Ils vous dépèceront en souriant


Dans The Culture of Make Believe, j'ai tenté, entre autres, de comprendre la relation entre l'exploitation, le manque de respect, le bon droit, les menaces qui en découlent et la haine. J'avais appris qu'après la Guerre civile américaine le nombre de lynchages en Amérique du Sud avaient au moins doublé en intensité. J'ai voulu savoir pourquoi. Je suis arrivé à comprendre quand mes yeux ont croisé ces lignes de Nietzsche: « On ne peut pas haïr quand on méprise. »
J'ai tout à coup compris que le bon droit perçu comme tel est la clé de toutes les atrocités, et que toute menace à ce bon droit perçu comme tel peut déclencher la haine.
Voici ce que j'ai écrit:
Ensuite j'ai écrit:
La question de ce livre est que si vous pensez que la réponse des exploiteurs se fait dans la fureur et très violemment quand les capitalistes se voient clairement refuser le droit de posséder les gens 328 – quand ce bon droit particulier perçu comme tel est déjoué – alors, imaginez juste la réaction violente qu'ont les civilisés quand on les empêche de perpétrer l'exploitation routinière qui caractérise, rend possible, fonde et forme l'essence même de leur train de vie.
Les quelques pages suivantes de The Culture of Make Believe continuent l'élaboration cette idée, et je voudrais vous les citer:
(…)
Vous voulez vraiment voir de la haine? Vous voulez voir de la violence? Contrecarrez les projets des civilisés. Faites les taire. Stoppez leur destruction de la planète.
Les civilisés vous dépèceront en souriant.
J'ai tout à coup compris que le bon droit perçu comme tel est la clé de toutes les atrocités, et que toute menace à ce bon droit perçu comme tel peut déclencher la haine.
Voici ce que j'ai écrit:
« Les Européens avaient le sentiment que les terres de deux Amériques leur revenaient (et leur reviennent) de droit. Les esclavagistes avaient clairement le sentiment que le travail (et la vie) de leurs esclaves leur revenaient de droit, non seulement pour les payer de la protection qu'ils leur offraient contre leur oisiveté, mais aussi tout simplement comme un retour sur leur investissement. Les possesseurs d'un capital non humains ont également le sentiment que le « retour du surplus sur le travail » leur revient de droit, selon les économistes, comme étant la part de récompense pour avoir fourni du travail et alimenté le capital avec leur investissement. Les violeurs agissent en croyant en leur bon droit sur le corps de leur victime. Les Américains agissent en croyant en leur bon droit de consumer la majorité des ressources mondiales et de changer le climat planétaire. Et en tant qu'humains industrialisés, nous agissons tous comme si nous avions le bon droit d'obtenir tout ce que nous voulons sur cette planète. »326
Ensuite j'ai écrit:
« Du point de vue de ceux qui ont le droit, les problèmes commencent quand ceux qui dédaignent aller dans le sens – et en ont le pouvoir et les moyens de ne pas aller dans ce sens – de ce bon droit perçu comme tel. C'est là qu'intervient l'affirmation de Nietzsche, où la haine que j'essaie de traiter dans ce livre devient manifeste. Plusieurs fois dans ce livre j'ai commenté cette haine ressentie assez profondément et longuement pour ne plus être ressentie comme une haine, mais plus comme la tradition, l'économie, la religion ou ce que vous avez. C'est quand ces traditions sont mises en jeu, quand le droit est menacé, quand les masques de la religion, de l'économie et autres sont éloignés, cette haine se transforme, de son état le plus sophistiqué en apparence, le plus 'normal', chronique – où ceux qui sont exploités sont regardés de haut ou méprisés – elle se manifeste sous une apparence plus évidente, plus aigüe. La haine devient plus perceptible quand elle n'est plus normalisée. Une autre façon de dire tout cela est que si la rhétorique de la supériorité maintient le bon droit, la haine et la force physique directe restent souterraines. Mais cette rhétorique commence à faire défaut, la force – la haine – attend dans l'ombre, prête à exploser. »327
La question de ce livre est que si vous pensez que la réponse des exploiteurs se fait dans la fureur et très violemment quand les capitalistes se voient clairement refuser le droit de posséder les gens 328 – quand ce bon droit particulier perçu comme tel est déjoué – alors, imaginez juste la réaction violente qu'ont les civilisés quand on les empêche de perpétrer l'exploitation routinière qui caractérise, rend possible, fonde et forme l'essence même de leur train de vie.
Les quelques pages suivantes de The Culture of Make Believe continuent l'élaboration cette idée, et je voudrais vous les citer:
« Faites comme si vous avez été élevés dans la croyance que les noirs– nègres serait le terme plus précis dans cette formulation – sont vraiment des enfants, mais avec beaucoup de force. Et faites comme si ces nègres qui travaillent pour les blancs faisaient seulement partie de l'expérience de la vie quotidienne. Vous ne mettriez plus cela en question, pas plus que le fait de respirer, de manger ou de dormir. Cela fait simplement partie de la vie: les blancs possèdent des nègres, les nègres travaillent pour les blancs.»
« Maintenant prétendons que quelqu'un venu de l'étranger commence à vous dire que ce que vous faites est mal. Cet étranger ne connaît rien de la vie que vous vivez, ni de celle de votre père, du père de votre père. De votre point de vue cet étranger ne s'est jamais promené dans les champs et n'a jamais vu les esclaves travailler, il n'a jamais pu se figurer que votre ferme ne peut pas fonctionner sans ces esclaves, et ne connait pas non plus suffisamment ces esclaves pour savoir que ces derniers, également, ne pourraient pas survivre sans ce que vous leur apportez. Prétendons que vos esclaves écoutent cet étranger, et qu'à cause de cela, vos relations avec eux commencent à se détériorer, au point que vous commencez à perdre de l'argent.
Si c'était moi – et j'ai été élevé dans ces circonstance et avec ces croyances – je pense qu'une fois le choc lié à la témérité de cet étranger qui se mêle de ce qui ne le regarde pas est passé, je deviendrais énervé, et ressentirais probablement cela comme un outrage, que cette personne venue de nulle part puisse ruiner ma façon de vivre. Élevé dans ces circonstances, il m'aurait fallu plus de courage que celui qu'a la plupart d'entre nous, je pense, pour admettre que ce train de vie est basé sur l'exploitation et accepter gracieusement d'en changer.
Il est assez facile, de loin, de dire simplement que les esclavagistes étaient immoraux, et que les membres du KKK ou d'autres groupes basés sur la haine raciale n'étaient qu'un tas de demeurés sectaires avec lesquels nous n'avons rien à voir.
Mais en êtes-vous sûr?
Essayez ça. Et si, au lieu de posséder des gens, nous parlions de posséder de la terre. Quelqu'un vous dit que peu importe la somme que vous mettrez pour acheter cette terre, elle ne vous appartient pas de toute façon. Vous ne pourrez rien en faire quoi que vous souhaitez en faire. Vous ne pouvez pas y couper les arbres. Vous ne pouvez pas construire. Vous ne pouvez pas y faire passer des bulldozers pour y construire une autoroute. Toutes ces activités sont immorales, parce qu'elles sont basées sur le fait que vous exploitez le vivant, et dans ce cas, la terre. Avez-vous demandé à la terre si elle veut qu'on y construise quelque chose dessus? Prêtez-vous attention à ce que pense la terre? Mais la terre ne peut pas penser me direz-vous. Ah mais c'est juste ce que vous pensez, vous. C'est comme ça qu'on vous a appris à penser. Allons plus loin et mettons que le travail de cette terre – que les étrangers appellent exploitation – vous fait vivre, et que si les étrangers arrivaient à ses fins vous seriez hors circuit. Encore et encore ils vous disent que vous êtes une mauvaise personne, un demeuré sectaire, parce que vous refusez de voir que votre façon de vivre est basée sur l'exploitation d'une entité dont vous ne percevez pas qu'elle puisse avoir des droits ou un ressenti avec lesquels il faut composer.
Ça y est, vous êtes énervé? »
« Et ça alors? Les étrangers prennent votre ordinateur parce que la fabrication de son disque dur tue les femmes en Thaïlande. Ils prennent vos vêtements parce qu'ils ont été confectionnés dans des ateliers clandestins, votre viande parce qu'elle vient de l'élevage intensif, vos légumes pas chers parce que l'industrie agroalimentaire qui les produit conduit les paysans à la ruine ( ou peut-être parce que la laitue n'aime pas la culture intensive: 'la laitue préfère pousser dans la biodiversité' disent les étrangers), et votre café parce qu'il détruit les forêts vierges, décime les populations d'oiseaux migrateurs et chassent les cultures vivrières des africains, asiatiques et américains du Sud. Ils prennent votre voiture à cause du réchauffement global et votre alliance à cause de l'exploitation des mineurs qui a détruit les terres et les communautés. Ils prennent votre télé, votre microonde, et votre réfrigérateur parce que, bon dieu, ils consomment tout le réseau électrique et que l'électricité coute bien trop à l'environnement (les barrages tuent les saumons, les centrales au charbon déclenchent des pluies acides, les générateurs de vents tuent les oiseaux, et ne parlons pas du nucléaire). Imaginez si les étrangers voulaient embarquer tous ces objets – sans votre consentement – parce qu'ils ont déterminé, sans que vous en soyez le commanditaire, qu'ils sont tous immoraux et le fruit de l'exploitation. Imaginez que ces étrangers arrivent vraiment à embarquer ces objets qui font partie de votre vie et que vous considérez comme fondamentaux pour vous. Moi je vous imagine plutôt furax. Peut-être vous commenceriez à haïr ces trous du cul qui vous font ça, et peut-être que si vous étiez plusieurs à avoir subi cela, vous pourriez vous organiser pour riposter contre ces étrangers qui veulent détruire vos vies – je vous vois aisément demander 'qu'est-ce que ces étrangers ont contre moi, là?' Peut-être que vous mettriez ces robes blanches et ces drôles de chapeaux et peut-être même que vous en viendriez à être assez brutal avec quelques-uns d'entre eux, si c'était nécessaire pour qu’ils cessent de détruire votre façon de vivre »329
(…)
Vous voulez vraiment voir de la haine? Vous voulez voir de la violence? Contrecarrez les projets des civilisés. Faites les taire. Stoppez leur destruction de la planète.
Les civilisés vous dépèceront en souriant.
Endgame, « Les civilisés vous dépèceront en souriant », pp.346-349.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
..................................................................................................................................................
326 Derrick Jensen, The Culture of Make Believe, 105-6.
327 Derrick Jensen, The Culture of Make Believe, 106-7.
328 Et même ça c'est une farce: si on suit une définition stricto sensu de l'esclavage, il y a plus d'esclaves dans le monde aujourd'hui qui traversent le passage du Milieu, et bien sûr ce nombre gonfle dans des proportions inimaginables si l'on compte les sweatshops, les salaires de misère et l’expropriation. Pour une analyse plus complète de l'esclavage, voir Bales.
329 Derrick Jensen, The Culture of Make Believe, 110-12.
Abandonnez l'espoir, éteignez vos peurs.
« Le désespoir est la matière première des changements radicaux. Seulement ceux qui peuvent laisser derrière eux tout ce en quoi ils ont cru peuvent espérer en échapper. »
W.S.Burroughscité par Derrick Jensen dans Endgame, « Courage », p.315.
« C'est l'espoir le vrai meurtrier. L'espoir est dangereux. L'espoir nous permet de rester assis sur le radeau en naufrage au lieu de chercher à réagir. Oubliez l'espoir. Notre seule chance est d'évaluer en toute honnêteté et en toute franchise la situation telle qu'elle est. Au lieu d'être assis là et « d'espérer » un échappatoire, peut-être devrions-nous reconnaître que prendre conscience de la vérité de notre situation, même si elle est déplaisante, est positif car c'est la première étape nécessaire aux vrais changements. »
Gringo Starscité par Derrick Jensen dans Endgame, « Espoir », p.327.
« L'espoir est la bride qui nous soumet. »
Raoul Vaneigemcité par Derrick Jensen dans Endgame, « Espoir », p.327.
« Le remède au désespoir n'est pas l'espoir. C'est de découvrir ce que nous voulons faire de ce qui nous importe. »
Margaret Wheatleycité par Derrick Jensen dans Endgame, « Espoir », p.327.
Casey Maddox a écrit que quand la philosophie meurt, l'action commence. Je dirais en plus que quand nous cessons d'espérer en une aide extérieure, quand nous cessons d'espérer que cette situation horrible dans laquelle nous nous trouvons se résoudra d'elle-même de quelle que manière que ce soit , quand nous cessons d'espérer que la situation n'empirera pas, alors nous sommes finalement libres – vraiment libres – pour commencer honnêtement à travailler à la résoudre profondément. Je dirais que quand l'espoir meurt, l'action commence.
L'espoir peut être bien – et adapté – pour les prisonniers, mais les hommes et femmes libres n'en ont pas besoin.
Êtes-vous prisonniers ou êtes-vous libre?
(…)
Une merveilleuse chose se passe quand vous abandonnez l'espoir, c'est que vous prenez conscience que vous n'en aviez pas besoin jusque là.317 Vous prenez conscience que d'abandonner l'espoir ne vous tue pas, ni ne vous rend inefficace. En fait cela vous rend plus efficace, parce que vous cessez de compter sur quelque chose ou quelqu'un d'autre pour résoudre vos problèmes – vous cessez d'espérer que vos problèmes seront résolus grâce à l'assistance magique de Dieu, de la Mère Universelle, du Club Sierra, des vaillants défenseurs des arbres, du brave saumon ou de la terre elle-même – et vous commencez simplement à faire ce qui est nécessaire pour résoudre vos problèmes par vous-mêmes.
À cause de la civilisation industrielle, les spermatozoïdes humains ont diminué de moitié ces 50 dernières années. En même temps, les filles deviennent pubères plus tôt: 1% des filles de 3 ans ont de la poitrine et des poils pubiens, et dans seulement les 6 dernières années, le pourcentage de fille de moins de 8 ans ayant de la poitrine et des poils pubiens est passé de 1% à 6.7% pour les blanches et de 27.7% pour les noires.
Qu'allez-vous faire de cela? Allez-vous espérer que vos problèmes vont disparaître? Allez-vous espérer quelques solutions magiques? Allez-vous espérer que quelqu'un – n'importe qui – stoppera les crimes de l'industrie chimique?
Ou allez-vous faire quelque chose à ce propos?
