assombrir un ciel pendant des jours? La grande remontée des saumons, en flots si épais que l'on ne pouvait plonger sa rame sans « taper dans une échine argentée? » La disparition de tous les vers de terre, de tous les lombrics?
Cet accord par lequel nous nous adaptons à cette violence que nous recevons, que nous voyons ou que nous commettons, en refusant d'en percevoir les effets sur nous et sur les autres est omniprésent. Et c'est un sale truc. Comme R.D. Laing l'a écrit à propos de notre culture, « Les conditions d'aliénation, d'être endormi, d'être inconscient, d'être hors de son esprit, est la condition de l'homme normal. La société accorde beaucoup de valeur à son homme normal. Elle éduque ses enfants à perdre leur propre essence et à devenir absurde, et ainsi à devenir normal. Les hommes normaux ont tué pet-être 100 000 000 de leur compagnons normaux durant les 50 dernières années. »
la question reste encore ne suspend: si notre comportement ne nous rend pas heureux, pourquoi agissons-nous ainsi?

Le zoologiste et philosophe Neil Evernden raconte l'histoire familière de la façon dont nous réduisons le monde au silence. Durant le 19ème siècle, beaucoup des scientifiques pratiquant la vivisection avaient pour habitude de couper les cordes vocales d'un animal avant de l'opérer. Cela signifie que pendant l'expérimentation les animaux ne pouvaient pas crier (défini dans la littérature comme la faculté d'émettre une « vocalisation très aigüe »). En coupant les cordes les expérimentateurs simultanément déniaient la réalité – en prétendant qu'un animal silencieux ne ressentait pas la douleur – et ils affirmaient cela en reconnaissant implicitement que les cris des animaux leur auraient appris ce qu'ils savaient déjà, que la créature était un être doué de sensations, de sentiments (et durant la vivisection, torturé).
Comme Evernden le commente, « Le rite de passage dans la manière scientifique » ou, j'aurais ajouté, moderne, est « d'être au centre de l'habilité à appliquer le couteau sur les cordes vocales, non pas juste du chien sur la table, mais de la vie elle-même. Intérieurement, il (l'être humain moderne) peut être capable de sectionner les cordes de sa propre conscience. Extérieurement, les effets doit être la destruction du larynx de la biosphère, une action essentielle à la transformation du monde en un objet matériel. » Cela n'en pas moins vrai pour les relations que nous entretenons avec nos semblables.
Si nous devons survivre, il nous faut apprendre une nouvelle façon de vivre, une réapprendre une plus ancienne. Il a existé, et existe encore pour le moment, beaucoup de cultures dont les membres refusent de couper les cordes vocales de notre planète, et refusent d'entrer dans cet accord mortifère que nous acceptons quotidiennement comme faisant partie de la vie. Il est peut-être significatif, qu'avant de rentrer en contact avec la civilisation occidentale, ces cultures ne violaient pas, ni n'abusaient des enfants (les Okanagans, de ce qui est actuellement British Columbia, pour ne donner qu'un exemple, n'avaient pas de mot ni de concept dans leur langage correspondant à l'abus sexuel sur un enfant. Ils avaient un mot correspondant à une forme de violation sur une femme: que l'on peut traduire littéralement par « quelqu'un m'a regardée d'une façon que je n'aime pas »). Cela peut-être signifie aussi bien que ces cultures n'ont pas mené les pigeons voyageurs à l'extinction, ni le saumon, le bison des bois, le vison des mers, la poule des Landes du Labrador, le courlis Eskimo, la rainette de Taipei. Cela le serait nous pourrions dire la même chose. Cela signifie peut-être que les membres de ces cultures écoutent attentivement (comme si leur vie en dépendait, ce qui est le cas) ce que les plantes, les animaux, les pierres, les rivières et les étoiles ont à dire, et que ces cultures ont été capables de faire ce dont nous pouvons seulement rêver, qui est de vivre dans un équilibre dynamique avec le reste du monde.
La tache qui nous attend est énorme, croiser les besoins humains sans mettre en péril la vie de la planète.



A Language Older than Words, Se Taire, pp.2-16.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)