Quand vous abandonnez l'espoir, c'est encore mieux que de ne pas être tué: ça vous tue. Vous mourez. Et il y a une chose merveilleuse dans le fait d'être mort, c'est qu'une fois mort, ils – ceux au pouvoir – ne peuvent plus vous toucher. Ni avec des promesses, ni avec des menaces, ni avec la violence elle-même. Une fois que vous êtes mort de cette façon, vous pouvez encore chanter, vous pouvez encore danser, vous pouvez encore faire l'amour, vous pouvez encore vous battre comme un diable – vous pouvez encore vivre parce que vous êtes encore plus vivant qu'avant – mais ceux au pouvoir ne peuvent plus avoir de prise sur vous. Vous en êtes venu à prendre conscience que quand l'espoir meurt, votre moi qui est mort avec l'espoir n'était pas vous, mais celui qui dépendait de ceux qui vous exploitent, celui qui croyait que ceux qui vous exploitent s'arrêteraient d'eux-mêmes, celui qui dépendait et croyait les mythologies propagées par ceux qui vous exploitent pour faciliter cette exploitation. Votre moi social est mort. Votre moi civilisé est mort. Votre moi manufacturé, fabriqué, tamponné, moulé est mort. La victime est morte.
Et qui reste quand ce moi meurt? Vous. Votre moi animal, nu, vulnérable et invulnérable, mortel, survivant. Celui qui ne ressent pas ce que la culture lui a appris à sentir, mais ce qu'il ressent. Celui qui n'est pas ce que la culture lui a appris à être mais qui est. Celui qui peut dire oui, celui qui peut dire non. Celui qui fait partie de la terre où vous vivez. Celui qui se battra (ou pas) pour défendre votre famille. Celui qui se battra (ou pas) pour défendre ceux que vous aimez. Celui qui se battra (ou pas) pour défendre la terre dont la vie de ceux qui vous aimez et la vôtre dépendent. Celui dont la moralité n'est pas basée sur ce que vous a appris la culture qui est en train de tuer la planète, de vous tuer 319, mais sur votre propre ressenti animal, qui nourrit votre amour et vous tient lié à votre famille, à vos amis, à votre terre. Pas la famille identifiée par l'état civil, mais la famille animale, qui requiert une terre, qui est tuée par les produits chimiques, l'animalité qui a été rabotée et déformée pour rentrer dans les besoins de la culture.
Quand vous abandonnez l'espoir – quand vous êtes mort de cette façon, et êtes redevenus vraiment vivants – vous faites en sorte de ne plus être vulnérable à la cooptation de la rationalité et de la peur comme celle perpétrée par les nazis sur les juifs et les autres, celle perpétrée par les personnes violentes sur leur victime, celle perpétrée par la culture dominante sur nous tous. Ou du moins à ces circonstances physiques, sociales et émotionnelles forgées par ceux qui exploitent et qui font que les victimes se perçoivent comme n'ayant pas d'autre choix que de perpétrer cette cooptation sur elles-mêmes. Mais quand vous abandonnez l'espoir, cette relation exploiteur/victime se brise. Vous devenez comme ces juifs qui ont participé au soulèvement du Ghetto de Varsovie.ndlt
Quand vous abandonnez l'espoir, vous perdez bien des peurs. Et quand vous cessez de compter sur l'espoir pour, à la place, protéger ceux que vous aimez, vous devenez bien sûr dangereux pour ceux qui sont au pouvoir.
Au cas où vous vous poseriez la question, c'est une très bonne chose.
Endgame, « Espoir », pp.330-334.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
..........................................................................................................................................
317 Genre un dieu chrétien, ou le paradis après la mort.
319 Je veux dire que la culture tue à la fois la planète et nous, et plus spécifiquement que d'en suivre la moralité qu'elle génère contribue à ce qui tue la planète et qui nous tue.
Ndlt Derrick Jensen a écrit auparavant que le taux de mortalité de juifs de Varsovie avait été bien inférieur à celui des juifs des camps de concentration. Il revient sur ce fait tout le long de Endgame. « rappelez-vous, les juifs qui se sont soulevés ont un nombre de survivants plus importants que celui des juifs qui se sont soumis aux camps de concentration. »
Vous n'êtes pas fou et ce n'est pas votre faute.
Entretien téléphonique avec Derrick Jensen, réalisé et retranscrit par Zoe Blunt, le 20 novembre 2010.
Source: Love Letters and Hate Mail
Traduit en français par Les Lucindas.
Derrick Jensen s'attaque à cette culture destructrice.
L'auteur écologiste radical Derrick Jensen s'est fait connaître par un gros travail de réflexion avec Endgame, qui compare la civilisation occidentale à une famille où la violence domestique règne. Il soutient que nous devons par tous les moyens chercher à faire tomber cette culture. Depuis Derrick Jensen a publié avec Karen Tweedy-Holmes un texte virulent sur les zoos et la captivité des animaux, Thought to Exist in the Wild, ainsi qu'un recueil d'entretiens incendiaires avec d'autres activistes, Resistance to Empire, et What We Leave Behind, co-écrit avec Aric Mc Bay, un texte polémique poignant traitant des notions de gâchis, de vie et de mort.
Récemment, Jensen s'est lancé dans la fiction avec While the Planet Burns, un roman SF satirique écrit en collaboration avec Stephanie Mac Millan, Song of the Dead, un thriller métaphysique, Live Less Valuable, un roman sur la vengeance, et Mischief in the Forest, un livre pour enfants illustré par Stephanie Mac Millan.
Ce dernier ouvrage raconte une belle histoire pour jeunes enfants sur une grand-mère qui vit « seule dans la forêt, sans aucun voisin. » Plus tard, avec ses petits enfants, elle découvre qu'elle ne vit pas seule dans cette forêt, et finalement fait la connaissance avec ses voisins – toutes les créatures de la forêt.
J'ai appelé Jensen en le joignant par téléphone chez sa mère à Crescent City, en Californie.
Zoe Blunt: Pourquoi ce livre est-il important pour les enfants élevés dans cette culture?
Derrick Jensen: J'ai lu une étude cette année qui dit que la plupart des enfants américains passe moins de huit minutes par jour dehors. Cela m'a fait pensé à ce qu'a écrit John Livingston, que les grandes villes semblent de prime abord être source d'hyper sensorialité alors qu'en fait elles ne sont qu'une privation sensorielle. La raison est que dans les grandes villes toute la perception sensorielle est crée ou médiatisée par les humains. Ce n'est pas comme ça que nous avons évolué – nous avons évolué dans des communautés plus larges d'êtres vivants, qui étaient nos voisins. Si vous vivez dans un monde où tout ce que vous percevez ou ressentez est crée ou médiatisé par des humains, vous commencez à halluciner. Pas halluciner dans le sens où vous prenez du LSD et commencez à pisser des fraises, mais vous vous mettez à penser que les humains sont les seules créatures vivantes qui importent – les seules qui existent. Les seules qui peuvent parler.
Toutes ces idéologies sont des hallucinations: comme par exemple que les actions de la bourse sont plus importantes que les êtres vivants. L'économie est plus importante que la vie de la planète. Il y a un Dieu, tout là haut, dans le lointain céleste. Tout ça ce sont des hallucinations. Malheureusement les gens agissent avec ces hallucinations.
Mischief in the Forest parle de se reconnecter, de se souvenir que nous avons des voisins. C'est une jolie histoire, crée par ma mère.
À un certain point, vous avez réalisé que la civilisation occidentale est un régime qui ne peut pas être réformé ou rattrapé. Qu'est-ce qui vous a amené jusque là?
Je pense que cela s'est fait par étapes – je n'en suis pas venu comme ça, en une seule prise de conscience. Il y a eu la violence de mon père. Pour ce qui est de le réformer ou de le rattraper, j'ai compris qu'on ne pouvait l'atteindre en premier. J'ai compris que l'argent menait l'Église et le système judiciaire. J'ai vu ce juge prendre le parti de mon père parce qu'ils étaient potes. Cela m'a donné une vision de la façon dont le système judiciaire fonctionnait.
J'ai réalisé enfant – j'avais quel âge, sept ans? – que l'on ne pouvait avoir une croissance infinie sur une planète qui ne l'était pas. J'en ai pris conscience parce que je vivais à la campagne où ils ont fait des regroupements de parcelles. Et en une année ou plus, tout cet habitat – je n'utilisais pas ce terme à l'époque, je disais « toutes ces maisons » – pour les crapauds, les passereaux, les chouettes, les écrevisses, les fourmilières – toutes ces maisons-là ont été transformées en maisons pour humains. Et je me souviens avoir pensé à ce moment, je me souviens avoir su « Cela ne peut pas durer, c'est si évident – si ça se passe ici, et si ça se passe ailleurs, alors ça se passe partout ailleurs et ça ne peut pas continuer. Tous ces animaux qui vont fuir leurs habitations. » Mais c'est une hallucination profondément dérangée de penser que cela peut continuer indéfiniment. Ce que j'ai vu c'est l'inexorabilité de l'expansion de cette culture.
Cette inexorabilité – ce qui arrive une fois que les cultures développent l'agriculture industrielle, elles ne peuvent pas aller au-delà de la capacité porteuse de la planète. Et une fois que vous avez dépassé cette capacité écologique, vous ne pouvez plus vous arrêter, vous devez continuer en intensifiant de plus en plus l'agriculture industrielle, et l'épuiser jusqu'à ce que ça vous stoppe. C'est la voie de toute civilisation – elles dépassent la capacité porteuse et n'arrivent pas à faire marche arrière, alors elles persévèrent jusqu'à l'effondrement.
Que diriez-vous à ceux qui sont aux prises avec l'horreur de cette prise de conscience, que la civilisation doit s'effondrer pour que la planète soit sauvée?
La première chose à dire c'est que vous n'êtes pas fous et que ce n'est pas de votre faute. Vous n'avez pas demandé à naître dans cette culture atroce et destructrice.
Je n'aime pas être dirigiste, mais quand les gens me demandent quoi faire, je leur dis de trouver une organisation qui fait du bon boulot et de se joindre à elle, ou de lancer leur propre organisation. La grande différence n'est pas entre ceux qui sont militants et ceux qui ne le sont pas, mais entre les gens qui agissent et ceux qui n'agissent pas.
Vous n'êtes pas fous, c'est cette culture qui est folle. Ce n'est pas de votre faute. Une façon pour cette culture d'avoir les gens c'est en entretenant cette illusion que « si je consomme de moins en moins, je ne contribuerais pas à la mort de cette planète. Si je porte jusqu'à l'usure mes chaussures recyclées et évite de prendre des douches, alors je ne prendrais pas part à cette destruction. » Mais les saumons se fichent bien de votre pureté et de vos choix de vie, ce qui leur importent ce sont les barrages et les élevages de poissons. La protection est une grosse escroquerie – beaucoup de gens y croient. Le problème est que 90% de notre eau est utilisé par l'industrie et l'agriculture. Ce que les humains utilisent équivaut à ce qu'use un seul terrain de golf municipal.
Alors quand on vous dit d'écourter vos douches, c'est de la prestidigitation. C'est un tour de magie – un jeu de mains. On essaie de vous faire penser que « si je prends une douche plus courte, alors ça va le faire. » C'est la même chose avec les déchets – une personne en moyenne produit 125 kg de déchets. Vous pouvez le réduire à zéro, mais la moyenne par habitant est de 26 tonnes! Parce que 97% est produit par l'agriculture et l'industrie. Si vous réduisez vos déchets à zéro, vous ne faites que jouer les « monsieur propre ».
Que ressentez-vous quand vous êtes confronté à cette réalité?
En deux mots: horrifié et déconcerté. Je pense tellement souvent que c'est un mauvais rêve au milieu duquel je vais finir par me réveiller. Personne ne peut être à ce point stupide, je veux dire 90% des poissons des océans ont déjà disparu. Nous faisons face à la mort de la planète et personne ne panique? Aux États-Unis on a un paquet de conservateurs élus. Il y a une ligne dans un livre de Eduardo Galeano qui dit que « la législation a voté que cela n'existait pas. » Le congrès débat sur le changement climatique cette année. Ils vont voter que cela n'existe pas.
Le narcissisme de cette culture me tue. Ça tue tout le monde.
D'un certain point de vue, je veux dire aux gens « grandissez, merde, pour voir au-delà de vous mêmes. »
Une chose dont j'ai pris conscience durant toutes ces années à écrire, c'est du niveau d'insanité qui n'a cessé de s'accroitre.
Dans A Language Older Than Words, je parlais de la façon dont les gens dans cette culture sont traumatisés par une éducation brutale des enfants., etc. Plus personne n'est capable d’entretenir de vraies relations avec les autres. C'est si différent des individualités du passé. Cette culture perçoit les arbres comme n'ayant rien à dire. Ce sont des choses mortes. Je parle des raisons psychologiques par lesquelles cela est arrivé. Donc là, la psychologie serait pauvre, malade et meurtrie.
Dans The Culture of Make Believe, j'ai appelé les exécutifs de l'industrie du tabac des « gros enculés de leur mère ».
Ensuite dans Endgame j'ai expliqué que c'était des sociopathes.
Il y a une grosse différence entre « meurtris », « enculés » et « sociopathes ».
Comment cette réalité affecte-t-elle votre quotidien?
Chaque jour une nouvelle horreur. Je ne sais pas comment vous pouvez regarder une déforestation et ressentir autre chose que de l'horreur, de la rage, de la douleur, de l'incrédulité, et un désir de vengeance, entre autre.
Parlons de vengeance. Vous savez que nous avons besoin de stopper ceux qui sont au pouvoir. Nous avons besoin de stopper ceux qui sont en train de tuer la planète. Pas seulement pour les stopper, nous avons besoin de venger les saumons. Nous avons besoin de venger les chênes, nous avons besoin de venger les indigènes, les pigeons voyageurs – et on peut continuer longtemps là-dessus.
Cette culture est insensée. J'ai été interviewé par ce type, Kevin Kelly (l'ancien éditeur de Whole Earth Catalog). Il a dit: « Vous écrivez qu'il faut mettre fin à cette culture, mais vous n'écrivez pas sur ce que feront les gens si cette culture s'effondre. » J'ai dit que je n'avais pas besoin de répondre, que les peuples indigènes nous donnaient des modèles. Il a demandé: « Que voulez-vous après l'effondrement de la civilisation? » J'ai commencé à faire la liste de tous: saumons, lamproies, oiseaux migrateurs, air pur, eau pure, salamandres, rainettes. J'ai fait la liste de tous ces animaux, ces plantes, ces arbres. Et il a demandé alors: « Et le carton? » J'ai dit: « le carton? » Il a dit: « Ouais, vous ne voulez pas de carton? » Et j'ai pensé: « le carton est plus important pour lui que la vie? » Puis il a dit: » Et l'électricité? » Alors j'ai dit que ni la production de carton ni la production d'électricité n'étaient durables.
Je pense que beaucoup de gens ne résistent pas à cette culture parce qu'ils sont insensés. Ils croient au système de valeur et ils sont insensés. Alex Steffen (l'éditeur exécutif de Worldchanging) a parlé du 100% de métal recyclé et que c'est durable. Vous savez ce que cela requiert de recycler le métal? Vous devez le chauffer pour le fondre. Une étude d'une demie heure a prouvé que c'était extrêmement toxique. Tous ces produits, en acier ou aluminium à recycler, c'est tellement toxique qu'on envoie le tout par bateau se faire traiter par des enfants. Il a juste fallu une étude de trente minutes pour montrer que ce n'était pas durable.
Récemment, Jensen s'est lancé dans la fiction avec While the Planet Burns, un roman SF satirique écrit en collaboration avec Stephanie Mac Millan, Song of the Dead, un thriller métaphysique, Live Less Valuable, un roman sur la vengeance, et Mischief in the Forest, un livre pour enfants illustré par Stephanie Mac Millan.
Ce dernier ouvrage raconte une belle histoire pour jeunes enfants sur une grand-mère qui vit « seule dans la forêt, sans aucun voisin. » Plus tard, avec ses petits enfants, elle découvre qu'elle ne vit pas seule dans cette forêt, et finalement fait la connaissance avec ses voisins – toutes les créatures de la forêt.
J'ai appelé Jensen en le joignant par téléphone chez sa mère à Crescent City, en Californie.
Zoe Blunt: Pourquoi ce livre est-il important pour les enfants élevés dans cette culture?
Derrick Jensen: J'ai lu une étude cette année qui dit que la plupart des enfants américains passe moins de huit minutes par jour dehors. Cela m'a fait pensé à ce qu'a écrit John Livingston, que les grandes villes semblent de prime abord être source d'hyper sensorialité alors qu'en fait elles ne sont qu'une privation sensorielle. La raison est que dans les grandes villes toute la perception sensorielle est crée ou médiatisée par les humains. Ce n'est pas comme ça que nous avons évolué – nous avons évolué dans des communautés plus larges d'êtres vivants, qui étaient nos voisins. Si vous vivez dans un monde où tout ce que vous percevez ou ressentez est crée ou médiatisé par des humains, vous commencez à halluciner. Pas halluciner dans le sens où vous prenez du LSD et commencez à pisser des fraises, mais vous vous mettez à penser que les humains sont les seules créatures vivantes qui importent – les seules qui existent. Les seules qui peuvent parler.
Toutes ces idéologies sont des hallucinations: comme par exemple que les actions de la bourse sont plus importantes que les êtres vivants. L'économie est plus importante que la vie de la planète. Il y a un Dieu, tout là haut, dans le lointain céleste. Tout ça ce sont des hallucinations. Malheureusement les gens agissent avec ces hallucinations.
Mischief in the Forest parle de se reconnecter, de se souvenir que nous avons des voisins. C'est une jolie histoire, crée par ma mère.
À un certain point, vous avez réalisé que la civilisation occidentale est un régime qui ne peut pas être réformé ou rattrapé. Qu'est-ce qui vous a amené jusque là?
Je pense que cela s'est fait par étapes – je n'en suis pas venu comme ça, en une seule prise de conscience. Il y a eu la violence de mon père. Pour ce qui est de le réformer ou de le rattraper, j'ai compris qu'on ne pouvait l'atteindre en premier. J'ai compris que l'argent menait l'Église et le système judiciaire. J'ai vu ce juge prendre le parti de mon père parce qu'ils étaient potes. Cela m'a donné une vision de la façon dont le système judiciaire fonctionnait.
J'ai réalisé enfant – j'avais quel âge, sept ans? – que l'on ne pouvait avoir une croissance infinie sur une planète qui ne l'était pas. J'en ai pris conscience parce que je vivais à la campagne où ils ont fait des regroupements de parcelles. Et en une année ou plus, tout cet habitat – je n'utilisais pas ce terme à l'époque, je disais « toutes ces maisons » – pour les crapauds, les passereaux, les chouettes, les écrevisses, les fourmilières – toutes ces maisons-là ont été transformées en maisons pour humains. Et je me souviens avoir pensé à ce moment, je me souviens avoir su « Cela ne peut pas durer, c'est si évident – si ça se passe ici, et si ça se passe ailleurs, alors ça se passe partout ailleurs et ça ne peut pas continuer. Tous ces animaux qui vont fuir leurs habitations. » Mais c'est une hallucination profondément dérangée de penser que cela peut continuer indéfiniment. Ce que j'ai vu c'est l'inexorabilité de l'expansion de cette culture.
Cette inexorabilité – ce qui arrive une fois que les cultures développent l'agriculture industrielle, elles ne peuvent pas aller au-delà de la capacité porteuse de la planète. Et une fois que vous avez dépassé cette capacité écologique, vous ne pouvez plus vous arrêter, vous devez continuer en intensifiant de plus en plus l'agriculture industrielle, et l'épuiser jusqu'à ce que ça vous stoppe. C'est la voie de toute civilisation – elles dépassent la capacité porteuse et n'arrivent pas à faire marche arrière, alors elles persévèrent jusqu'à l'effondrement.
Que diriez-vous à ceux qui sont aux prises avec l'horreur de cette prise de conscience, que la civilisation doit s'effondrer pour que la planète soit sauvée?
La première chose à dire c'est que vous n'êtes pas fous et que ce n'est pas de votre faute. Vous n'avez pas demandé à naître dans cette culture atroce et destructrice.
Je n'aime pas être dirigiste, mais quand les gens me demandent quoi faire, je leur dis de trouver une organisation qui fait du bon boulot et de se joindre à elle, ou de lancer leur propre organisation. La grande différence n'est pas entre ceux qui sont militants et ceux qui ne le sont pas, mais entre les gens qui agissent et ceux qui n'agissent pas.
Vous n'êtes pas fous, c'est cette culture qui est folle. Ce n'est pas de votre faute. Une façon pour cette culture d'avoir les gens c'est en entretenant cette illusion que « si je consomme de moins en moins, je ne contribuerais pas à la mort de cette planète. Si je porte jusqu'à l'usure mes chaussures recyclées et évite de prendre des douches, alors je ne prendrais pas part à cette destruction. » Mais les saumons se fichent bien de votre pureté et de vos choix de vie, ce qui leur importent ce sont les barrages et les élevages de poissons. La protection est une grosse escroquerie – beaucoup de gens y croient. Le problème est que 90% de notre eau est utilisé par l'industrie et l'agriculture. Ce que les humains utilisent équivaut à ce qu'use un seul terrain de golf municipal.
Alors quand on vous dit d'écourter vos douches, c'est de la prestidigitation. C'est un tour de magie – un jeu de mains. On essaie de vous faire penser que « si je prends une douche plus courte, alors ça va le faire. » C'est la même chose avec les déchets – une personne en moyenne produit 125 kg de déchets. Vous pouvez le réduire à zéro, mais la moyenne par habitant est de 26 tonnes! Parce que 97% est produit par l'agriculture et l'industrie. Si vous réduisez vos déchets à zéro, vous ne faites que jouer les « monsieur propre ».
Que ressentez-vous quand vous êtes confronté à cette réalité?
En deux mots: horrifié et déconcerté. Je pense tellement souvent que c'est un mauvais rêve au milieu duquel je vais finir par me réveiller. Personne ne peut être à ce point stupide, je veux dire 90% des poissons des océans ont déjà disparu. Nous faisons face à la mort de la planète et personne ne panique? Aux États-Unis on a un paquet de conservateurs élus. Il y a une ligne dans un livre de Eduardo Galeano qui dit que « la législation a voté que cela n'existait pas. » Le congrès débat sur le changement climatique cette année. Ils vont voter que cela n'existe pas.
Le narcissisme de cette culture me tue. Ça tue tout le monde.
D'un certain point de vue, je veux dire aux gens « grandissez, merde, pour voir au-delà de vous mêmes. »
Une chose dont j'ai pris conscience durant toutes ces années à écrire, c'est du niveau d'insanité qui n'a cessé de s'accroitre.
Dans A Language Older Than Words, je parlais de la façon dont les gens dans cette culture sont traumatisés par une éducation brutale des enfants., etc. Plus personne n'est capable d’entretenir de vraies relations avec les autres. C'est si différent des individualités du passé. Cette culture perçoit les arbres comme n'ayant rien à dire. Ce sont des choses mortes. Je parle des raisons psychologiques par lesquelles cela est arrivé. Donc là, la psychologie serait pauvre, malade et meurtrie.
Dans The Culture of Make Believe, j'ai appelé les exécutifs de l'industrie du tabac des « gros enculés de leur mère ».
Ensuite dans Endgame j'ai expliqué que c'était des sociopathes.
Il y a une grosse différence entre « meurtris », « enculés » et « sociopathes ».
Comment cette réalité affecte-t-elle votre quotidien?
Chaque jour une nouvelle horreur. Je ne sais pas comment vous pouvez regarder une déforestation et ressentir autre chose que de l'horreur, de la rage, de la douleur, de l'incrédulité, et un désir de vengeance, entre autre.
Parlons de vengeance. Vous savez que nous avons besoin de stopper ceux qui sont au pouvoir. Nous avons besoin de stopper ceux qui sont en train de tuer la planète. Pas seulement pour les stopper, nous avons besoin de venger les saumons. Nous avons besoin de venger les chênes, nous avons besoin de venger les indigènes, les pigeons voyageurs – et on peut continuer longtemps là-dessus.
Cette culture est insensée. J'ai été interviewé par ce type, Kevin Kelly (l'ancien éditeur de Whole Earth Catalog). Il a dit: « Vous écrivez qu'il faut mettre fin à cette culture, mais vous n'écrivez pas sur ce que feront les gens si cette culture s'effondre. » J'ai dit que je n'avais pas besoin de répondre, que les peuples indigènes nous donnaient des modèles. Il a demandé: « Que voulez-vous après l'effondrement de la civilisation? » J'ai commencé à faire la liste de tous: saumons, lamproies, oiseaux migrateurs, air pur, eau pure, salamandres, rainettes. J'ai fait la liste de tous ces animaux, ces plantes, ces arbres. Et il a demandé alors: « Et le carton? » J'ai dit: « le carton? » Il a dit: « Ouais, vous ne voulez pas de carton? » Et j'ai pensé: « le carton est plus important pour lui que la vie? » Puis il a dit: » Et l'électricité? » Alors j'ai dit que ni la production de carton ni la production d'électricité n'étaient durables.
Je pense que beaucoup de gens ne résistent pas à cette culture parce qu'ils sont insensés. Ils croient au système de valeur et ils sont insensés. Alex Steffen (l'éditeur exécutif de Worldchanging) a parlé du 100% de métal recyclé et que c'est durable. Vous savez ce que cela requiert de recycler le métal? Vous devez le chauffer pour le fondre. Une étude d'une demie heure a prouvé que c'était extrêmement toxique. Tous ces produits, en acier ou aluminium à recycler, c'est tellement toxique qu'on envoie le tout par bateau se faire traiter par des enfants. Il a juste fallu une étude de trente minutes pour montrer que ce n'était pas durable.
Comment arrivez-vous à être si prolifique?
Je ne travaille pas tant que ça... J'ai l'impression plutôt de gaspiller beaucoup de temps. J'écris tous les jours, et je n'ai pas l'impression que je me donne à fond, mais c'est vrai que je ne m'arrête jamais, – sauf là à cause de cette blessure, je ne prends jamais plus de deux jours. Je conçois que je fais un gros travail d'écriture – 15 livres en 10 ans, c'est beaucoup. Je m'impose des délais et je les respecte. Mais à chaque fois que je me mets à trouver que je travaille dur, je pense à ce que ce doit être pour un manutentionnaire au Guatemala ou un enfant travaillant dans une mine. Bien sûr, c'est très dur de travailler sur quelque chose qui n'a pas de sens.
J'ai des facilités – j'écris vite et bien. J'ai la chance de vivre à une époque où nous avons à former des cultures de résistance et à travailler à faire tomber la civilisation. (…) J'ai certaines facilités, si je ne les utilise pas au service de la communauté alors ça ne vaut rien.
Les gens ont besoin de trouver quels sont leurs dons et de les utiliser pour servir la communauté. Les gens me disent: « Vous devriez arrêter d'écrire et commencer à monter votre organisation. » Mais je déteste organiser. Sauf quand je suis en conférence, je suis très introverti. Je peux faire sans problème la promotion d'une organisation si on veut que je baratine. (…)
Qu'est-ce qui vous tient, face à toute cette insanité?
Je sais qu'on va finalement gagner, et je le sais car on ne peut pas combattre la nature indéfiniment. La civilisation va s'effondrer, et c'est ce qu'on est en train de voir maintenant. Les gens disent: « Ne fais pas sauter un barrage, ils vont juste le reconstruire. » Eh bien, ça a été vrai pendant longtemps, mais maintenant, ils n'ont pas les ressources. Ils n'ont simplement plus l'argent pour.
J'ai des facilités – j'écris vite et bien. J'ai la chance de vivre à une époque où nous avons à former des cultures de résistance et à travailler à faire tomber la civilisation. (…) J'ai certaines facilités, si je ne les utilise pas au service de la communauté alors ça ne vaut rien.
Les gens ont besoin de trouver quels sont leurs dons et de les utiliser pour servir la communauté. Les gens me disent: « Vous devriez arrêter d'écrire et commencer à monter votre organisation. » Mais je déteste organiser. Sauf quand je suis en conférence, je suis très introverti. Je peux faire sans problème la promotion d'une organisation si on veut que je baratine. (…)
Qu'est-ce qui vous tient, face à toute cette insanité?
Je sais qu'on va finalement gagner, et je le sais car on ne peut pas combattre la nature indéfiniment. La civilisation va s'effondrer, et c'est ce qu'on est en train de voir maintenant. Les gens disent: « Ne fais pas sauter un barrage, ils vont juste le reconstruire. » Eh bien, ça a été vrai pendant longtemps, mais maintenant, ils n'ont pas les ressources. Ils n'ont simplement plus l'argent pour.
Entretien téléphonique avec Derrick Jensen, réalisé et retranscrit par Zoe Blunt, le 20 novembre 2010.
Source: http://zoeblunt.wordpress.com/2010/11/20/youre-not-crazy-and-its-not-your-fault/
Traduit en français par Les Lucindas.
i-bombe, tellement tellement !!
C'est un de mes étudiants – Casey Maddox, un excellent écrivain – qui m'a informé sur les i-bombes ndlt quand j'enseignais en prison. Il a écrit un roman extraordinaire sur quelqu'un qui a été kidnappé pour être intégré à un programme de sevrage en douze étapes de l'addiction à la civilisation occidentale. Le livre s'intitule The Day Philosophy Dies (Le Jour où la Philosophie est Morte), et ce titre, comme nous allons le voir sous peu, a un rapport avec les i-bombes.304
Les i-bombes sont, d'après ce que j'en sais, une des rares inventions utiles émises par le complexe militaro industriel. On peut les opposer aux bombes à neutrons, qui, si vous vous en souvenez, tuent le vivant tout en laissant les infrastructures inertes intactes: elles peuvent laisser une grande ville intacte, mais débarrassée de toute sa population, la quintessence de la civilisation. Les i-bombes, par contre, donnent lieu à des explosions qui ne tuent pas le vivant, mais détruisent l'électronique. Casey les appellent des « machines à remonter le temps » car si vous en lâchez une, vous reculez de 150 ans.
À un moment du roman les kidnappeurs sont dans un petit avion pour en larguer une sur la Bay Area. Ils ont transporté cette bombe dans un cercueil, et le personnage principal demande : « Qui est mort? »
« La philosophie, a répondu quelqu'un. Quand la philosophie meurt, a continué cette personne, l'action commence. »
Alors qu'ils se préparent à larguer leur i-bombe, le personnage principal ne cesse de penser « Il y a quelque chose qui cloche dans notre plan. » Cette pensée le taraude encore alors que la cérémonie du décompte se fait. Cinq, quatre, trois, deux, un. Et le personnage principal capte, mais trop tard. Lorsque la bombe explose, l'avion plonge.
Un des kidnappeur serre sa poitrine et s'effondre. Il avait un pacemaker. Même les actions non violentes peuvent tuer. À ce point, n'importe quelle action, et même inaction, a des conséquences létales. Si vous êtes civilisés, vos mains sont teintées de façon plus ou moins permanente de rouge sombre par le sang des innombrables victimes humaines et non humaines.
Bien avant qu'il ait fini le livre, Casey m'a montré où il avait trouvé de la lecture sur ces i-bombes. C'était dans Popular Mechanics. Si vous consultez le numéro de septembre 2001 et souhaitez l'emprunter à la bibliothèque, prenez la carte de quelqu'un d'autre, quelqu'un que vous n'aimez pas de préférence, car ce numéro contient même les instructions pour en fabriquer une. L'article avait pour titre: « I-Bombes: En un battement de cils, les bombes électromagnétiques pourraient faire reculer la civilisation de 200 ans. Et les terroristes peuvent s'en fabriquer une pour 400 dollars (sic). »
Et c'est une mauvaise chose?
L'auteur, Jim Wilson, commence ainsi: « Le prochain Pearl Harbor ne va pas s'annoncer par une lumière nucléaire incandescente ou les gémissements plaintifs des victimes d'Ebola ou de son jumeau génétiquement modifié. Vous entendrez au loin un craquement net. Alors que vous serez en train de penser à tort à un possible coup de tonnerre, le monde civilisé aura vacillé. »
Jusque là, tout va bien.
Il continue: « Les néons et les écrans de télévision vont briller d'une intensité étrange, alors qu'ils sont éteints. Une odeur d'ozone et de plastique chaud va émaner de tous les revêtements des fils électriques et des télécommunications. Vos agendas électroniques et mp3 deviendront chauds au toucher, les batteries surchargées. Votre ordinateur et toutes les données qu'il contient seront grillés. »
Je sais, je sais, c'est trop beau, tout ça, pour être vrai. Mais après c'est encore mieux.
Wilson écrit: « Et alors vous remarquerez aussi que le monde tourne différemment. La musique de fond de la civilisation, le ronronnement des moteurs à combustion aura stoppé. Sauf quelques diésel, aucun moteur ne sera épargné. Vous, toutefois, n'aurez rien, sauf que vous serez ramené de 200 ans en arrière, à une époque où l'électricité se réduisait aux éclairs qui cisaillaient le ciel. Ce n'est pas un hypothétique (…) scénario. C'est un constat réaliste fait par le Pentagone sur les dégâts que pourrait causer cette nouvelle génération d'armes, les i-bombes. »
Quand j'en parle dans mes conférences les gens m'interrompent souvent avec des exclamations de satisfaction. Le principe de l'i-bombe repose sur le FCG (Flux Compressor Generator) ou générateur à compression de flux, ce que l'article de Popular Mechanic appelle « une arme incroyablement simple. Elle est composée de tubes d'explosifs placés à l'intérieur d'une bobine de cuivre à peine plus large, comme il est illustré ci-dessous. (L'article a même un schéma!) Juste avant que les explosifs entre en combustion, la bobine crée un champ magnétique grâce à des accumulateurs d'énergie. (…) Quand le tube s'embrase cela touche le bord de la bobine et crée un court circuit en mouvement. 'Le court circuit se propageant entraîne une compression du champ magnétique tout en réduisant l'induction du stator (la bobine), dit Carlo Kopp (un expert australien spécialisé dans les armes de haute technologie). 'Il en résulte que les FCG vont produire une impulsion électrique dont le courant va stopper avant la désintégration totale de l'engin. Les résultats publiés supposent que le temps de la montée en puissance électrique varie en 10 à 100 microsecondes et dégage un courant de plusieurs dizaine de millions d'ampères.' L'impulsion générée produit une lumière qu'on pourrait comparer à un flash. »
Aussi beau que cela semble l'être (oh, pardon, J'avais oublié que le progrès technologique est bon; que la civilisation est bonne; que de détruire la planète c'est bien; que les ordinateurs, les télévisions et les téléphones et les voitures et les néons sont tous des bonnes choses, et certainement plus importants qu'une planète vivable et vivante, plus importants que les saumons, les ours grizzly, et les tigres, ce qui veut dire que les effets des i-bombes sont si horribles que personne sauf l'armée américaine et ses braves et glorieux alliés ne devraient avoir l'habilité nécessaire à les employer dans le seul but de servir les intérêts américains vitaux comme l’accès au pétrole, qui doit être brûlé pour assurer la croissance économique, la consommation de tous, le réchauffement climatique, et les larmes de désespoir face à la disparition des derniers vestiges de la vie sauvage qui seuls pourraient permettre à la terre de récupérer si la civilisation s'effondre assez tôt), c'est même encore mieux (ou pire, si vous vous identifiez plus avec la civilisation qu'avec votre propre terre): après l'explosion d'une i-bombe, et la destruction locale de l'électronique, le courant continue de circuler avec les infrastructures des télécommunications et autres générateurs d'énergie. Ce qui, selon l'article, « signifie que les terroristes (sic) n'auraient même pas besoin de faire exploser leurs bombes artisanales sur les sites qu'ils visent. Les sites très surveillés, comme les centres de commutations téléphoniques ou les centrales de transferts d'énergie électrique pourraient être attaqués en passant par leurs connexions. »
L'article conclut sur cette note d'espoir:
« Coupez l'énergie électrique, les ordinateurs et les télécommunications et vous aurez détruit toute la fondation de la société moderne. Dans l'ère du terrorisme sponsorisé par le tiers Monde, 305 l'i-bombe est la grande correctrice. 306 »
Endgame, Courage, pp.317-319.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
...............................................................................................................................................................
ndlt Nous avons préféré la traduction phonétique du mot "e-bomb" à la traduction scientifique qui aurait pu être IEM ou EMP.
304 J'ai tant aimé ce livre que je l'ai fait publier en collaboration avec l'extraordinaire designer Tiio Ruben.
305 Opposé au (ce que l'article aurait dit s'il avait resté une once d'intégrité aux auteurs) terrorisme perpétré par ceux qui sont au pouvoir pour les y maintenir.
306 Wilson, Jim, « E-bomb: in the blink of an eye, Electromagnetic Bombs could throw Civilization back 200 years. And Terrorists can build them for 400$. »,
Popular Mechanics, 09/2001,. http://www.popularmechanics.com/science/military/2001/9/e-bomb/print.phtml (consulté le 22/08/2002.) ou en pdf ici.
Les i-bombes sont, d'après ce que j'en sais, une des rares inventions utiles émises par le complexe militaro industriel. On peut les opposer aux bombes à neutrons, qui, si vous vous en souvenez, tuent le vivant tout en laissant les infrastructures inertes intactes: elles peuvent laisser une grande ville intacte, mais débarrassée de toute sa population, la quintessence de la civilisation. Les i-bombes, par contre, donnent lieu à des explosions qui ne tuent pas le vivant, mais détruisent l'électronique. Casey les appellent des « machines à remonter le temps » car si vous en lâchez une, vous reculez de 150 ans.
À un moment du roman les kidnappeurs sont dans un petit avion pour en larguer une sur la Bay Area. Ils ont transporté cette bombe dans un cercueil, et le personnage principal demande : « Qui est mort? »
« La philosophie, a répondu quelqu'un. Quand la philosophie meurt, a continué cette personne, l'action commence. »
Alors qu'ils se préparent à larguer leur i-bombe, le personnage principal ne cesse de penser « Il y a quelque chose qui cloche dans notre plan. » Cette pensée le taraude encore alors que la cérémonie du décompte se fait. Cinq, quatre, trois, deux, un. Et le personnage principal capte, mais trop tard. Lorsque la bombe explose, l'avion plonge.
Un des kidnappeur serre sa poitrine et s'effondre. Il avait un pacemaker. Même les actions non violentes peuvent tuer. À ce point, n'importe quelle action, et même inaction, a des conséquences létales. Si vous êtes civilisés, vos mains sont teintées de façon plus ou moins permanente de rouge sombre par le sang des innombrables victimes humaines et non humaines.
Bien avant qu'il ait fini le livre, Casey m'a montré où il avait trouvé de la lecture sur ces i-bombes. C'était dans Popular Mechanics. Si vous consultez le numéro de septembre 2001 et souhaitez l'emprunter à la bibliothèque, prenez la carte de quelqu'un d'autre, quelqu'un que vous n'aimez pas de préférence, car ce numéro contient même les instructions pour en fabriquer une. L'article avait pour titre: « I-Bombes: En un battement de cils, les bombes électromagnétiques pourraient faire reculer la civilisation de 200 ans. Et les terroristes peuvent s'en fabriquer une pour 400 dollars (sic). »
Et c'est une mauvaise chose?
L'auteur, Jim Wilson, commence ainsi: « Le prochain Pearl Harbor ne va pas s'annoncer par une lumière nucléaire incandescente ou les gémissements plaintifs des victimes d'Ebola ou de son jumeau génétiquement modifié. Vous entendrez au loin un craquement net. Alors que vous serez en train de penser à tort à un possible coup de tonnerre, le monde civilisé aura vacillé. »
Jusque là, tout va bien.
Il continue: « Les néons et les écrans de télévision vont briller d'une intensité étrange, alors qu'ils sont éteints. Une odeur d'ozone et de plastique chaud va émaner de tous les revêtements des fils électriques et des télécommunications. Vos agendas électroniques et mp3 deviendront chauds au toucher, les batteries surchargées. Votre ordinateur et toutes les données qu'il contient seront grillés. »
Je sais, je sais, c'est trop beau, tout ça, pour être vrai. Mais après c'est encore mieux.
Wilson écrit: « Et alors vous remarquerez aussi que le monde tourne différemment. La musique de fond de la civilisation, le ronronnement des moteurs à combustion aura stoppé. Sauf quelques diésel, aucun moteur ne sera épargné. Vous, toutefois, n'aurez rien, sauf que vous serez ramené de 200 ans en arrière, à une époque où l'électricité se réduisait aux éclairs qui cisaillaient le ciel. Ce n'est pas un hypothétique (…) scénario. C'est un constat réaliste fait par le Pentagone sur les dégâts que pourrait causer cette nouvelle génération d'armes, les i-bombes. »
Quand j'en parle dans mes conférences les gens m'interrompent souvent avec des exclamations de satisfaction. Le principe de l'i-bombe repose sur le FCG (Flux Compressor Generator) ou générateur à compression de flux, ce que l'article de Popular Mechanic appelle « une arme incroyablement simple. Elle est composée de tubes d'explosifs placés à l'intérieur d'une bobine de cuivre à peine plus large, comme il est illustré ci-dessous. (L'article a même un schéma!) Juste avant que les explosifs entre en combustion, la bobine crée un champ magnétique grâce à des accumulateurs d'énergie. (…) Quand le tube s'embrase cela touche le bord de la bobine et crée un court circuit en mouvement. 'Le court circuit se propageant entraîne une compression du champ magnétique tout en réduisant l'induction du stator (la bobine), dit Carlo Kopp (un expert australien spécialisé dans les armes de haute technologie). 'Il en résulte que les FCG vont produire une impulsion électrique dont le courant va stopper avant la désintégration totale de l'engin. Les résultats publiés supposent que le temps de la montée en puissance électrique varie en 10 à 100 microsecondes et dégage un courant de plusieurs dizaine de millions d'ampères.' L'impulsion générée produit une lumière qu'on pourrait comparer à un flash. »
Aussi beau que cela semble l'être (oh, pardon, J'avais oublié que le progrès technologique est bon; que la civilisation est bonne; que de détruire la planète c'est bien; que les ordinateurs, les télévisions et les téléphones et les voitures et les néons sont tous des bonnes choses, et certainement plus importants qu'une planète vivable et vivante, plus importants que les saumons, les ours grizzly, et les tigres, ce qui veut dire que les effets des i-bombes sont si horribles que personne sauf l'armée américaine et ses braves et glorieux alliés ne devraient avoir l'habilité nécessaire à les employer dans le seul but de servir les intérêts américains vitaux comme l’accès au pétrole, qui doit être brûlé pour assurer la croissance économique, la consommation de tous, le réchauffement climatique, et les larmes de désespoir face à la disparition des derniers vestiges de la vie sauvage qui seuls pourraient permettre à la terre de récupérer si la civilisation s'effondre assez tôt), c'est même encore mieux (ou pire, si vous vous identifiez plus avec la civilisation qu'avec votre propre terre): après l'explosion d'une i-bombe, et la destruction locale de l'électronique, le courant continue de circuler avec les infrastructures des télécommunications et autres générateurs d'énergie. Ce qui, selon l'article, « signifie que les terroristes (sic) n'auraient même pas besoin de faire exploser leurs bombes artisanales sur les sites qu'ils visent. Les sites très surveillés, comme les centres de commutations téléphoniques ou les centrales de transferts d'énergie électrique pourraient être attaqués en passant par leurs connexions. »
L'article conclut sur cette note d'espoir:
« Coupez l'énergie électrique, les ordinateurs et les télécommunications et vous aurez détruit toute la fondation de la société moderne. Dans l'ère du terrorisme sponsorisé par le tiers Monde, 305 l'i-bombe est la grande correctrice. 306 »
Endgame, Courage, pp.317-319.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
...............................................................................................................................................................
ndlt Nous avons préféré la traduction phonétique du mot "e-bomb" à la traduction scientifique qui aurait pu être IEM ou EMP.
304 J'ai tant aimé ce livre que je l'ai fait publier en collaboration avec l'extraordinaire designer Tiio Ruben.
305 Opposé au (ce que l'article aurait dit s'il avait resté une once d'intégrité aux auteurs) terrorisme perpétré par ceux qui sont au pouvoir pour les y maintenir.
306 Wilson, Jim, « E-bomb: in the blink of an eye, Electromagnetic Bombs could throw Civilization back 200 years. And Terrorists can build them for 400$. »,
Popular Mechanics, 09/2001,. http://www.popularmechanics.com/science/military/2001/9/e-bomb/print.phtml (consulté le 22/08/2002.) ou en pdf ici.
Des sociétés battues.
La suite des avertissements de Dear Abby* concernant les relations abusives est que vous devez vous méfier quand des menaces de violences sont émises pour vous contrôler. Un homme violent tentera de vous convaincre que tous les hommes menacent leur partenaire, mais ce n'est pas vrai. Il peut aussi tenter de vous convaincre que vous êtes responsable de ces menaces: il ne vous menacerait pas si vous ne le poussiez pas à faire cela.
Il y a trois signaux qui sont vraiment liés. Lorsque que j'ai apparenté le premier – l'usage de la violence dans le but de contrôler – à un niveau social plus global*, après ma plus récente conférence, un homme a dit:
« Vous parlez beaucoup de la violence de cette culture. Je ne me sens pas particulièrement violent. Où est la violence dans ma vie? »
Je lui ai demandé où avait été fabriquée sa chemise. Il a répondu au Bangladesh. Je lui ai dit que le salaire moyen dans une usine textile au Bangladesh était de sept à dix-huit cents de l'heure grand maximum. Maintenant je sais que nous entendons toujours les politiciens, les journalistes capitalistes et autres grands apôtres des mains d'œuvre à faible coût, dire que ces salaires sont bons car ils évitent aux travailleurs de mourir de faim. Mais c'est seulement vrai si vous acceptez le contexte qui mène à ces conditions de travail: une fois que ces gens ont été forcés de quitter leurs terres – la source de leur nourriture, de leurs vêtements et de leurs abris – et que celles-ci ont été données aux compagnies transnationales, une fois que l'on a rendu les gens dépendants de ces firmes qui sont en train de les tuer, c'est sûr qu'il vaut mieux qu'ils ne meurent pas tout de suite de faim, afin qu'on puisse les exploiter en les payant sept cents de l'heure.
La question porte alors sur le degré de violence qu'il faut employer pour forcer les gens à renoncer à leurs terres? C'est la violence ou la menace qui maintient ces gens dans l'exploitation.
Les biens de consommation à bas prix ne sont pas les seuls moyens de contrôler nos vies. J'ai demandé à l'homme s'il payait un loyer.
« - Oui.
- Pourquoi vous payez un loyer?
- Parce que je ne suis pas propriétaire.
- Que ce passerait-il si vous ne payiez pas votre loyer?
- Je serais expulsé.
- Par qui?
- Par le shérif.
- Et que se passerait-il si vous refusiez de partir? Et que se passerait-il si vous invitiez le shérif à diner? Et après le diner si vous disiez 'J'ai apprécié votre compagnie, mais pas tant que ça, et c'est chez moi alors je souhaiterais que vous partiez.' Que ce passerait-il alors?
- Si je refusais de quitter les lieux, le shérif m'expulserait.
- Comment?
- Par la force, si nécessaire. »
J'ai acquiescé d'un signe de tête. Il a fait de même.
Alors j'ai dit:
« - Et que se passerait-il si vous aviez vraiment faim et que vous alliez au supermarché. Il y a là-bas de quoi manger en grosse quantité, vous le savez. Et si vous vous mettiez à manger sans rien payer, que se passerait-il?
- Ils appelleraient le shérif.
- Ce serait probablement le même shérif. Un vrai trou du cul, non? Il viendrait armé et vous embarquerait. Ceux qui sont au pouvoir ont fait en sorte que vous devez payer pour vivre sur cette planète. Si nous ne le faisons pas, des gens armés viennent pour nous forcer à payer. C'est violent. »
La raison pour laquelle (c'est la deuxième partie des signaux d'alerte de Dear Abby*) les personnes violentes tentent de convaincre leur victime que tous les hommes menacent leur partenaire, c'est bien sûr parce que si vous pouvez faire en sorte que votre victime ne croie pas qu'il existe d'autres alternatives – si vous pouvez faire en sorte que votre violence semble naturelle et inévitable – elle n'aura aucune raison réelle de résister. Vous aurez, comme les propriétaires des firmes qui exploitent leurs travailleurs, exactement ce que vous voudrez: votre victime sous votre contrôle, vous n'aurez même plus besoin de la battre. Cette équivalence à une échelle sociale plus large repose sur la tendance très directe qu'a notre culture de pointer le fait que toutes les cultures sont basées sur la violence, que toutes les cultures détruisent leurs terres, que les hommes de toutes les cultures violent les femmes, que dans toutes les cultures les enfants sont battus, que tous les pauvres de toutes les cultures sont forcés de payer un loyer aux riches (ou même que toutes les cultures ont des riches et des pauvres!). Peut-être que le meilleur exemple de cette culture essayant de nous faire croire que la violence est naturelle se trouve dans la croyance que la sélection naturelle repose sur la compétition, que la survie est une question de lutte où seul celui qui s'en donne les moyens, celui qui saura exploiter survivra. Le fait que cette croyance est presque omniprésente dans cette culture bien que le contraire ait déjà été prouvé (…) révèle à quel degré nous avons intégré la façon de voir des abuseurs (…) et le poids de l'histoire et du sens commun.
La troisième partie des avertissements de Dear Abby* dit que les abuseurs tentent de convaincre leur victime qu'elle est responsable de ses menaces: elle ne serait pas menacée si elle ne l'y poussait pas. Cela a une grande implication pour les militants. Je ne peux vous dire combien d'entre eux ont insisté sur le fait que nous ne devions jamais user du sabotage, de rhétorique violente, et encore moins de violence parce que cela entraînerait une réaction encore plus forte de la part de ceux qui sont au pouvoir.
Cette insistance révèle un manque total de compréhension sur la façon de fonctionner de la répression. Les abuseurs emploieront n'importe quelle excuse pour renforcer leur répression, et si aucune raison n'existe, ils en fabriqueront une. (…)
Quelles sont nos solutions? Probablement celles que l'on choisit le plus souvent, qui n'en sont pas, et qui consistent à éviter de fâcher ceux qui sont au pouvoir, et donc à employer des stratégies autorisées par ceux qui sont au pouvoir. Le principal avantage dans ce non-choix et que vous vous sentirez bien envers vous-mêmes car vous vous battez « pour la bonne cause », contre le système d'exploitation sans risquer les avantages que vous tirez de ce même système.(...)
Bien, essayons cette solution-là. Que se passerait-il si nous nous décidions qu'à chaque fois que la répression se durcirait nous durcirions nos réponses? S'ils nous font peur au point de nous empêcher d'agir pour stopper ceux qui nous exploitent et nous détruisent, ainsi que ceux et celles que nous aimons – les faire cesser de tuer les océans (ce qui en reste), les forêts (ce qui en reste), les sols (ce qui en reste) – quel point nous faudrait-il atteindre pour générer en eux la peur de perpétrer cette exploitation et cette destruction?
Toute personne qui a été de quelle que manière que ce soit associée avec des personnes perpétrant la violence sera probablement d'accord avec cette analyse du psychologue et écrivain Arno Gruen sur les raisons qui font que les personnes violentes doivent continuer en crescendo leur répression: « La catharsis ne marche pas pour ces gens dont la colère et la rage se nourrissent d'une haine de soi, qui, si elle est projetée sur un objet extérieur, s'intensifie et s’aggrave par des actions qui sont inconsciemment perçues dans l'intériorité comme des formes plus poussées d'aveuglement. Ainsi, l'accumulation des actes de destruction augmente les enjeux de la rage destructrice. »297 (…)
Les abuseurs, et les cultures abusives sont insatiables. Ils ne peuvent souffrir aucune entrave à leur contrôle et à leur destruction. Harry Merlo, ancien PDG de l'industrie forestière de Louisiane-Pacific, a très bien énoncé cette manie. Après une session de déforestation, il a dit:
« Il ne devrait rien rester sur le sol. Nous avons besoin de tout ce qu'il y a ici. On ne coupe pas à telle ou telle hauteur. On coupe à l'infini. Parce que c'est là et que nous avons besoin de tout et maintenant. »
La question est donc, avons-nous les couilles – et le cœur – de les arrêter? Nous soucions-nous suffisamment de nos terres et de la vie de ceux que nous aimons? Osons-nous agir?
Il y a trois signaux qui sont vraiment liés. Lorsque que j'ai apparenté le premier – l'usage de la violence dans le but de contrôler – à un niveau social plus global*, après ma plus récente conférence, un homme a dit:
« Vous parlez beaucoup de la violence de cette culture. Je ne me sens pas particulièrement violent. Où est la violence dans ma vie? »
Je lui ai demandé où avait été fabriquée sa chemise. Il a répondu au Bangladesh. Je lui ai dit que le salaire moyen dans une usine textile au Bangladesh était de sept à dix-huit cents de l'heure grand maximum. Maintenant je sais que nous entendons toujours les politiciens, les journalistes capitalistes et autres grands apôtres des mains d'œuvre à faible coût, dire que ces salaires sont bons car ils évitent aux travailleurs de mourir de faim. Mais c'est seulement vrai si vous acceptez le contexte qui mène à ces conditions de travail: une fois que ces gens ont été forcés de quitter leurs terres – la source de leur nourriture, de leurs vêtements et de leurs abris – et que celles-ci ont été données aux compagnies transnationales, une fois que l'on a rendu les gens dépendants de ces firmes qui sont en train de les tuer, c'est sûr qu'il vaut mieux qu'ils ne meurent pas tout de suite de faim, afin qu'on puisse les exploiter en les payant sept cents de l'heure.
La question porte alors sur le degré de violence qu'il faut employer pour forcer les gens à renoncer à leurs terres? C'est la violence ou la menace qui maintient ces gens dans l'exploitation.
Les biens de consommation à bas prix ne sont pas les seuls moyens de contrôler nos vies. J'ai demandé à l'homme s'il payait un loyer.
« - Oui.
- Pourquoi vous payez un loyer?
- Parce que je ne suis pas propriétaire.
- Que ce passerait-il si vous ne payiez pas votre loyer?
- Je serais expulsé.
- Par qui?
- Par le shérif.
- Et que se passerait-il si vous refusiez de partir? Et que se passerait-il si vous invitiez le shérif à diner? Et après le diner si vous disiez 'J'ai apprécié votre compagnie, mais pas tant que ça, et c'est chez moi alors je souhaiterais que vous partiez.' Que ce passerait-il alors?
- Si je refusais de quitter les lieux, le shérif m'expulserait.
- Comment?
- Par la force, si nécessaire. »
J'ai acquiescé d'un signe de tête. Il a fait de même.
Alors j'ai dit:
« - Et que se passerait-il si vous aviez vraiment faim et que vous alliez au supermarché. Il y a là-bas de quoi manger en grosse quantité, vous le savez. Et si vous vous mettiez à manger sans rien payer, que se passerait-il?
- Ils appelleraient le shérif.
- Ce serait probablement le même shérif. Un vrai trou du cul, non? Il viendrait armé et vous embarquerait. Ceux qui sont au pouvoir ont fait en sorte que vous devez payer pour vivre sur cette planète. Si nous ne le faisons pas, des gens armés viennent pour nous forcer à payer. C'est violent. »
La raison pour laquelle (c'est la deuxième partie des signaux d'alerte de Dear Abby*) les personnes violentes tentent de convaincre leur victime que tous les hommes menacent leur partenaire, c'est bien sûr parce que si vous pouvez faire en sorte que votre victime ne croie pas qu'il existe d'autres alternatives – si vous pouvez faire en sorte que votre violence semble naturelle et inévitable – elle n'aura aucune raison réelle de résister. Vous aurez, comme les propriétaires des firmes qui exploitent leurs travailleurs, exactement ce que vous voudrez: votre victime sous votre contrôle, vous n'aurez même plus besoin de la battre. Cette équivalence à une échelle sociale plus large repose sur la tendance très directe qu'a notre culture de pointer le fait que toutes les cultures sont basées sur la violence, que toutes les cultures détruisent leurs terres, que les hommes de toutes les cultures violent les femmes, que dans toutes les cultures les enfants sont battus, que tous les pauvres de toutes les cultures sont forcés de payer un loyer aux riches (ou même que toutes les cultures ont des riches et des pauvres!). Peut-être que le meilleur exemple de cette culture essayant de nous faire croire que la violence est naturelle se trouve dans la croyance que la sélection naturelle repose sur la compétition, que la survie est une question de lutte où seul celui qui s'en donne les moyens, celui qui saura exploiter survivra. Le fait que cette croyance est presque omniprésente dans cette culture bien que le contraire ait déjà été prouvé (…) révèle à quel degré nous avons intégré la façon de voir des abuseurs (…) et le poids de l'histoire et du sens commun.
La troisième partie des avertissements de Dear Abby* dit que les abuseurs tentent de convaincre leur victime qu'elle est responsable de ses menaces: elle ne serait pas menacée si elle ne l'y poussait pas. Cela a une grande implication pour les militants. Je ne peux vous dire combien d'entre eux ont insisté sur le fait que nous ne devions jamais user du sabotage, de rhétorique violente, et encore moins de violence parce que cela entraînerait une réaction encore plus forte de la part de ceux qui sont au pouvoir.
Cette insistance révèle un manque total de compréhension sur la façon de fonctionner de la répression. Les abuseurs emploieront n'importe quelle excuse pour renforcer leur répression, et si aucune raison n'existe, ils en fabriqueront une. (…)
Quelles sont nos solutions? Probablement celles que l'on choisit le plus souvent, qui n'en sont pas, et qui consistent à éviter de fâcher ceux qui sont au pouvoir, et donc à employer des stratégies autorisées par ceux qui sont au pouvoir. Le principal avantage dans ce non-choix et que vous vous sentirez bien envers vous-mêmes car vous vous battez « pour la bonne cause », contre le système d'exploitation sans risquer les avantages que vous tirez de ce même système.(...)
Bien, essayons cette solution-là. Que se passerait-il si nous nous décidions qu'à chaque fois que la répression se durcirait nous durcirions nos réponses? S'ils nous font peur au point de nous empêcher d'agir pour stopper ceux qui nous exploitent et nous détruisent, ainsi que ceux et celles que nous aimons – les faire cesser de tuer les océans (ce qui en reste), les forêts (ce qui en reste), les sols (ce qui en reste) – quel point nous faudrait-il atteindre pour générer en eux la peur de perpétrer cette exploitation et cette destruction?
Toute personne qui a été de quelle que manière que ce soit associée avec des personnes perpétrant la violence sera probablement d'accord avec cette analyse du psychologue et écrivain Arno Gruen sur les raisons qui font que les personnes violentes doivent continuer en crescendo leur répression: « La catharsis ne marche pas pour ces gens dont la colère et la rage se nourrissent d'une haine de soi, qui, si elle est projetée sur un objet extérieur, s'intensifie et s’aggrave par des actions qui sont inconsciemment perçues dans l'intériorité comme des formes plus poussées d'aveuglement. Ainsi, l'accumulation des actes de destruction augmente les enjeux de la rage destructrice. »297 (…)
Les abuseurs, et les cultures abusives sont insatiables. Ils ne peuvent souffrir aucune entrave à leur contrôle et à leur destruction. Harry Merlo, ancien PDG de l'industrie forestière de Louisiane-Pacific, a très bien énoncé cette manie. Après une session de déforestation, il a dit:
« Il ne devrait rien rester sur le sol. Nous avons besoin de tout ce qu'il y a ici. On ne coupe pas à telle ou telle hauteur. On coupe à l'infini. Parce que c'est là et que nous avons besoin de tout et maintenant. »
La question est donc, avons-nous les couilles – et le cœur – de les arrêter? Nous soucions-nous suffisamment de nos terres et de la vie de ceux que nous aimons? Osons-nous agir?
Endgame, "Il est temps d'en sortir", pp. 307-310.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
.................................................................................................................................................................................
297 Arno Gruen, The Insanity of normality: realism as sickness: toward understanding human destructiveness.
Traduit par Hildegarde et Hunter Hannum, Grove Weidenfeld, NYC, 1992, p.62.
* Voir traductions précédentes en rapport:
• Réviser ses bases
http://derrickjensenfr.blogspot.com/2010/10/reviser-ses-bases.html
• De la violence domestique à la violence culturelle
http://derrickjensenfr.blogspot.com/2010/10/de-la-violence-domestique-la-violence.html
Présuppose et accepte
Il y a des années j'ai discuté avec la grande philosophe et écrivaine Kathleen Dean Moore sur la raison pour laquelle il n'est pas toujours heureux d'appeler la terre notre mère. Je lui ai d'abord demandé quels étaient les mensonges que nous racontions à nous-mêmes concernant notre relation à la terre.
Elle a répondu: « Dans le but d'être dans la démesure: que les êtres humains sont séparés du – et supérieurs au – reste de la création naturelle. Que la terre et toutes ses créatures ont été conçues pour servir les desseins humains. Qu'une action est dans son bon droit si elle œuvre pour le plus grand bien-être du plus grand nombre de gens. Que les entreprises sont surtout responsables envers leurs actionnaires. Que nous pouvons tout avoir – et sans cesse abîmer la terre et l'océan – sans jamais en payer le prix. Que la technologie trouvera un moyen de résoudre tous les problèmes, même ceux créés par la technologie. Que cela fait sens d'interrompre la course des saumons vers l'océan avec des barrages, pour que cette céréale puisse se développer. Que vous pouvez empoisonner cette rivière sans empoisonner vos enfants? Et le plus gros et le plus dangereux mensonge: que la terre est infinie et infiniment résistante. »
Je lui ai demandé pourquoi c'était si dangereux.
Elle a dit: « On fait des dégâts maintenant – dans l'atmosphère, dans les océans, au climat – qu'on ne sait pas réparer. Quand la terre fonctionne comme un tout, elle est résistante. Mais une fois les dégâts faits, la terre n'arrive plus à s'en remettre. Dans un monde affaibli, si nous nous tournons contre la terre, si nous déversons des fertilisants chimiques sur des champs épuisés, si nous assainissons les eaux usées avec des poisons, si nous construisons plus de barrages, si nous consommons plus de pétrole, mettons au monde plus d'enfants, si nous ne reconnaissons jamais que nous n'avons aucune chance de nous en sortir, si nous n'admettons jamais tout ce que nous avons causé comme dégâts sans avoir su comment les réparer, alors, qui peut nous pardonner? »
J'ai demandé: « Pourquoi nous est-il si difficile de comprendre tout ça? Les preuves sont flagrantes autour de nous. »
Sa réponse: « Notre façon de penser, et même la façon dont nous parlons, renforce la fiction depuis un bon moment. Réfléchis à la métaphore qui fait de la planète notre mère, et au slogan 'Aimez votre mère'. Qu'est-ce que ça signifie? Ça pourrait simplement vouloir dire que les humains sont créés par les éléments qui viennent de la terre. (…)
Je pense que toute la métaphore du slogan 'aimez votre mère' est juste un souhait. On peut compter habituellement sur les mères pour nettoyer ce que leurs enfants salissent. Elles sont chaleureuses et leur pardonnent: les mères vont suivre leurs enfants en pleurs dans leur chambre, leur caresser les cheveux, même si le chagrin n'est causé que par un mauvais comportement envers elles. C'est joli de penser que la planète est une mère qui va nous suivre pour réparer les dégâts que nous causons, nous protéger de nos bêtises et nous pardonner la monstrueuse traitrise. Mais même les mères s'épuisent et s'usent. Alors qu'arrivent-ils à leurs enfants?
Il y a une pub d'une compagnie pétrolière qui montre l'image de la planète avec marqué en dessous 'La Terre Mère est gaillarde.' »
J'ai dit: « La certitude que la planète est invulnérable. »
Elle a répondu: « Une dangereuse certitude. J'ai écrit une lettre à la compagnie pour leur dire que 'si la Terre était réellement votre mère, elle vous aurait attrapé d'une main ferme et vous aurait maintenu la tête sous l'eau jusqu'à ce qu'aucune bulle n'en sorte.' Justice cosmique. »
Il n'est pas surprenant de constater que les grandes traditions du pacifisme découlent des grandes religions de la civilisation: Christianisme, Bouddhisme, Hindouisme.
J'ai récemment vu une interview d'un militant pacifiste de longue date, Philip Berrigan – un des derniers avant sa mort – dans laquelle il affirme plus ou moins fièrement que le pacifisme spirituel n'a pas pour but de changer les choses du monde physique, mais repose sur le Dieu chrétien pour remédier aux choses. L'intervieweur a demandé: « Que dites-vous au mouvement Plowshares qui affirme que vos actions n'ont pas eu d'effets tangibles? »
Berrigan a répondu, et notez bien ses deuxième et troisièmes phrases: « Les Américains veulent voir des résultats parce qu'ils sont pragmatiques. Dieu n'a pas besoin de résultats. Dieu a besoin de la foi. Vous essayez de faire appliquer la justice sociale, et vous le faites avec amour. Vous ne menacez personne ni n'agressez le personnel militaire pendant ces actions. Vous vous tenez debout et attendez de vous faire arrêter. »293
Je ne parle pas pour Berrigan, mais je veux voir des résultats parce qu'on est en train de tuer la planète.
De toute façon, je pense que Berrigan a tout faux. S'il y a un Dieu chrétien, et si on considère quelques milliers d'années d'histoire, il n'est pas (…) du côté de la lumière. De ce que je peux en voir, je ne suis pas sûr de vouloir compter sur un Dieu chrétien pour stopper la destruction environnementale.
Le Dalai Lama a pris un point de vue sur la violence plus intelligent, utile, et mieux formulé. Il garde bien, en plus en tête ses prémisses et essaie de les citer quand il peut. Il a dit: « La violence est comme des médicaments forts. Pour une certaine maladie, cela peut être utile, mais les effets secondaires sont énormes. À un niveau pratique, c'est très compliqué, il vaut mieux donc par sécurité éviter les actes de violence. » Il a continué ensuite: « Il y a un point très pertinent dans la littérature Vinaya qui expose les codes disciplinaires que doivent observer les moines et nonnes pour conserver la pureté de leurs vœux. Prenez l'exemple de l'un d'eux confronté à une situation où ils n'ont que deux alternatives: ou prendre la vie d'une autre personne, ou donner la sienne. Sous de telles circonstances, donner sa vie pour éviter de prendre celle de l'autre est justifié car le contraire transgresserait un des quatre vœux cardinaux. » Sa phrase d'après révèle tout le problème, et ramène cette discussion au début: « Bien sûr, cela présuppose que cette personne accepte la théorie de la réincarnation; sinon ce serait vraiment stupide. »294
Elle a répondu: « Dans le but d'être dans la démesure: que les êtres humains sont séparés du – et supérieurs au – reste de la création naturelle. Que la terre et toutes ses créatures ont été conçues pour servir les desseins humains. Qu'une action est dans son bon droit si elle œuvre pour le plus grand bien-être du plus grand nombre de gens. Que les entreprises sont surtout responsables envers leurs actionnaires. Que nous pouvons tout avoir – et sans cesse abîmer la terre et l'océan – sans jamais en payer le prix. Que la technologie trouvera un moyen de résoudre tous les problèmes, même ceux créés par la technologie. Que cela fait sens d'interrompre la course des saumons vers l'océan avec des barrages, pour que cette céréale puisse se développer. Que vous pouvez empoisonner cette rivière sans empoisonner vos enfants? Et le plus gros et le plus dangereux mensonge: que la terre est infinie et infiniment résistante. »
Je lui ai demandé pourquoi c'était si dangereux.
Elle a dit: « On fait des dégâts maintenant – dans l'atmosphère, dans les océans, au climat – qu'on ne sait pas réparer. Quand la terre fonctionne comme un tout, elle est résistante. Mais une fois les dégâts faits, la terre n'arrive plus à s'en remettre. Dans un monde affaibli, si nous nous tournons contre la terre, si nous déversons des fertilisants chimiques sur des champs épuisés, si nous assainissons les eaux usées avec des poisons, si nous construisons plus de barrages, si nous consommons plus de pétrole, mettons au monde plus d'enfants, si nous ne reconnaissons jamais que nous n'avons aucune chance de nous en sortir, si nous n'admettons jamais tout ce que nous avons causé comme dégâts sans avoir su comment les réparer, alors, qui peut nous pardonner? »
J'ai demandé: « Pourquoi nous est-il si difficile de comprendre tout ça? Les preuves sont flagrantes autour de nous. »
Sa réponse: « Notre façon de penser, et même la façon dont nous parlons, renforce la fiction depuis un bon moment. Réfléchis à la métaphore qui fait de la planète notre mère, et au slogan 'Aimez votre mère'. Qu'est-ce que ça signifie? Ça pourrait simplement vouloir dire que les humains sont créés par les éléments qui viennent de la terre. (…)
Je pense que toute la métaphore du slogan 'aimez votre mère' est juste un souhait. On peut compter habituellement sur les mères pour nettoyer ce que leurs enfants salissent. Elles sont chaleureuses et leur pardonnent: les mères vont suivre leurs enfants en pleurs dans leur chambre, leur caresser les cheveux, même si le chagrin n'est causé que par un mauvais comportement envers elles. C'est joli de penser que la planète est une mère qui va nous suivre pour réparer les dégâts que nous causons, nous protéger de nos bêtises et nous pardonner la monstrueuse traitrise. Mais même les mères s'épuisent et s'usent. Alors qu'arrivent-ils à leurs enfants?
Il y a une pub d'une compagnie pétrolière qui montre l'image de la planète avec marqué en dessous 'La Terre Mère est gaillarde.' »
J'ai dit: « La certitude que la planète est invulnérable. »
Elle a répondu: « Une dangereuse certitude. J'ai écrit une lettre à la compagnie pour leur dire que 'si la Terre était réellement votre mère, elle vous aurait attrapé d'une main ferme et vous aurait maintenu la tête sous l'eau jusqu'à ce qu'aucune bulle n'en sorte.' Justice cosmique. »
Il n'est pas surprenant de constater que les grandes traditions du pacifisme découlent des grandes religions de la civilisation: Christianisme, Bouddhisme, Hindouisme.
J'ai récemment vu une interview d'un militant pacifiste de longue date, Philip Berrigan – un des derniers avant sa mort – dans laquelle il affirme plus ou moins fièrement que le pacifisme spirituel n'a pas pour but de changer les choses du monde physique, mais repose sur le Dieu chrétien pour remédier aux choses. L'intervieweur a demandé: « Que dites-vous au mouvement Plowshares qui affirme que vos actions n'ont pas eu d'effets tangibles? »
Berrigan a répondu, et notez bien ses deuxième et troisièmes phrases: « Les Américains veulent voir des résultats parce qu'ils sont pragmatiques. Dieu n'a pas besoin de résultats. Dieu a besoin de la foi. Vous essayez de faire appliquer la justice sociale, et vous le faites avec amour. Vous ne menacez personne ni n'agressez le personnel militaire pendant ces actions. Vous vous tenez debout et attendez de vous faire arrêter. »293
Je ne parle pas pour Berrigan, mais je veux voir des résultats parce qu'on est en train de tuer la planète.
De toute façon, je pense que Berrigan a tout faux. S'il y a un Dieu chrétien, et si on considère quelques milliers d'années d'histoire, il n'est pas (…) du côté de la lumière. De ce que je peux en voir, je ne suis pas sûr de vouloir compter sur un Dieu chrétien pour stopper la destruction environnementale.
Le Dalai Lama a pris un point de vue sur la violence plus intelligent, utile, et mieux formulé. Il garde bien, en plus en tête ses prémisses et essaie de les citer quand il peut. Il a dit: « La violence est comme des médicaments forts. Pour une certaine maladie, cela peut être utile, mais les effets secondaires sont énormes. À un niveau pratique, c'est très compliqué, il vaut mieux donc par sécurité éviter les actes de violence. » Il a continué ensuite: « Il y a un point très pertinent dans la littérature Vinaya qui expose les codes disciplinaires que doivent observer les moines et nonnes pour conserver la pureté de leurs vœux. Prenez l'exemple de l'un d'eux confronté à une situation où ils n'ont que deux alternatives: ou prendre la vie d'une autre personne, ou donner la sienne. Sous de telles circonstances, donner sa vie pour éviter de prendre celle de l'autre est justifié car le contraire transgresserait un des quatre vœux cardinaux. » Sa phrase d'après révèle tout le problème, et ramène cette discussion au début: « Bien sûr, cela présuppose que cette personne accepte la théorie de la réincarnation; sinon ce serait vraiment stupide. »294
Endgame, « Amour ne veut pas dire pacifisme. » pp.299-301.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
....................................................................................................................................
293 Elliott Rachel J., « Acts of faith: Philip Berrigan on the necessity of non violent resistance. », The Sun n°331 07/2003, 12, les italiques sont dans l'original.
294 Golleman Daniel, Healing Emotions, Shambhala, Boston, 1997, p.177.
Non-violence non
À une de mes conférences, récemment, une bouddhiste a voulu contre argumenter mes positions sur la violence, en disant, et j'ai souvent entendu ça, qu'il n'y aura jamais aucune raison justifiant quelle que forme de violence que ce soit. Je ne lui ai pas demandé si elle mangeait. À la place je lui ai demandé ce qu'elle ferait si elle voyait quelqu'un battre un enfant juste devant elle.
« Je témoignerais pour la souffrance de l'enfant, a-t-elle répondu.
Vous n'interviendriez pas? »
Bien qu'à court terme user de la violence pour stopper l'agresseur semble pouvoir aider, cela ne ferait que mettre plus de violence encore dans l'univers – ce qui ferait de l'univers un lieu encore plus violent – à long terme cela mènerait à plus de violence. Je n’interviendrais pas.
Tout ça c'est de la théorie, ai-je répondu. Si je marchais dans une allée, et que je voyais quelqu'un en train de vous battre à mort avec une batte, je doute fort que votre jolie spiritualité tiennent la route, parce que vous allez me supplier de ne pas rester posé face à l'agresseur à être le témoin silencieux de votre souffrance et de votre meurtre. »
Elle a secoué la tête.
« Non.
Je ne vous crois pas.
Et il en est de même avec les saumons. Dans le long terme, ils seront amenés de toute façon à s'éteindre, comme à la fin le soleil brûlera la terre, ça ne fait rien...
Ce n'est pas parce que tout le monde dans cette pièce mourra, ai-je répondu, qu'on peut tous les torturer à mort maintenant. C'est absurde. Si c'est à ça que doit mener votre spiritualité, je n'en veux pas. »
D'autres bouddhistes encore m'ont dit que je ne devais pas agir envers les oppresseurs et les agresseurs sous la colère, mais sous la compassion et l'amour. On me raconte cette connerie tout le temps. Il y a deux jours j'ai reçu un e-mail de quelqu'un que je ne connais pas et qui voulait soulever des erreurs dans mon jugement. « En tant qu'écrivain, vous ne pouvez pas être dans l'hostilité et rester efficace. Dans une de vos prochaines intervention radiophonique, pourquoi ne pas parler plutôt de vous, de comment vous gérer vos problèmes de santé, de ce qui vous a inspiré récemment, plutôt que de ce qui vous a mis en colère ? » C'était une femme, c'est qui a semblé étrange: d'habitude des hommes intrusifs essaient de soulever ce qui ne va pas dans mon travail alors que les femmes intrusives essaient de chercher des solutions à mes problèmes. Mais cette femme a aussi écrit: « À quel point votre sexualité/sensualité est affectée par cette agression mentale grandissante contre des forces sur lesquelles vous n'avez aucun contrôle (sic). À quel point la colère affecte vos relations personnelles. Continuez-vous de serrer les arbres dans vos bras ou avez-vous quelqu'un dans votre lit? »
Au début, j'ai pensé lui répondre que jamais elle n'aurait la réponse à la question de savoir si ma colère envers la culture dominante qui détruit la planète affecte ma vie sexuelle.
Un des principaux problèmes avec ses questions (mis à part le fait que ma vie personnelle, ce n'est pas ses oignons) sous entend que parce que je suis en colère contre la culture je le serais envers mes amis. C'est complètement débile. Ma colère n'est pas un revolver. Je suis en colère contre des choses qui me mettent en colère, pas les autres. Paye ton concept.
Mais, et c'est très important, de son point de vue ce n'est pas du tout débile. L'une des thèses centrales du très bon livre de R.D.Laing, The Politics of Experience, pour autant que je sois concerné, est que les gens agissent en fonction de ce qu'ils vivent dans le monde. Si vous pouvez comprendre leur expérience, vous pouvez comprendre leur comportement. C'est aussi vrai pour un fou criminel que pour un capitaliste. Mais encore une fois je me répète.
Il cite la description d'une lunatique faite par le psychiatre allemand Emil Kraepelin:
« Messieurs, les cas que j'ai à vous présenter aujourd'hui sont particuliers. Tout d'abord, vous pouvez voir une bonne, âgée de 24 ans, dont vous pouvez constater l'extrême maigreur. Malgré cela la patiente est en perpétuel mouvement, avançant puis reculant de deux pas, elle tresse ses cheveux pour les défaire après. Si je tente de l'arrêter, je me heurte à une résistance extrêmement forte, si je me mets en face d'elle et tente de la stopper de mes mains, si elle ne peut pas me pousser, elle cherche à m’esquiver en passant sous mes bras. Si quelqu'un l'attrape pour la tenir fermement, elle se raidit et se met à pleurer déplorablement. Nous remarquons en plus qu'elle tient un morceau de pain serré dans la main gauche qu'on ne peut pas le lui faire lâcher. Elle ne fait pas attention à son environnement tant qu'on la laisse tranquille. Si vous lui piquez le front avec une aiguille, elle esquisse une grimace ou s'en va, laissant l'aiguille plantée sans pou autant cesser son mouvement de va-et-vient, comme un rapace, avançant et reculant. Elle ne remet presque jamais aux questions qu'on lui pose, au mieux elle secoue la tête. Mais de temps en temps elle gémit en répétant ces phrases: 'O Mon Dieu, O ma chère mère!' »288
Laing dit:
« Nous regardons la situation strictement du point de vue de Kraepelin, tout est à sa place. Il est sensé, elle est folle; il est rationnel, elle est irrationnelle. Cela implique que l'on observe les actions des patients hors contexte de ce qu'ils ont vécu. Mais si on observe les actions de Kraepelin, (mises en italiques) – il essaie de stopper ses mouvements, s'avance vers elle avec les bras tendus, lui plante une aiguille dans le front, veut lui faire lâcher de force le bout de pain qu'elle tient dans la main etc – et si on les place hors du contexte qu'il vit et qu'il a lui-même défini, elles ne sont quand même pas banales.»
Si l'on considère le contexte du capitalisme industriel, ce que vivent ceux qui appartiennent à cette culture et qui l'ont définie comme telle, détruire la terre de quelqu'un ( et après celle de tout le monde) pour remplir le compte en banque de quelqu'un d'autre fait sens. Si l'on considère le contexte de la civilisation telle que l'ont vécue les civilisés – ceux qui se considèrent comme appartenant à « la société la plus avancée des sociétés humaines » – la destruction de toutes les autres cultures fait sens. Quand depuis la naissance on vous a bombardé d'images et d'histoires qui vous apprennent à percevoir les femmes comme des objets sexuels, il ne sera pas surprenant que vous les traitiez de cette manière. De même, si vous êtes élevés dans une famille violente ou dans une culture violente où les relations sont basées sur le pouvoir, et que ceux au pouvoir utilisent quotidiennement la terreur pour assujettir ceux qu'ils souhaitent assujettir – quand c'est ce que vous avez vécu du monde, quand le monde a été défini comme tel – cela fait sens pour vous de chercher à avoir du pouvoir sur le plus de personnes possibles autour de vous. Ou, et cela nous amène à notre discussion, la colère peut vous effrayer excessivement – quand vous avez souffert de la colère de ceux qui sont au pouvoir.
Pour être clair: cette esquive de la colère – la présomption, par exemple, que la colère envers la culture serait amenée à se déplacer vers les amis – fait sens si vous avez peur de vos propres émotions ( ou si vous-mêmes vous déplacez votre colère), si vous avez peur de la colère parce que vous avez été violentés, rendus impuissants face « aux forces sur lesquelles vous n'avez aucun contrôle » – et que vous prenez conscience au fond de vous-mêmes que la colère que vous ressentez n'est que le reflet de votre propre impuissance.
La question est qu'il me semble douloureusement (et superbement) clair qu'il ne s'agit pas d'éradiquer la colère, mais de rester clair sur le pourquoi et le comment de ma colère, d'en être conscient. Quand c'est approprié, laisser cette colère s'exprimer tant qu'elle ne me consume pas, tout comme je peux laisser ma peur et ma joie s'exprimer tant qu'elles ne me consument pas. (…)
Tenter de « transcender » la colère vient de cette peur, et aussi de cette bonne vieille traditionnelle haine du corps qui veut nous débarrasser de notre nature animale « viciée »: l'esprit de transcendance (la conscience cosmique, les sourcils de Dieu etc...), c'est bien; l'animalité, la nature, c'est mal.
Hors de ce contexte violent, bien sûr, rien de tout cela ne fait sens.
« Je témoignerais pour la souffrance de l'enfant, a-t-elle répondu.
Vous n'interviendriez pas? »
Bien qu'à court terme user de la violence pour stopper l'agresseur semble pouvoir aider, cela ne ferait que mettre plus de violence encore dans l'univers – ce qui ferait de l'univers un lieu encore plus violent – à long terme cela mènerait à plus de violence. Je n’interviendrais pas.
Tout ça c'est de la théorie, ai-je répondu. Si je marchais dans une allée, et que je voyais quelqu'un en train de vous battre à mort avec une batte, je doute fort que votre jolie spiritualité tiennent la route, parce que vous allez me supplier de ne pas rester posé face à l'agresseur à être le témoin silencieux de votre souffrance et de votre meurtre. »
Elle a secoué la tête.
« Non.
Je ne vous crois pas.
Et il en est de même avec les saumons. Dans le long terme, ils seront amenés de toute façon à s'éteindre, comme à la fin le soleil brûlera la terre, ça ne fait rien...
Ce n'est pas parce que tout le monde dans cette pièce mourra, ai-je répondu, qu'on peut tous les torturer à mort maintenant. C'est absurde. Si c'est à ça que doit mener votre spiritualité, je n'en veux pas. »
D'autres bouddhistes encore m'ont dit que je ne devais pas agir envers les oppresseurs et les agresseurs sous la colère, mais sous la compassion et l'amour. On me raconte cette connerie tout le temps. Il y a deux jours j'ai reçu un e-mail de quelqu'un que je ne connais pas et qui voulait soulever des erreurs dans mon jugement. « En tant qu'écrivain, vous ne pouvez pas être dans l'hostilité et rester efficace. Dans une de vos prochaines intervention radiophonique, pourquoi ne pas parler plutôt de vous, de comment vous gérer vos problèmes de santé, de ce qui vous a inspiré récemment, plutôt que de ce qui vous a mis en colère ? » C'était une femme, c'est qui a semblé étrange: d'habitude des hommes intrusifs essaient de soulever ce qui ne va pas dans mon travail alors que les femmes intrusives essaient de chercher des solutions à mes problèmes. Mais cette femme a aussi écrit: « À quel point votre sexualité/sensualité est affectée par cette agression mentale grandissante contre des forces sur lesquelles vous n'avez aucun contrôle (sic). À quel point la colère affecte vos relations personnelles. Continuez-vous de serrer les arbres dans vos bras ou avez-vous quelqu'un dans votre lit? »
Au début, j'ai pensé lui répondre que jamais elle n'aurait la réponse à la question de savoir si ma colère envers la culture dominante qui détruit la planète affecte ma vie sexuelle.
Un des principaux problèmes avec ses questions (mis à part le fait que ma vie personnelle, ce n'est pas ses oignons) sous entend que parce que je suis en colère contre la culture je le serais envers mes amis. C'est complètement débile. Ma colère n'est pas un revolver. Je suis en colère contre des choses qui me mettent en colère, pas les autres. Paye ton concept.
Mais, et c'est très important, de son point de vue ce n'est pas du tout débile. L'une des thèses centrales du très bon livre de R.D.Laing, The Politics of Experience, pour autant que je sois concerné, est que les gens agissent en fonction de ce qu'ils vivent dans le monde. Si vous pouvez comprendre leur expérience, vous pouvez comprendre leur comportement. C'est aussi vrai pour un fou criminel que pour un capitaliste. Mais encore une fois je me répète.
Il cite la description d'une lunatique faite par le psychiatre allemand Emil Kraepelin:
« Messieurs, les cas que j'ai à vous présenter aujourd'hui sont particuliers. Tout d'abord, vous pouvez voir une bonne, âgée de 24 ans, dont vous pouvez constater l'extrême maigreur. Malgré cela la patiente est en perpétuel mouvement, avançant puis reculant de deux pas, elle tresse ses cheveux pour les défaire après. Si je tente de l'arrêter, je me heurte à une résistance extrêmement forte, si je me mets en face d'elle et tente de la stopper de mes mains, si elle ne peut pas me pousser, elle cherche à m’esquiver en passant sous mes bras. Si quelqu'un l'attrape pour la tenir fermement, elle se raidit et se met à pleurer déplorablement. Nous remarquons en plus qu'elle tient un morceau de pain serré dans la main gauche qu'on ne peut pas le lui faire lâcher. Elle ne fait pas attention à son environnement tant qu'on la laisse tranquille. Si vous lui piquez le front avec une aiguille, elle esquisse une grimace ou s'en va, laissant l'aiguille plantée sans pou autant cesser son mouvement de va-et-vient, comme un rapace, avançant et reculant. Elle ne remet presque jamais aux questions qu'on lui pose, au mieux elle secoue la tête. Mais de temps en temps elle gémit en répétant ces phrases: 'O Mon Dieu, O ma chère mère!' »288
Laing dit:
« Nous regardons la situation strictement du point de vue de Kraepelin, tout est à sa place. Il est sensé, elle est folle; il est rationnel, elle est irrationnelle. Cela implique que l'on observe les actions des patients hors contexte de ce qu'ils ont vécu. Mais si on observe les actions de Kraepelin, (mises en italiques) – il essaie de stopper ses mouvements, s'avance vers elle avec les bras tendus, lui plante une aiguille dans le front, veut lui faire lâcher de force le bout de pain qu'elle tient dans la main etc – et si on les place hors du contexte qu'il vit et qu'il a lui-même défini, elles ne sont quand même pas banales.»
Si l'on considère le contexte du capitalisme industriel, ce que vivent ceux qui appartiennent à cette culture et qui l'ont définie comme telle, détruire la terre de quelqu'un ( et après celle de tout le monde) pour remplir le compte en banque de quelqu'un d'autre fait sens. Si l'on considère le contexte de la civilisation telle que l'ont vécue les civilisés – ceux qui se considèrent comme appartenant à « la société la plus avancée des sociétés humaines » – la destruction de toutes les autres cultures fait sens. Quand depuis la naissance on vous a bombardé d'images et d'histoires qui vous apprennent à percevoir les femmes comme des objets sexuels, il ne sera pas surprenant que vous les traitiez de cette manière. De même, si vous êtes élevés dans une famille violente ou dans une culture violente où les relations sont basées sur le pouvoir, et que ceux au pouvoir utilisent quotidiennement la terreur pour assujettir ceux qu'ils souhaitent assujettir – quand c'est ce que vous avez vécu du monde, quand le monde a été défini comme tel – cela fait sens pour vous de chercher à avoir du pouvoir sur le plus de personnes possibles autour de vous. Ou, et cela nous amène à notre discussion, la colère peut vous effrayer excessivement – quand vous avez souffert de la colère de ceux qui sont au pouvoir.
Pour être clair: cette esquive de la colère – la présomption, par exemple, que la colère envers la culture serait amenée à se déplacer vers les amis – fait sens si vous avez peur de vos propres émotions ( ou si vous-mêmes vous déplacez votre colère), si vous avez peur de la colère parce que vous avez été violentés, rendus impuissants face « aux forces sur lesquelles vous n'avez aucun contrôle » – et que vous prenez conscience au fond de vous-mêmes que la colère que vous ressentez n'est que le reflet de votre propre impuissance.
La question est qu'il me semble douloureusement (et superbement) clair qu'il ne s'agit pas d'éradiquer la colère, mais de rester clair sur le pourquoi et le comment de ma colère, d'en être conscient. Quand c'est approprié, laisser cette colère s'exprimer tant qu'elle ne me consume pas, tout comme je peux laisser ma peur et ma joie s'exprimer tant qu'elles ne me consument pas. (…)
Tenter de « transcender » la colère vient de cette peur, et aussi de cette bonne vieille traditionnelle haine du corps qui veut nous débarrasser de notre nature animale « viciée »: l'esprit de transcendance (la conscience cosmique, les sourcils de Dieu etc...), c'est bien; l'animalité, la nature, c'est mal.
Hors de ce contexte violent, bien sûr, rien de tout cela ne fait sens.
Endgame, « La Haine », pp.289-292.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
...............................................................................................................
288 Op.cit., Ballantine Books, NYC, p.107.
Qu'allez-vous faire de cela?
De la même manière, nous pouvons lire l'histoire passée de la culture comme un prologue.
« La civilisation a pour origines, comme dit Stanley Diamond que j'ai cité auparavant, la conquête des terres étrangères et la répression à la maison. »
Donc nous pouvons nous demander : la civilisation et le civilisé commettront-ils des génocides?
Pour répondre, nous pouvons d'abord demander: où sont les indigènes du Moyen Orient, de la Méditerranée, de l'Europe, de l'Afrique? Où se trouvent les communautés indigènes intactes, qui n'ont jamais été menacées, en existe-t-il quelque part? (…)
Ensuite : la civilisation et les civilisés commettront-ils des écocides?
Pour répondre, demandez simplement: où sont les forêts du Moyen Orient, de l'Asie, de la Méditerranée, de l'Europe, de l'Afrique? Où sont les biomasses intactes de ces lieux? A quel point devons-nous être stupides ou délirants pour attendre une quelconque diminution magique de cette destruction?
Après, que nous apprend le passé de cette culture sur ce que nous pouvons attendre du traitement fait aux femmes? Les membres de cette culture, depuis le début – comprenez les hommes membres de cette culture – ont fréquemment violé, tué, mutilé, asservi, agressé de quelle que manière que ce soit les femmes. Cette agressivité ne semble pas être en baisse, et il n'y a pas de bonnes raisons qui nous amèneraient à penser que cela aura lieu.
Un classique chez les gens violents et ceux qui dépendent d'eux est de se dire que si les choses n'ont pas été bonnes dans le passé, il faut à présent aller de l'avant, reprendre à zéro en oubliant les atrocités qui ne peuvent pas se réitérer si l'on repart sur des bases meilleures. Cette amnésie sert bien les deux partis en leur permettant de continuer leur danse dérangeante et destructive de la victimisation. (…)
La cessation de cette amnésie menacerait leur confort relationnel et révèlerait cette stupidité forcée des deux côtés qui pousse à croire en ce mensonge arrangeant reposant sur des changements futurs, vers quelque utopie future où la violence ne reviendrait jamais.
Nous entendons et croyons trop souvent en ce même genre de mensonges à un niveau culturel. On acquiesce d'un mouvement de tête solennel quand les représentants de l'industrie forestière nous disent qu'ils ont réformé leurs méthodes d'abattage et que cette fois ils le font correctement. Pendant ce temps la déforestation continue d'accélérer. La biodiversité s'effondre. Le monde brûle.
Nous soupirons de soulagement quand tous les états américains ont annulé les décorations données aux civilisés pour avoir ramené des scalps d'Indiens, et sommes soulagés qu'enfin John Ford soit mort et ne puisse plus asséner sa propagande, et pourtant nous regardons ailleurs pendant qu'un trou de mémoire avale les langues et les cultures.
Je crois que c'est le moment où je devrais citer Santayana, qui dit que ceux qui oublient le passé sont condamnés à le répéter. Et cette citation dit certainement vrai pour tout ce qu'il y a eu lieu jusqu'à présent. Mais ça ne va pas durer très longtemps.
Tout s'accélère: la destruction se fait de plus en plus outrageuse et omniprésente, s'étendant même à présent à la militarisation (et pollution) de l'espace, au changement climatique, à l'empoisonnement des couches les plus profondes des océans, à la manipulation et à la pollution de notre bagage génétique; les distractions clairement posées pour nous empêcher de voir que cette destruction – avez-vous regardé des films récemment, et qu'achetez-vous en ligne? – devient de plus en plus banale, encore plus obscène (comme les obscénités sont banalisées et la banalisation est notre mode de pensée).
La civilisation est en fin de partie, elle a atteint le point de non retour de son parcours exponentiel sur une planète qui n'est pas infinie. Elle consume le monde. Elle nous consume tous. Ça ne va pas durer. Il est peut-être possible de sauver quelques endroits bien spécifiques, ou des gens ou des plantes ou des animaux ou des mousses ou tout autre forme de vie, de les préserver de la destruction et de la dévoration par cette culture mortifère. (si 138 000 antennes téléphoniques, par exemple, tuent 27.6 millions d'oiseaux migrateurs par an, - on peut doubler les estimations - chaque antenne abattue sauverait environ 200 oiseaux par an.) Il y a un monde à libérer. Qu'allez-vous faire de cela?
« La civilisation a pour origines, comme dit Stanley Diamond que j'ai cité auparavant, la conquête des terres étrangères et la répression à la maison. »
Donc nous pouvons nous demander : la civilisation et le civilisé commettront-ils des génocides?
Pour répondre, nous pouvons d'abord demander: où sont les indigènes du Moyen Orient, de la Méditerranée, de l'Europe, de l'Afrique? Où se trouvent les communautés indigènes intactes, qui n'ont jamais été menacées, en existe-t-il quelque part? (…)
Ensuite : la civilisation et les civilisés commettront-ils des écocides?
Pour répondre, demandez simplement: où sont les forêts du Moyen Orient, de l'Asie, de la Méditerranée, de l'Europe, de l'Afrique? Où sont les biomasses intactes de ces lieux? A quel point devons-nous être stupides ou délirants pour attendre une quelconque diminution magique de cette destruction?
Après, que nous apprend le passé de cette culture sur ce que nous pouvons attendre du traitement fait aux femmes? Les membres de cette culture, depuis le début – comprenez les hommes membres de cette culture – ont fréquemment violé, tué, mutilé, asservi, agressé de quelle que manière que ce soit les femmes. Cette agressivité ne semble pas être en baisse, et il n'y a pas de bonnes raisons qui nous amèneraient à penser que cela aura lieu.
Un classique chez les gens violents et ceux qui dépendent d'eux est de se dire que si les choses n'ont pas été bonnes dans le passé, il faut à présent aller de l'avant, reprendre à zéro en oubliant les atrocités qui ne peuvent pas se réitérer si l'on repart sur des bases meilleures. Cette amnésie sert bien les deux partis en leur permettant de continuer leur danse dérangeante et destructive de la victimisation. (…)
La cessation de cette amnésie menacerait leur confort relationnel et révèlerait cette stupidité forcée des deux côtés qui pousse à croire en ce mensonge arrangeant reposant sur des changements futurs, vers quelque utopie future où la violence ne reviendrait jamais.
Nous entendons et croyons trop souvent en ce même genre de mensonges à un niveau culturel. On acquiesce d'un mouvement de tête solennel quand les représentants de l'industrie forestière nous disent qu'ils ont réformé leurs méthodes d'abattage et que cette fois ils le font correctement. Pendant ce temps la déforestation continue d'accélérer. La biodiversité s'effondre. Le monde brûle.
Nous soupirons de soulagement quand tous les états américains ont annulé les décorations données aux civilisés pour avoir ramené des scalps d'Indiens, et sommes soulagés qu'enfin John Ford soit mort et ne puisse plus asséner sa propagande, et pourtant nous regardons ailleurs pendant qu'un trou de mémoire avale les langues et les cultures.
Je crois que c'est le moment où je devrais citer Santayana, qui dit que ceux qui oublient le passé sont condamnés à le répéter. Et cette citation dit certainement vrai pour tout ce qu'il y a eu lieu jusqu'à présent. Mais ça ne va pas durer très longtemps.
Tout s'accélère: la destruction se fait de plus en plus outrageuse et omniprésente, s'étendant même à présent à la militarisation (et pollution) de l'espace, au changement climatique, à l'empoisonnement des couches les plus profondes des océans, à la manipulation et à la pollution de notre bagage génétique; les distractions clairement posées pour nous empêcher de voir que cette destruction – avez-vous regardé des films récemment, et qu'achetez-vous en ligne? – devient de plus en plus banale, encore plus obscène (comme les obscénités sont banalisées et la banalisation est notre mode de pensée).
La civilisation est en fin de partie, elle a atteint le point de non retour de son parcours exponentiel sur une planète qui n'est pas infinie. Elle consume le monde. Elle nous consume tous. Ça ne va pas durer. Il est peut-être possible de sauver quelques endroits bien spécifiques, ou des gens ou des plantes ou des animaux ou des mousses ou tout autre forme de vie, de les préserver de la destruction et de la dévoration par cette culture mortifère. (si 138 000 antennes téléphoniques, par exemple, tuent 27.6 millions d'oiseaux migrateurs par an, - on peut doubler les estimations - chaque antenne abattue sauverait environ 200 oiseaux par an.) Il y a un monde à libérer. Qu'allez-vous faire de cela?
Endgame, « Une histoire de la violence », pp.274-276.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
Ward Churchill
La nuit dernière, j'ai participé à une conférence avec Ward Churchill, un Indien métis Creek/Cherokee, auteur de plus de 20 livres ( je lui ai demandé combien de livres il avait écrit, et il a ri puis dit que ce n'était pas bon signe s'il ne se souvenait plus du nombre exact.)
Ward est connu pour son militantisme, comme vous pourrez en déduire d'après les titres de ses œuvres – La Lutte pour la terre: la résistance indigène au génocide, à l'écocide et à l'expropriation dans l'Amérique du Nord contemporaine, et Le pacifisme comme pathologie: réflexions sur le rôle de la lutte armée dans l'Amérique du Nord viennent à l'esprit – et il est aussi connu pour la clarté de sa pensée et de son expression sur la question de la résistance.
Il n'a donc pas été surprenant de l'entendre dire :
« Ce que je veux c'est que la civilisation cesse de tuer les enfants de mon peuple. Si cela peut se faire dans la paix, j'en serai heureux. Si signer une pétition amène ceux au pouvoir à cesser de tuer les enfants indiens, je mettrai mon nom en haut de la liste. Si faire une marche de protestation les y amène, je marcherai aussi longtemps que je le pourrai. Si tenir une bougie allumée les y amène, j'en tiendrai deux. Si chanter des chants de protestation les y amène, je chanterai n'importe quelle chanson qu'on me donnera à chanter. Si vivre simplement les y amène, je vivrai extrêmement simplement. Si voter les y amène, je voterai. Mais toutes ces actions sont celles qui sont autorisées par ceux qui sont au pouvoir, et aucune d'elles ne les amènera à cesser de tuer les enfants indiens. Ils ne le font pas et ne le feront jamais. Étant donné que les enfants de mon peuple sont tués, je n'ai aucun fondement pour me plaindre de quels que moyens que j'utilise pour protéger la vie des enfants de mon peuple. Et je ferai tout ce qu'il y aura à faire. »La foule l'a acclamé.
Il reste à espérer que ses propos deviendront des actes.
Endgame, « Faire tomber la civilisation, partie 1 », p.253.
Derrick Jensen (traduit en français par Les Lucindas)
..............................................................................................................
Autres citations de Ward Churchill *,
faites par Derrick Jensen en page de garde de différentes parties de Endgame vol.2.
(Traduit en français par Les Lucindas)
* Citations extraites de « The New face of Liberation: Indigenous rebellion, State repression, and the reality of the fourth world. », dans Acts of Rebellion: the Ward Churchill reader, Routledge, NYC, 2003, p.270.
« L'objectif premier de tout ce que nous devons faire doit être de rendre cette société de plus en plus ingérable. C'est la clef. Plus la société devient ingérable, plus l'état doit dépenser ses ressources pour s'efforcer de maintenir l'ordre « chez lui ». Plus il est occupé par ça, moins il peut se projeter en apparence géographiquement et temporellement. Finalement, on atteindra un point de stagnation, et pour un système tel que celui-ci, ancré comme il est dans un concept de croissance perpétuelle, cela équivaudrait à une sorte de « scénario de fin du monde », parce qu'à partir de là, les choses commencent à aller dans une autre direction –«se désagréger» pour ce système– et cela créerait les conditions adéquates pour les formes sociales alternatives de prendre racine et de s'épanouir. »
Ward Churchill *cité par Derrick Jensen dans Endgame, « Pacifisme, partie 3 », p. 719.
« C'est une sorte d'esquisse grossière, mais c'est aussi facile à suivre. Et vous savez quoi? La récompense pour avoir suivi cela ne doit être attendue qu'au moment des retombées cataclysmiques d'un « moment révolutionnaire », ou, pire, l'actualisation progressive de quelque lointaine utopie bernsteinienne ndlt (qui deviendrait de toute façon dystopique.) Non, dans le sens où chaque règle et régulation rejetées représentent une expérience tangible de libération, cette récompense arrive immédiatement et s'améliore. Vous vous sentirez plus libre directement en prenant cette décision. »
Ward Churchill *cité par Derrick Jensen dans Endgame, « Comme une bande des machines », p.785.
« D'accord, allons un peu plus loin. Plus le système devient déréglé, désorganisé et déstabilisé, moins il est capable de s'accroître, de s'étendre et même de se maintenir. Plus cela s'empire et plus il est possible pour le Quart-Monde de lutter et de réussir à se libérer de cette domination par le système. Et plus le Quart-Monde réussit, moins le système arrive à utiliser nos ressources pour procéder à cette domination. »
Ward Churchill *cité par Derrick Jensen dans Endgame, « Faire tomber la civilisation, partie 2 », p.797.
« A ce point, nous en sommes arrivés à comprendre la convergence des intérêts qui transcendent complètement le vieux paradigme des « trois mondes », nous pouvons appréhender une symbiose praxique (ndlt: union des articulations) complètement différente, qui ressemblerait plus à une dévolution qu'à une révolution. Nous ne voulons pas tant la Chine hors du Tibet que la Chine hors d'elle-même. Nous ne voulons pas seulement que les États Unis partent de l'Asie du Sud-Est ou de l'Afrique du Sud ou de l'Amérique Centrale, nous voulons qu'ils sortent de l'Amérique du Nord, de la planète et aussi qu'ils cessent d'exister. Tout cela pour dire que nous voulons que les États Unis sortent de nos vies ainsi que de celles de tout le monde. Les morceaux s'assemblent plutôt bien, non? Bien sûr, ils ne peuvent pas vraiment être séparés et seule une mauvaise analyse a conclu qu'ils le pouvaient. »
Ward Churchill *cité par Derrick Jensen dans Endgame, « Faire tomber la civilisation, partie 3 », p.831.
« A partir de là, nous devons chercher au moins à démembrer et dissoudre toute entité étatique/corporatiste existant dans le monde. Toutes. Sans exception. »
Ward Churchill *cité par Derrick Jensen dans Endgame, « Faire tomber la civilisation, partie 3 », p.839.


